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Le ponton.


versys

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versys Membre 18 613 messages
Maitre des forums‚
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Ce cabanon, c’est l’achat le plus improbable que j’ai jamais fait.

Je l’ai trouvé sur Le bon coin, par hasard, alors que je cherchais un appartement pour ma fille. Le cabanon est situé sur la rive ouest du lac de Parentis, dans les Landes, isolé, tout au bord du lac, accessible en bateau grâce à un ponton, mais aussi par la terre, mais il fallait pour cela faire tout le tour du lac par un chemin forestier et terminer les derniers deux cent mètres à pied par un sentier toujours dans les pins. Le plus rapide et pratique était donc l’accès en bateau.

A la première visite, ma décision fut prise et j’achetais le cabanon et le bateau qui allait avec.

Les murs de ce cabanon sont constitués de rondins de pins empilés à l’horizontale et la couverture est faite de bardeaux de bois, dans le pur style canadien. Il n’est pas grand, une pièce unique de six mètres sur six à l’intérieur, trois petites fenêtres, des wc genre toilettes de chantier communiquant par une petite porte dans un coin. Un mobilier minimaliste, table, quatre chaises en plastique, un lit avec sommier à lattes, quelques placards de rangement, deux plans de travail, un poèle à bois en fonte.

Ni eau courante, ni électricité. Pour l’eau, le lac est à quinze mètres, mais pour l’eau potable, il ne faut pas oublier les packs d’eau minérale. Pour s’éclairer, des bougies et une lampe Camping-gaz , pour la cuisine, un réchaud à gaz propane. Pas de frigo, donc, et il fallait prévoir des provisions qui ne nécessitaient pas de conservation basse température.

Le bateau était un Ocqueteau 480 équipé d’un moteur hors bord de faible puissance mais largement suffisant pour un lac d’eau douce, pour pècher à deux ou trois cent mètres du bord, et pour rejoindre le port de Gastes, de l’autre côté du lac, c’est à dire à cinq kilomètres environ.

Le vendeur m’expliqua qu’il était contraint de se séparer de ce cabanon après la mort récente de son compagnon, car il ne supporterait pas d’y séjourner seul… trop de souvenirs…

Mon aménagement fut rapide, ne nécessitant pas un gros volume d’affaires, le vendeur ayant laissé le peu de mobilier, le réchaud à gaz et les ustensiles de cuisine basiques. J’amenais donc un peu de vaisselle et les premières provisions essentielles. Le bateau était d’un maniement simple. Je laissais ma voiture sur le parking du port de plaisance de Gastes. Face à ce port, un petit snack-bar bien pratique pour boire un verre était tenu par un landais un peu « grande gueule » mais très sympa. Un peu plus loin, une petite plage très fréquentée en été permettait une baignade dans les eaux tranquilles du lac, en particulier pour les enfants, loin des vagues furieuses et des courants de baïnes trompeurs des plages de l’océan proche.

Au village, une supérette ouverte toute l’année offrait l’essentiel. Pour le reste, un hyper marché prés de Parentis à environ six kilomètres.

Le cabanon était construit sur une clairière entre lac à l’est et forêt de pins à l’ouest. Plus à l’ouest, à environ deux cent mètres du cabanon, en pleine forêt, on trouvait le chemin forestier, et au-delà, un terrain militaire interdit d’accès sur cinq kilomètres, puis l’océan.

Je pourrais ici satisfaire ma recherche croissante de solitude et, deuxième critère de poids dans ma décision d’achat, mon amour de la pêche . Une discussion très intéressante avec quelques pêcheurs autochtones m’apprit que le lac abritait les espèces essentielles de poisson blancs, gardons, brèmes, calicobas, ablettes, tanches… et de carnassiers, brochets, sandres, perches et autres anguilles… un paradis…

Mes premiers jours et premières nuits se déroulèrent parfaitement bien. J’envisageais aussi de créer un petit potager sur la partie ensoleillée de la clairière, je me procurais quelques outils nécessaires et quelques plants de tomates, courgettes, poivrons, et des semis de salade, roquette poivrée en particulier, que j’adore.

Je complètais mon matèriel de pêche pour l’adapter à mes nouveaux besoins, et je fis en particulier l’achat d’un filet de pêche au « vif », c’est à dire aux petits poissons blancs devant servir d’appat aux carnassiers.

Pêcher le carnassier au vif se déroule en deux phases. Il faut d’abord capturer les vifs. Mon filet d’une longueur de cinquante mètres et d’une hauteur d’un mètre cinquante environ est fixé à une extrémité sur un premier pieu de deux mètres qu’il faut enfoncer dans le sable de la plage tout au bord de l’eau. Le reste du filet est enroulé sur le deuxième pieu et il faut donc le dérouler au fur et à mesure de la progression dans l’eau, sur un côté d’abord, puis en s’enfonçant vers le large et en effectuant une boucle pour rejoindre le premier pieu après avoir déroulé la totalité du filet. Ce filet est équipé de flotteurs en partie haute, et plombé en partie basse. Une fois la boucle réalisée, il faut alors tirer les deux extrémités du filet sur la plage et placer dans un seau préalablement rempli d’eau du lac, tous les poissons qui conviennent pour la pêche, gardons, ablettes, calicobas, entre cinq et dix centimètres de long, et relacher tous les autres. Cette opération est effectuée de préférence au coucher du soleil, moment où ces petits poissons se rapprochent des rives. Un bulleur à piles oxygénera l’eau pendant la nuit, gardant les poissons vivants durant la nuit.

Le matin, au lever du jour, il faut embarquer le seau de vifs dans le bateau et s’éloigner de deux ou trois cent mètres au large sur le lieu de pêche. On jette alors une « ancre », gros morceau de ferraille très lourd et très rouillé, qui maintiendra le bateau immobile. On installe les quatre cannes à bouchions coulissants après avoir pris le fond, c’est à dire en réglant la profondeur de présentation des vifs entre dix et vingt centimètres du fond.

Et on attend que les bouchons plongent. Un vieux pêcheur du coin m’a donné un conseil, il m’a dit « vous fumez ? » -oui… «  alors, quand le bouchon plonge, allumez une cigarette, et quand vous avez fini de fumer votre cigarette, ferrez… pas avant » excellent conseil qui me permit de pêcher mes premiers sandres, beaux poissons ressemblant aux brochets et de grande qualité gustative. Généralement, j’en gardais un de taille moyenne pour mes deux repas de la journée, que je découpais en darnes ou en filets et que je cuisais sur la plancha de mon barbecue, avec un filet de jus de citron, c’est un délice. De même, je gardais une anguille ou une jolie perche à l’occasion, et je relachais toutes mes autres prises.

Entre pêche, jardinage, lecture, mots croisés, balades en forêt et innovations culinaires, mes journées étaient bien remplies.

Quelques singularités propres à cet endroit apparurent progressivement, il y avait ce pin « parleur » de grande taille qui se détachait des autres et était le plus proche du cabanon. Lorsqu’il y avait un peu de vent et que je passais près de lui, il faisait entendre dans ses branchages des complaintes, des gémissements ou même des rires enfantins , parfois quelques mots difficiles à comprendre, sûrement en patois landais… je pris l’habitude, à sa proximité, de tapoter son tronc rugueux et tourmenté en lui disant «salut, ça va toi ? »

Plus tard, en me baladant dans la forêt, je tombais sur une énorme pierre plate carrée de un mètre par un mètre environ, et qui dépassait du sol d’une trentaine de centimètres. Pierre de couleur noir anthracite légèrement veinée de gris. Sa surface était lisse et polie, comme usée par le passage de milliers de pas. En creusant un peu contre elle, je vis qu’elle s’enfonçait profondément dans le sol. Ce genre de pierre est assez commune dans mes Pyrénées, mais parfaitement introuvable naturellement dans les Landes ; qui l’avait transporté jusque là, et pourquoi ?

Il y avait aussi ces tintements de cloches d’église qui se faisaient entendre principalement le soir ou parfois la nuit, même lorsque ne soufflait aucun vent, et qui provenaient… de l’ouest, c’est à dire de la forêt, ou plus loin de ce terrain militaire et enfin de l’océan, tous endroits dépourvus du moindre lieu de culte….

Une nuit, alors que deux ou trois chouettes dialoguaient avec enthousiasme dans le coin, je récapitulais…. Je vis dans un endroit où les arbres te font la conversation, où des pierres de cinq ou six tonnes tombent du ciel et où des églises fantômes sonnent le tocsin ou le glas de temps en temps…. D’autres que moi auraient pris leurs jambes à leur cou après une première nuit de terreur…. mais pas moi….

Car, si je considérais ces particularités comme surprenantes, j’étais persuadé qu’elles ne présentaient pas le moindre caractère malveillant et qu’elles s’inscrivaient plutôt dans l’esprit environnemental, culturel et ancestral de ce lieu, et que je n’avais rien à redouter tant que je ne perturberais aucun équilibre et que je me montrerais humble et respectueux.

Sur ce, le lendemain, je décidais d’informer ma fille de ma récente acquisition. Elle comprit donc que je venais d’acheter une résidence secondaire au bord d’un lac et se montra tout à fait enthousiaste… je crus opportun de lui communiquer alors quelques précisions utiles sur les capacités d’accueil et les modalités de confort sanitaire de l’endroit, ce qui tempéra quelque peu sa première réaction. Elle me posa alors la question qui ponctuait traditionnellement nos conversations.. « tu es seul ?? » …. car ma fille, me connaissant, redoutait avant tout que je croise la route de quelque bimbo irrésistible qui m’inciterait à claquer l’entièreté de mon patrimoine pour ses beaux yeux… mais à mon âge, je me suis bien calmé à ce niveau là…

Plus je vivais ici, mieux je me sentais en osmose avec cet environnement immédiat qui convenait avec l’homme que j’étais devenu.

Peu à peu, je parvenais à comprendre ce que racontaient les branchages de mon « pin parleur » lorsqu’il faisait du vent ; il était question d’incendies de forêt, de tempêtes qui abattaient les arbres, mais aussi d’une certaine Lisa, fille d’un résinier, qui s’était noyée ici même dans les eaux du lac.

Je me rendais de temps en temps auprès de la pierre plate sur laquelle j’aimais m’allonger, ce qui provoquait presque instantanément un état de plénitude et de sérénité des plus agréable. Le plus souvent, je m’endormais rapidement, bercé par des rêves me replongeant dans mon enfance ou auprès de gens que j’aimais, toujours dans des situations et lors d’évènements plaisants, empreints de nostalgie. Je me réveillais débarrassé de tous doutes et angoisses qui pouvaient encombrer mon esprit. Mais je me réveillais une fois en pleine nuit, frigorifié. Le noir complet m’interdisait toute possibilité de repèrage me permettant de rejoindre mon cabanon. Je m’adossais donc contre un pin, assis, en attendant le lever d’un jour gris. Une chouette, non loin, ne manquât pas de se moquer de moi en me huant copieusement une partie de la nuit.

J’avais renoncé à me couper les cheveux et à me raser, et j’avais pas mal maigri, du coup, je ressemblais assez à George Harrison de la fin des années soixante, ce qui me faisait sourire…

Je disposais d’un transistor à piles que j’avais calé sur la fréquence de France Bleu Gascogne. Je l’allumais à heure fixe le matin pour écouter la seule info qui présentait à mes yeux un quelconque intérêt, le bulletin météo, après quoi je l’éteignais. Les prévisions météo sur deux jours m’étaient utiles pour programmer mes sorties de pêche et mes travaux de jardinage. Mais au bout d’un certain temps, je n’eus plus vraiment besoin d’écouter ces bulletins, l’observation du ciel lors des levers et couchers de soleil, ainsi que les changements de direction des vents me permirent d’établir mes propres prévisions qui s’avéraient la plupart du temps exactes. Le transistor, devenu parfaitement inutile, finit ses jours oublié dans le coin le plus obscur du cabanon.

En sortant de mon cabanon un matin, j’aperçus une silhouette assise au bout de mon ponton et qui me tournait le dos. Je m’approchais et dis « Bonjour... » la jeune femme tourna la tête, me regarda en souriant et se leva. Elle devait avoir une vingtaine d’années, était vêtue d’une robe légère bleue descendant au dessous des genoux et était pieds nus. Ses cheveux longs, noirs et bouclés étaient mouillés comme si elle sortait de l’eau. Pas vraiment jolie, mais très gracieuse. Elle me dit bonjour, puis « tu te plais ici ? » elle tourna la tête, regardant le soleil qui se levait à l’autre extrémité du lac, puis dit « mon père doit me chercher... » … en deux bonds, elle quitta le ponton et passa devant moi en riant, puis s’engagea sur le sentier qui s’enfonçait dans la forêt. Je la suivais du regard, elle me regarda brièvement en riant toujours avant que je la perde de vue. Je la rencontre parfois de loin lors de mes promenades en forêt et elle me fait toujours un grand signe du bras en souriant.

Je me sens vraiment bien, ici, au point que j’envisage d’y finir mes jours.

Pour la première fois, je ressens une harmonie entre le mortel que je suis et un lieu dans lequel j’évolue. Cet équilibre est il lié avec la solitude pour laquelle j’ai opté ? Possible…. Plus que jamais, je rejoins l’adage « L’enfer, c’est les autres. »… les autres et leurs balises, leurs étiquettes, leurs codes comportementaux et convictionnels, leur souci de renvoyer une image, des marqueurs, correspondants à un « label » normalisé et identifiable…

Mais aussi lié au profond respect et amour que j’éprouve pour l’ « Esprit » de cet endroit, le souci de m’insérer sans m’imposer, sans bousculer et même en intégrant humblement l’environnement spirituel et traditionnel du lieu.

Finalement, je n’ai pas grand mal à rompre « les amarres » et mes faibles revenus suffisent amplement à mes très faibles besoins.

Mais surtout, mon état d’esprit s’adapte à la « philosophie » du lieu et je me laisse porter au gré des jours, des nuits et des saisons, sans rien projeter au-delà du lendemain.

Carpe diem , quam minimum credula postero…

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Invité PINOCCHIO
Invités, Posté(e)
Invité PINOCCHIO
Invité PINOCCHIO Invités 0 message
Posté(e)

Et la fille , elle est pas encore venu voir son Robinson de père ?

Une nuit dans la cabane et elle va déchanter ,c'est ingrat les enfants :rolle:

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Membre, 69ans Posté(e)
pic et repic Membre 18 448 messages
Maitre des forums‚ 69ans‚
Posté(e)

bonjour,

le perpétuel retour à la nature !

bonne journée dans un endroit aussi idyllique....mais est ce bien le cas ?

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Membre, Talon 1, 80ans Posté(e)
Talon 1 Membre 24 496 messages
80ans‚ Talon 1,
Posté(e)

Ponton : navire démâté, à l'ancre, utilisé comme prison.

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Membre, nyctalope, 41ans Posté(e)
Criterium Membre 2 874 messages
41ans‚ nyctalope,
Posté(e)

J'ai adoré le texte, je trouve que tu as très bien construit son atmosphère — si douce et plaisante. L'irruption du fantastique se fait gracieuse (d'abord dans le texte puis même en personne, d'ailleurs!) et subtile avec cet entre-deux, ces multiples interprétations possibles de quelques mots çà et là. J'aime beaucoup.

:)

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Membre, Posté(e)
versys Membre 18 613 messages
Maitre des forums‚
Posté(e)

Merci pour vos passages et retours.

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Membre, à crocs? accroc?, Posté(e)
Elfière Membre 552 messages
Forumeur accro‚ à crocs? accroc?,
Posté(e)
Le 24/03/2021 à 06:43, versys a dit :

Pour la première fois, je ressens une harmonie entre le mortel que je suis et un lieu dans lequel j’évolue. ...

 

...Mais aussi lié au profond respect et amour que j’éprouve pour l’ « Esprit » de cet endroit, le souci de m’insérer sans m’imposer, sans bousculer et même en intégrant humblement l’environnement spirituel et traditionnel du lieu....

... Mais surtout, mon état d’esprit s’adapte à la « philosophie » du lieu et je me laisse porter au gré des jours, des nuits et des saisons, sans rien projeter au-delà du lendemain.

Carpe diem , quam minimum credula postero… 

Ton texte m'a irrésistiblement ramenée à l'univers mystérieusement poétique des romans bucoliques de George Sand.

"........ quand pâle et mince comme une sylphide, tu marchais au fond de nos bois appuyée sur mon bras, attentive au vol des oiseaux, à la nuance des fleurs, au changeant aspect des nuées, insensible au regard des jeunes chasseurs qui passaient et nous suivaient de l’œil au travers des arbres ......" (Lélia)

Gravure de Maurice Sand

 

35785-15_0.jpg

 

Ton étang à l'ermite n'a rien à envier à "La Mare au Diable"

Merci.

 

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