

tison2feu
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Tout ce qui a été posté par tison2feu
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Psychologie de comptoir, Aliochaverkiev. Vous pouvez attribuer aux forumeurs qui vous agacent toutes les motivations possibles et imaginables, vous serez toujours à mille lieues de connaître leurs vraies motivations. Quant à confondre critique du fanatisme de certains illuminés religieux avec mépris des autres religions /cultures, il faut oser. Comment pouvez-vous exceller parfois dans la manière d'analyser certains ouvrages et manquer à ce point de discernement et d'entregent sur ce forum ? Vous seul avez la réponse.
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Il y a en effet dans tout document d’archive une marque d’’authenticité inégalable qui rivalise avec les plus beaux textes littéraires. Je pense au sermon du prêtre Paneloux adressé aux Oranais, dans la Peste de Camus, où le thème de l’épidémie est instrumentalisé exactement de la même façon: « Mes frères, vous êtes dans le malheur, mes frères, vous l'avez mérité ». Même théatralisation, même recours à l’art oratoire religieux, même discours culpabilisateur, même invocation de la colère et de la miséricorde divines, aussi bien dans la bouche du curé de Néoules « Et Dieu veuille calmer sa colère par son infinie miséricorde », que dans celle du prêtre d’Oran : « C’est ici, mes frères, que se manifeste enfin la miséricorde divine qui a mis en toute chose le bien et le mal, la colère et la pitié, la peste et le salut. » Cela me rappelle un autre document d’archive dont j’ai pris connaissance à l’occasion de recherches généalogiques concernant la branche paternelle de ma famille. Il s’agit d’une chronique de l’épidémie de choléra qui a touché en 1834 un petit village andalou et qui relate au jour le jour, avec une infinité de détails, la mort de plusieurs centaines d’habitants dont quelques uns de mes ancêtres. Le curé du village, connu pour ses sermons accusateurs à l’égard des villageois, notamment les ivrognes, a été emporté lui aussi par le choléra, et le chroniqueur raconte que lors de l’enterrement, les fossoyeurs ont vidé leur outre à vin sur le corps du curé en disant: « N'avez-vous pas toujours prêché contre nous ? prenez-en maintenant et buvez ! ». Ce geste ne suscita aucune réprobation parmi les habitants du village. En résumé, et à propos d'une possible explication de l'apparition des religions, je pense qu'il faut remonter au culte des ancêtres (qui est encore pratiqué un peu partout à travers le monde). Le souvenir légitime de la lignée ancestrale devait être accompagné de la certitude que tous ces ancêtres continuaient d'être présents sous une forme invisible /un souffle (une âme) pouvant être aussi bien bienfaisant que malfaisant, puisque les hommes sont capables du meilleur comme du pire. De cette communion étroite avec les esprits des ancêtres est née probablement la notion de sacré qui a fini par être totalement instrumentalisée par des religieux avides de pouvoir, pleinement conscients du pouvoir de la parole: paroles sacrées, prières, mythes (sur les dieux, demi-dieux puis Dieu des religions révélées), offrandes, sacrifices, paroles sacrilèges, interdits, mises à l'index, etc. Sous l'effet de groupe et de meute - qui était le point de départ de cet échange -, le religieux fanatisé a la possibilité d'exclure du groupe d'appartenance tout élément récalcitrant (excommunication catholique, comme ce fut le cas pour l'écrivain Moravia; herem juif prononcé à l'encontre de toute personne jugée hérétique, comme pour Spinoza) ou même d'appeler à tuer (fatwa islamique lancée contre S. Rushdie).
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La prise de conscience de cette faiblesse, me semble-t-il, est à trouver dans la prégnance de croyances en des forces invisibles, en la présence d'esprits bons et mauvais partout dans la nature (esprits des morts, esprits des animaux, esprits des plantes, etc.). Le primitif, rompu à la guerre et à la chasse, aura toujours suffisamment de courage pour affronter même un mammouth si nécessaire, mais il est complètement désarmé face aux forces invisibles maléfiques. D'où l'invention de multiples recettes pour chasser les mauvais esprits.
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Je pense que les peuples primitifs étaient avant tout des guerriers, vivant en état de guerre permanente, ce qui avait pour effet de renforcer le groupe indivisé. Pas de classes sociales, mais seulement des chefferies et des grands chefs dont la parole, fondée sur celle des Anciens, était conservatrice: il s'agissait pour le groupe de persévérer dans son être, sans désir d'accumulation de biens, de puissance ni d'expansion démesurée, puisque la nature offrait tout ce dont l'homme avait besoin. Par les rites d'initiation, l'adolescent prouvait son endurance et sa capacité à devenir avant tout un guerrier courageux. Alors comment expliquer les phénomènes de migrations ? Possiblement en raison des changements climatiques (périodes glaciaires et interglacières) qui bouleversaient chaque fois tout l'éco-système. Dans les sociétés chamaniques, une tout autre parole a dû faire son apparition, avec plus ou moins de succès, celle de la parole virulente et prophétique favorisant l'effet de meute. Avec la sédentarisation, le pouvoir de la parole et du sacré prennent de plus en plus d'importance dans les premières villes, où les prêtres vont jusqu'à former une caste, les agriculteurs / artisans une autre classe, et les guerriers une 3e classe sociale chargée de défendre les prêtres et les agriculteurs.
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Cher Déjà, je ne peux reprendre ici que quelques points qui m'ont paru essentiels dans tes 3 derniers posts. Notamment la question du caractère inné ou non-inné de la morale. Tu auras noté que Mark Hunyadi, pour sa part, signale le rôle de la raison pratique dont la tache réflexive est essentiellement d’assurer une forme de cohérence et d’intelligibilité normative à l’identité morale (p. 73). Cette activité réflexive porte sur des contenus normatifs d’abord passivement hérités lors d’une première étape de socialisation (p. 41). D'autre part, et c'est là l'élément original et essentiel de son approche métaéthique, Hunyadi a développé la notion de contrefactualité (= ce qui n'est pas encore) appliquées aux ressources qui sont à disposition des agents moraux, et ce à partir de la position factuelle (= ce qui est) qu'ils occupent dans leur contexte d'appartenance. A ses yeux, le site de la morale n'est pas la factualité, mais il réside dans l'usage contrefactuel qui en est fait. Et c'est dans le domaine de la contrefactualité précisément que les sciences positives sont mises en échec. Hunyadi a clairement exposé son anti-naturalisme dans un autre ouvrage intitulé L'Homme en contexte-Essai de philosophie morale (2012). Cet ouvrage, que je me suis procuré, n'est pas disponible gratuitement sur Internet, et donc je t'en recopie ci-dessous l'extrait (pp. 136-139) afin que tu puisses te faire une idée plus détaillée de son argumentation. Il cite et critique l'ouvrage de Vanessa Nurock Sommes-nous naturellement moraux ? (2011), que je me suis également procuré et dont je n'ai lu que le chapitre V consacré à "L'hypothèse de la morale naïve" (pp. 177-212), et qui ne m'a guère convaincu. Avec le recul, je comprends mieux pourquoi l'approche métaéthique de Mark Hunyadi, contenu dans son opuscule Morale contextuelle (2009), m'avait tant fascinée à l'époque (où nous échangions sur ce forum généraliste) et continue de m'intiguer depuis - puisque c'est le seul ouvrage philosophique que j'ai autant lu et relu (au moins 8 ou 9 fois) avant de décrocher en philo sur ce forum. Extrait de L'Homme en contexte-Essai de philosophie morale (2012, pp. 136-139): "Cette conception du point de vue moral comme visée de contrefactualité critique porte en elle une raison simple, radicale en définitive pour laquelle toute entreprise de naturalisation de la morale est par principe vouée à l’échec. Si la morale est consubstantiellement liée à la contrefactualité, alors il n’y a aucun fait, d’aucune espèce que ce soit, qui puisse par lui-même recéler un quelconque contenu moral. La moralité d’un contenu dépend non du contenu, mais de l’usage contrefactuel qui en est fait. Le site de la morale n’est pas la factualité, mais la contrefactualité. Il y a là assurément une vraie difficulté pour les sciences positives que sont la biologie, la physiologie et la génétique ou les neurosciences: ce qu’elles ont à expliquer, c’est cette faculté énigmatique que nous avons de décrocher de notre monde simplement sensoriel, d’accéder à la non-factualité, à la temporalité et au monde des symboles qui constituent notre univers de sens. Expliquer cela est de leur ressort, car il faut bien que nous en soyons physiologiquement capables, pour que ces performences puissent simplement avoir lieu. Mais ce qui est radicalement hors de leur portée, c’est d’expliquer la moralité même de nos comportements moraux; à expliquer pourquoi tel comportement est considéré comme moral à l’exclusion d’un autre, pourquoi par exemple l’altruisme devrait être être considéré comme exprimant la quintessence même de la moralité. Considérer un comportement comme moral ou immoral est déjà une appréciation contrefactuelle qui tombe pour cette raison même en dehors du champ d’investigation des sciences positives, vouées qu’elles sont à la factualité de ce qui est. Jamais donc elles ne trouveront un fait contrefactuel, contradiction verbale aussi bien qu’ontologique. Jamais elles ne trouveront de la morale à l’état brut, comme on trouve de l’or en pépites. La morale qu’elles invoquent est une morale déjà établie (« Les animaux ont-ils un sens moral ? »), dont elles importent naïvement et indûment le concept dans leur domaine de savoir. Aucune émotion n’est par soi morale, elle ne l’est que si on lui a déjà conféré (c’est-à-dire attribué contrefactuellement) une valeur morale. Aucune mise à jour des dispositions à adopter des règles ne nous dira jamais rien sur la moralité même des règles adoptées, tout aussi peu que notre disposition génétique au langage ne nous dira quoi que ce soit sur la force poétique de nos langues naturelles. S’il doit y avoir une vraie division du travail entre les sciences positives et la philosophie, elle doit passer par là: elles pourront peut-être expliquer à quelles conditions physiologiques le sens peut voir le jour, mais elles ne sauraient élucider ce sens même. Il faut le répéter: les tentatives de réduction naturaliste ne distinguent en réalité jamais avec suffisamment de rigueur ce qui est le soubassement causal des comportements moraux (soubassement physiologique, génétique, neuronal), qui est factuel, de ce qui constitue à proprement parler la moralité même desdits comportements, qui ne peut qu’être indexée à la contrefactualité. C’est là pourtant une distinction canonique, faite avec éclat dans l’un des plus beaux textes de l’Antiquité, l’autobiographie de Socrate dans le Phédon de Platon - un passage, au demeurant, qui suscitait l’admiration de Leibniz, au point que sa traduction constitue l’essentiel du § 20 de son Discours de Métaphysique. A la question de savoir pourquoi il restait assis en prison promis à la mort plutôt qu’exilé mais vivant, comme on lui en avait laissé le choix. Socrate répondit qu’à cet égard toutes les réponses évoquant des causes matérielles ou efficientes étaient sans pouvoir explicatif aucun. La vraie cause réside dans son jugement, référé donc à une appréciation contrefactuelle, que cela valait mieux ainsi : Certes, si l'on venait me dire que si j'étais privé de tout cela, d'os, de muscles et du reste, - et j'en ai, c'est certain – je ne serais, dans ces conditions, pas capable de faire ce que je juge bon de faire, là, oui, on ne dirait que la vérité. Mais prétendre que c'est à cause de cela que je fais ce que je fais, que je l'accomplis certes avec intelligence, mais non pas parce que je choisis le meilleur, ce serait faire preuve d'une désinvolture sans limite à l'égard du langage. Ce serait se révéler incapable de voir qu'il y a là deux choses bien distinctes : ce qui, réellement, est cause ; et ce sans quoi la cause ne pourrait jamais être cause. La vraie cause (« ce qui, réellement, est cause ») se réfère à la contrefactualité de ce qui est jugé meilleur; jamais la pure positivité de ce qui existe comme une condition matérielle de possibilité (« ce sans quoi la cause ne pourrait jamais être la cause ») ne peut exercer une causalité au sens de la causalité des raisons, c’est-à-dire des raisons que l’on donne pour justifier une action. La causalité des raisons morales est indissolublement liée à la contrefactualité, comme le montre exemplairement Socrate préférant, par allégeance aux lois de la Cité, subir un verdict pourtant inique. Aucune science de la nature ne pourra jamais saisir ce qui, en morale, « réellement, est cause ». C’est pour avoir oublié cette distinction immémoriale que les tentatives de réduction naturaliste de la morale, même habillées de tout le prestige des sciences contemporaines, peuvent être accusées de faire preuve d’une « désinvolture sans limite à l’égard du langage ». Et j’ajouterais: à l’égard du concept même de morale, indissolublement lié à la contrefactualité."
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J'avais donné une brève synthèse de travaux réalisés par ces chercheurs israéliens, trouvée sur le site de France Culture, mais où ne figurait aucune source référencée https://www.radiofrance.fr/franceculture/ligue-du-lol-les-mecanismes-de-l-effet-de-meute-7373454#:~:text=Par exemple%2C dans une étude,soit en groupe%2C soit individuellement. Il peut très bien s'agir en effet de l'un des deux articles que tu mentionnes, mais impossible d'y accéder gratuitement. Voilà pour ce soir !
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Cher Déjà, merci pour ces trois longues réponses successives qui ont l’avantage de porter sur de nombreux exemples concrets, parfois personnels, pouvant faire le départ à une réflexion fructueuse. Je te suis reconnaissant également d’avoir pris le temps - et le risque ! - de lire non seulement l'article « l’approche contextualiste en morale » par Marc Hunyadi mais aussi son étude plus fouillée intitulée Morale contextuelle, même si bien sûr ta lecture de cette approche philosophique et ma lecture risquent fort de ne pas toujours coincider ! Je te répondrai au mieux dès que possible. Bien à toi
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Bonjour Déjà, Eh oui ! Cette faute d’orthographe est impardonnable pour l’amoureux des étymologies que je suis, puisqu’il fallait lire endogroupe (formé à partir du grec éndon « dans », et son contraire éxo « hors de »). Rassure-toi, j’apprécie ta joie malicieuse qui n’a rien à voir avec le cynisme. Comme toi, je suis partisan de déplacer le curseur au-delà du groupe humain afin d’appréhender le monde vivant dans sa totalité; cela permet du coup de bien mettre en évidence les biais du groupe humain. Je ne connaissais pas cette étude originale sur l’empathie et la hiérachisation de êtres vivants (où manquent, sur le schéma proposé, les micro-organismes, pourtant indispensables à l’homme et à l’environnement). Va pour « terrien », moins réducteur que « citoyen du monde » - que j’ai toujours employé jusqu’à présent mais qui a l’inconvénient de ne pas prendre en considération les êtres vivants non-humains. J’ai trouvé tout à fait remarquable ton long développement sur l’extrême difficulté qu’il y a à changer les mentalités étant donné l’extrême complexité des problèmes que cela soulève. Ce qui m’avait conduit, pour ma part, à me passionner pour les questions relatives aux normes sociales et morales, c’était parce que j’avais acquis au moins une conviction: « ne jamais mésestimer la puissance inouïe des normes sociales et morales en vigueur », comme je l’écrivais à l’époque, lors de nos discussions enflammées mais toujours courtoises en section philo. Et c’est en étudiant toutes les grandes théories morales surplombantes (depuis Kant jusqu’à nos jours) ou autres (Nagel et le point de vue de nulle part) que je me suis rendu compte à quel point ces théories faisaient l’impasse sur l’expérience morale des acteurs, sauf dans le cas du relativisme moral; mais attention, même dans ce cas, je me suis intéressé non pas au relativisme théorique selon lequel toutes les normes morales se vaudraient, mais à une autre approche philosophique dite contextualiste qui explique pourquoi « il est si fondamentalement erroné de comparer un contexte [moral] aux manières de table, dont on pourrait changer quasiment à son gré » (Mark Hunyadi, Morale contextuelle, 2008, p. 49). Si cela peut donner envie de découvrir ce philosophe et son contextualisme moral (l'article Wikipédia sur le contextualisme est complètement bâclé), je conseillerai de commencer d’abord par lire son bref article d’introduction (13 pages) consacré à « L’approche contextualiste en morale » https://www.cairn.info/revue-d-ethique-et-de-theologie-morale-2015-2-page-39.htm avant d’aborder éventuellemnt son opuscule (80 pages) intitulé Morale contextuelle (80 pages): https://epdf.tips/morale-contextuelle.html Même s’il semble quasiment impossible d’orienter directement l’action des humains à coups de grands principes (sauf dressage idéologique dès la petite enfance), il n’en demeure pas moins que les mentalités évoluent parfois de façon surprenante et plutôt encourageante, en l’espace d’une seule génération. Qui aurait pu songer que les Etats-Unis, rongés depuis des décennies par le racisme, élirait un jour Obama ? Autre exemple: après la 2e guerre mondiale, la haine anti-allemand animait encore le coeur de beaucoup de Français et pourtant, aurions-nous pu imaginer que cette haine anti « boches » aurait quasiment disparu en l’espace d'une seule génération ?
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Ta réaction positive en présence de ce clochard me rappelle une expérience vécue. Un jour en allant au boulot à pied, avant le lever du jour, j'ai vu au milieu de la route à hauteur d'un feu rouge une moto couchée au sol et en-dessous de cette moto énorme parvenait une voix très faible qui demandait de l'aide. Il m'était impossible de soulever la moto, et à mon tour je demandai de l'aide, mais les rares piétons se défilaient jusqu'à ce qu'un homme hyper costaud s'approche et m'aide à soulever très difficilement la moto, avant de parvenir à dégager le corps d'un petit bout de femme agonisante... Cet exemple montre que l'empathie peut très bien ne pas s'arrêter aux frontières de l'andogroupe. Et même s'il y a encore dans cet exemple de la moto un sentiment naturellement égoïste d'appartenance et d'intérêts de groupe, il se trouve que ce groupe sera cette fois-ci l'humanité toute entière, sans distinction d'ethnie, de sexe, de nation, de classe sociale, etc. - dont je me contrefoutais lorsqu'il s'est agi de porter secours à autrui par le biais de l'empathie. C'est en ce sens que je défendais avec toi, précédemment, l'idée d'ouverture à l'universel, c'est-à-dire à cette capacité d'étendre le champ de nos motivations à agir à la communauté humaine toute entière (ou encore à la communauté des êtres vivants). Comme le ferait un médecin... C'est sûrement par l'éducation, comme tu l'avais signalé, que nous pouvons, sans renier pour autant nos racines, apprendre à franchir l'une après l'autre chaque frontière de l'andogroupe, depuis le plus petit groupe (la cellule familiale) et le clan, puis l'ethnie d'appartenance, la nation, etc., et enfin la communauté humaine toute entière.
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Quelques idées en vrac ! Dans le cas de Manitas, l’infidélité conjugale est ressentie comme une faute (« je sais que ce n'est pas bien ») mais cette faute « ne compte pas » lorsqu’elle est commise avec une étrangère au clan. On assiste à un renversement des valeurs selon qu’on agit à l’intérieur ou hors du clan. Et ce tour de passe-passe est encore plus manifeste dans la bouche de certains islamistes radicaux, pour prendre un exemple tristement actuel, pour qui la pratique du viol sera tantôt proscrite par la loi à l’intérieur du clan mais au contraire vivement encouragé s’il est commis sur une étrangère extérieure au clan. Revenons un instant à Manitas qui avait trois passions : la guitare, les femmes et les chevaux. Très tôt, il s’était rendu compte qu’il ne jouait vraiment bien que s’il jouait pour une femme, de préférence une très jolie femme, qui avait de fortes chances de devenir sienne. Et cela marchait à presque tous les coups, puisque nombreuses étaient les admiratrices de Manitas. Cela me semble intéressant de noter que Manitas n’agissait que sous le régime de la passion, mais une passion joyeuse (amour de la guitare et amour des femmes). Or, cette passion joyeuse contraste du tout au tout avec le moteur pulsionnel qui anime les islamistes radicaux : colère, haine, vengeance, ressentiment, bref autant de passions tristes. Avec pour seule passion joyeuse l'espoir de trouver dans l’au-delà le salut, la récompense suprême - par le viol ou tout autre acte sadique commis sur des personnes étrangères au clan. Grâce à l’esprit de meute, chacun va rivaliser d’imagination dans l’abjection/ l'inhumanité - et c’est la plus grande gueule qui finit par imposer/injecter sa trouvaille la plus abjecte au plus grand nombre. La recette semble vieille comme le monde: il suffit d’utiliser les sentiments de révolte des opprimés (prolétaires en Russie, paysans en Chine), leur colère instinctive, et de la transformer en « banque mondiale de la vengeance » (pour reprendre l'expression du philosophe allemand Peter Sloterdijk). Le recours à la terreur permet de mieux manipuler les masses et de marquer l’esprit des plus récalcitrants en offrant parfois de grands spectacles sordides, tels ces anciens bûchers sur la place publique en Occident ou ces humiliations publiques de lettrés en Chine, que l’on faisait défiler avec des bonnets d’âne et que l’on battait parfois à mort. Plus récemment, les islamistes radicaux se surpassent dans la manière d'exploiter le choc des images et de fimer leurs atrocités. Et que faisaient les intellectuels en France pendant ce temps-là, juste après la Révolution Culturelle chinoise ? Beaucoup participèrent en masse au culte démentiel de Mao et banalisèrent ces actes de barbarie en les présentant comme de simples troubles. Après son aveuglement sur la réalité des goulags russes et des frénésies meurtrières en Chine, Jean-Paul Sartre gagna son titre indiscuté de maître hors catégorie en matière d’incorrigibilité intellectuelle. J’ai fini par comprendre pourquoi je n’ai jamais pu adhérer à cette mouvance de la Gauche Prolétarienne, malgré ma solidarité avec la lutte des peuples opprimés et ma révolte contre les atrocités commises au Vietnam, puisqu’un ami militant m’avait dit « Choisis ton camp ! ». Je refusai alors de choisir sans parvenir à mettre en mots les raisons profondes de ce refus. Je refusais instinctivement de mettre le pied dans cet engrenage de violence aveugle et sans bornes dont faisaient preuve certains militants fortifiés par l'odeur de la haine et du ressentiment. Je savais que l'on ne construit rien sur le ressentiment. Avec le recul, j'avais compris que c'était précisément à cause de cet esprit de meute, ce sentiment pulsionnel à la fois puissant mais tellement manipulable, qui animait certains militants (certains souffraient de troubles pathologiques manifestes, l'un d'entre eux s'étant même suicidé par la suite) et non pas à cause de raisons évoquées à l’envi à l’époque, notamment ce soi-disant esprit « petit-bourgeois », expression magique qui expliquait tout et rien à la fois, mais que tout intellectuel digne de ce nom se devait d’expier - Sartre le premier !
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Cela me touche que tu aies accepté de prendre en considération mon intervention sans doute trop lapidaire. Je salue ta posture philosophique consistant à commencer par ne pas comprendre, ou ne pas comprendre trop vite. Je m'accorde encore un peu de temps de réflexion avant de tenter une réponse.
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Avant que ce topic ne finisse aux oubliettes, j'aimerais donner un autre exemple de dérive résultant de l'ESPRIT DE CLAN, relative à la morale gitane décrite par le guitariste Manitas de plata dans son autobiographie Musique aux doigts : "Un Gitan se marie avec une Gitane. S'il recherche la femme d'un autre Gitan, c'est un crime. Ce qu'il fait avec une femme étrangère au peuple gitan ne compte pas". C'est l'exemple typique de morale à deux vitesses, ou morale close (non ouverte à l'universel) - que l'on retrouve bien entendu parmi d'autres populations ethniques -, où entrent en ligne de compte non pas des considérations exclusivement morales mais également ethniques.
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Petite précision sémantique: l'angine peut être bactérienne ou virale. Tu emploies le terme "microbien" à la place de "bactérien", ce qui porte à confusion puisque les virus, aussi bien que les bactéries, sont des microbes.
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Des études psycho-sociologiques le prouvent :"Le groupe est significativement plus agressif que les individus pris isolément lorsque les normes en présence sont favorables à l’agression. Par exemple, dans une étude, des chercheurs de l’université de Bar-Ilan [Israël] ont comparé l’agression physique d’individus isolés et de groupes constitués. Les participants provoqués dans une tâche d’apprentissage avaient ensuite l’occasion de se venger en agressant leur provocateur, soit en groupe, soit individuellement. L’agression collective (les sujets du groupe devaient d’abord se mettre d’accord sur la punition à infliger au compère pour chaque mauvaise réponse) dépassait considérablement le niveau d’hostilité d’un individu dans la même situation. Ces résultats sont compatibles avec les données sur les violences physiques exercées durant des périodes de tensions sociales envers les membres de groupes minoritaires, qui sont d’autant plus graves que le nombre de perpétrateurs est élevé."
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Décidément, vous avez l'art de déformer les propos d'autrui ! Dans la citation de Serres, il est question de "rejoindre" l'universel, et non pas de "prétendre" à l'universel. Contrairement à vous, j'ai noté une invitation à réfléchir sur ce qui fait se ressembler le proche (votre tribu) et l'étranger (les 10 000 autres tribus). Songeons par exemple au rapport de tout être vivant à la souffrance, même s'il n'y a pas d'égalité devant la souffrance. Est-ce trop demander que d'être à l'écoute des êtres qui, partout à travers le monde, souffrent dans leur corporalité l'impossibilité de vivre ? Je note que vous n'avez même pas l'honnêteté intellectuelle de vous adresser directement à moi qui ai cité M. Serres.
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Je suis globalement d'accord avec toi, Blaquière ! Au début, j'avais pas pigé ton histoire de "nous et pas vous" ! J'ai trouvé ces mots de michel Serres qui illustrent parfaitement ton propos: "N’oublie jamais le lieu d’où tu pars, mais laisse-le, et rejoins l’universel. Aime le lien qui unit ta terre et la Terre et qui fait se ressembler le proche et l’étranger." Les neurosciences ont mis en évidence le fait que nos élans d'empathie sont à géométrie variable, selon que l'on agit seul ou en groupe. La sensation de cohésion dans le groupe désinhibe le comportement malveillant des individus qui le composent.
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Des questions sur Les Années D'Annie Ernaux
tison2feu a répondu à un(e) sujet de Tempsmaree dans Littérature
你好 Ce post vient compléter mon post précédent, car je n'ai pas répondu à la question que vous soulevez. Ces deux phrases "A aspire B" et "B aspire à A" ne peuvent pas avoir le même sens pour la simple raison que les verbes aspirer, d'une part, et aspirer à, d'autre part, ont deux sens différents selon qu'ils sont suivis ou non de la préposition à. Pour que votre comparaison soit valable, les seuls cas possibles sont "A aspire B" et "B aspire A", ou encore "A aspire à B" et "B aspire à A", mais en aucun cas le mélange des deux solutions consistant à utiliser en même temps les verbes "aspirer" et "aspirer à ". Dans les deux phrases, S. Ernaux emploie le verbe "aspirer" sans préposition à, ce qui exclue le sens de "désirer, souhaiter, convoiter". Dans la première phrase [...l'idée de bonheur aspirant la société...], il n'y a aucune équivoque possible: la société est aspirée, elle subit l'action, elle est dominée par l'idée de bonheur. Si l'auteure avait voulu donner au verbe "aspirer" le sens de "désirer, souhaiter", elle aurait écrit: "...l'idée de bonheur à laquelle aspirait la société..." (avec présence de la préposition à). Dans la seconde phrase [...Le temps des choses nous aspirait et nous obligeait à vivre sans arrêt avec deux mois d’avance]. L'idée de contrainte, d'assujettissement est soulignée par l'emploi du verbe "obliger". Par surcroît, l'auteure venait d'écrire juste auparavant: "L’ordre marchand se resserrait, imposait son rythme haletant". Aucun doute n'est permis: ce nouveau temps des choses est un temps imposé et non pas souhaité. Par la suite, S. Ernaux écrira: "Le temps commercial violait de plus belle le temps calendaire" (p. 228, version PDF). -
Des questions sur Les Années D'Annie Ernaux
tison2feu a répondu à un(e) sujet de Tempsmaree dans Littérature
Bonjour, Votre remarque me semble extêmement pertinente, puisque la répétition de certains mots dans la bouche de l'auteure est une façon de mettre en évidence une idée-force (idée capable d'influencer l'évolution d'un individu, d'une époque). En relisant certains extraits de la version PDF gratuite disponible sur Internet (https://www.sas.upenn.edu/~cavitch/pdf-library/Ernaux_Les_années.pdf), j'ai trouvé d'autres phrases où S. Ernaux emploie encore ce verbe "aspirer": "C’est une sensation qui l’aspire par degrés loin des mots et de tout langage vers les premières années sans souvenirs…" (p. 204, version PDF) "Sur Internet il suffisait d’inscrire un mot clé pour voir déferler des millier de « sites », livrant en désordre des bouts de phrases et des bribes de textes qui nous aspiraient vers d’autres dans un jeu de piste excitant, une trouvaille relancée à l’infini de ce que l’on ne cherchait pas." (p. 222, version PDF) Pour la traduction, je pense qu'il faut conserver le sens de ce verbe "aspirer" tel qu'on peut le trouver dans un terme aussi simple qu'"aspirateur" (l'appareil ménager). Aspirer, c'est attirer (entraîner) et absorber (engloutir, avaler). Dans la bouche de S. Ernaux, on peut trouver également à plusieurs reprises le verbe "entraîner" dont le sens est assez proche, mais moins suggestif et moins fort, qu'"aspirer". Ce verbe "aspirer" évoque une force irrésistible ayant pour effet de tout faire disparaître. Avec le temps, tout a été aspiré, avalé, dévoré. Si bien que l'auteure, me semble-t-il, se donne pour mission de régurgiter, c'est-à-dire de restituer intact, tout ce que le temps a aspiré/ingurgité durant 60 années de sa vie. -
Je vous invite à ne pas amputer le caractère dynamique de mon imaginaire éthique ! Nous vivons dans un monde en devenir, un monde qui change, d’où mon évocation de forces opposées complémentaires. Par conséquent, ce concept d’apaisement, retour à la paix, au calme, etc. ne peut faire sens à mes yeux que s’il est mis en relation avec son contraire: l'agitation, l’irritation, le bouillonnement, la tension, l’antagonisme, etc. En clair, lorsque l’apaisement s’actualise, l’agitation se potentialise. Et vice-versa. Ecoutons le génial Blaise Pascal: "Je n'admire point un homme qui possède une vertu dans toute sa perfection, s'il ne possède en même temps dans un pareil degré la vertu opposée : tel qu'était Épaminondas, qui avait l'extrême valeur jointe à l'extrême bénignité ; car autrement ce n'est pas monter, c'est tomber. On ne montre pas sa grandeur, pour être dans une extrémité ; mais bien en touchant les deux à la fois, et remplissant tout l'entre-deux. Mais peut-être que ce n'est qu'un soudain mouvement de l'âme de l'un à l'autre de ces extrêmes, et qu'elle n'est jamais en effet qu'en un point, comme le tison de feu que l'on tourne. Mais au moins cela marque l'agilité de l'âme, si cela n'en marque l'étendue." (D'où le choix de mon pseudo).
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Salut Déjà, Merci pour ces deux interventions fouillées qui, je m’en doutais un peu, ne se feraient pas attendre. J’avais pensé à toi, bien sûr, en citant l'article de Lucas Lombriser. Je comprends tout à fait les réticences épistémologiques avancées par toi. L’avenir dira s’il s’agissait d’une bombe ou d’un pétard mouillé ! N'ayant aucunes connaissances tant en physique qu'en mathématique, tu comprendras que je ne puisse échanger sur cette théorie. Tout au plus puis-je t’indiquer le seul texte critique que j’ai rencontré, écrit par un féru de physique et d'astronomie Ethan Siegel: "Could the expanding Universe truly be a mirage?" https://bigthink.com/starts-with-a-bang/expanding-universe-mirage/ Cordialement
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Rien ne dit que ce qui passe pour du fantasme ou du délire présentement ne s'avèrera être une intuition géniale plus tard. Lors d'un débat avec Jean-Pierre Luminet, Carlo Rovelli montre en quoi Dante fut un visionnaire capable de créer de nouvelles visions du monde; par exemple Dante donne la description d'un ensemble de sphères autour du monde qui correspond à ce que les astrophysiciens appellent aujourd'hui l'hyper-sphère (Tout à la fin de la vidéo, vers la minute 29:30):
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Salut Blaquière, Dans son tout nouvel ouvrage "Trous blancs" (6 sept. 2023), le physicien Carlo Rovelli s'interroge sur le devenir du trou noir. L'étoile finit de brûler, avant de s'effondrer sur elle-même dans une sorte d'entonnoir, invisible à tout observateur extérieur, qui devient avec le temps de plus en plus long et étroit, et au fond duquel se trouve l'étoile ayant donné naissance au trou noir. Rovelli postule qu'à un moment ce qui reste de l'étoile au fond du trou noir va "rebondir" et transformer le trou noir en trou... blanc. Un objet dans lequel, à l'inverse de son géniteur, rien ne peut entrer. Un objet indétectable actuellement, peut-être "épais comme un cheveu", qui perd lentement son énergie. Extraits disponibles de cet ouvrage: https://books.google.fr/books?id=nNrPEAAAQBAJ&pg=PT72&hl=fr&source=gbs_toc_r&cad=2#v=onepage&q&f=false Parmi les extraits non disponibles, Rovelli établit aussi un parallélisme original entre ce qui se passe entre la production scientifique et la production littéraire, en évoquant Dante: "La géométrie de l'espace dans un trou noir, dans le monde aveugle, ressemble beaucoup à celle de l'Enfer de Dante". Le physicien italien décrit son livre comme "le journal intime d'un chercheur qui va regarder dans le noir pour essayer de comprendre le monde". Cf. également une interview intéressante publiée dans Sciences et Avenir où Rovelli dit: "L'évaporation d'un trou noir est très longue et dépend de sa masse. Cela se compte en 1064 années pour un trou noir d'une masse solaire. Pour des trous noirs supermassifs, la durée d'évaporation est encore beaucoup plus longue. Mais des trous noirs microscopiques se sont probablement formés au début de l'Univers. Ils se sont assez évaporés pour évoluer en trous blancs et devenir lumineux. Et nous avons peut-être déjà observé une manifestation de ces trous blancs : la matière noire, que tous les physiciens recherchent encore en vain." https://www.sciencesetavenir.fr/espace/univers/interview-la-matiere-noire-pourrait-etre-la-manifestation-de-trous-blancs_163398#comments
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Rien que ça ! Sinon, comme toi, je considère que mon temps est précieux. Je n'ai aucune raison de m'attarder sur des questions soulevées dans une discipline que je ne maîtrise pas du tout, puisque mon domaine c'est la linguistique historique et comparée, comme tu dois savoir. Mais même dans ma discipline de prédilection, je préfère ne pas perdre mon temps à démonter toutes sortes de théories farfelues ou/et dénoncer les idéologies qui les sous-tendent. J'ai donc opté pour l'option construction/créativité plutôt que destruction/déconstruction, même si je reconnais que cela peut être un bon exercice de savoir déconstruire une théorie. Il n'en demeure pas moins vrai que la génétique est à mes yeux une science fascinante, extrêmement prometteuse. Et puis, il est parfois intéressant de voyager à la croisée de plusieurs disciplines; la question s'est posée par exemple de savoir s'il existe des rapports entre l'évolution des langues et l'évolution génétique (cf. Luca Cavalli-Sforza, Gênes, peuples et langues, 1996), d'où mon égarement passager sur ton topic. Bonne continuation à toi.
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Remarque, si tu veux vraiment débattre, alors tu peux aller sur le site Twitter où le chercheur chinois en question a un compte et répond à toutes les questions ou objections qui lui sont adressées.
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La dénonciation de toute propagande idéologique peut très bien être faite sans recourir à un déluge d'insultes. Cette double maîtrise du fond et de la forme a de surcroît un intérêt pédagogique non négligeable (transmission du savoir), je le sais d'expérience. Mais bon, je suis de la vieille école...