J'fais pas d'la poésie, et encore moins du roman. J'fais rien d'extraordinaire, rien de bien méchant. Je ne suis que de cette espèce-là, entre l'asticot et le lion, entre le départ et l'arrivée. Au pas de course. L'espoir dans le vent. L'espoir grandiloquent. Celui qu'on prononce une fois qu'il est passé à côté. La conscience tardive. Pourquoi faut-il attendre d'avoir perdu pour savoir qu'il nous était possible de gagner encore? Allez, soyons jeune, soyons ce qu'il faut. Un être en devenir, et non fini. Un de ces asticots qui sont élevés par milliers dans les cages de l'existence. Le bonheur. La famille. La connaissance. L'effort. Les composantes ne manquent pas. Ce qui me surprend, au contraire, c'est cet oubli fondamental, et à la fois si essentiel : songer. Pas à notre situation, à nos vies, à nos soucis. Non, à tout, à ailleurs, à rien. Nous évoluons dans une telle culture de l'utile, de l'efficace, du temps, de la vitesse, et de toutes ces nécessités qui voudraient donner l'apparence d'une interminable course à nos jours, que j'en suis écœuré, alors même que je n'ai rien contre la "culture". J'aime les gens savants, les gens dits intelligents. Je les envie aussi, parfois. L'infériorité est insupportable à ressentir pour les hommes, y compris les plus sages. D'ailleurs, la sagesse serait cette indifférence face aux qualités et défauts des autres. Accepter ce qu'ils sont. Si court et si simple. Si difficile. Comment s'accommoder de celui qui nous ennuie, qui nous veut du mal ou nous dégoûte? La sagesse est effectivement amour. Amour de soi, amour des sois. Une sorte de narcissisme bienfaisant, celui qui observe derrière la vitre plutôt qu'il n’ausculte ses carreaux. Discours absurde.
Schopenhauer parle d'un égoïsme universel. Nous respirons l'égoïsme et d'égoïsme. C'est à s'étonner que nous n'en étouffions pas. Inutile de dire qu'il mélange cela avec l'hypocrisie et la méchanceté. En trois mots il décrit cette "nature humaine". Lui donner tort n'est pas évident. Au mieux peut-on contrecarrer par un optimisme tout aussi asphyxiant. Voilà donc le choix à faire dans nos premières années. Choix qui ne change que rarement par la suite, et on ne peut plus déterminant : allons-nous au plus bas ou au plus haut? L'illusoire excellence ou le chaos inexistant? Qu'importe la décision, il y a cette importance de l'idéal, bon ou mauvais, vers lequel il faut avancer. Ainsi se crée les "dépressifs" et "pessimistes", les "niais" et "optimistes", et, enfin, ceux qui, indécis, flottent par hésitation entre un monde et son contraire, ceux-là même qui préfèrent l'instabilité par peur de se tromper. L'erreur est toujours latente. Le propre d'un choix consiste bien à perdre une partie de soi. Oui, je crois au fait qu'un homme n'a pas l'âme à prendre des virages. Il ne sait que foncer vers l'avant, toujours tout droit. Le chemin le plus rapide reste le plus bref. Chacun se construit comme il le souhaite. Dans la mesure de son possible.
Possible qui, il faut l'admettre, est impossible. Nous passons nos heures les plus belles et heureuses à la création incertaine d'un après. De l'école au travail. Du travail à la retraite. De la retraite à la mort. Une telle fuite de l'actuel n'a rien d'anodin : il ne peut que montrer une crainte profonde de ce qui est. N'est-ce pas sur ces choses-là que se greffe nos croyances et connaissances? Connaitre pour se préserver. Croire pour se rassurer. Quand déciderons-nous de nous voir telles que nous sommes? Ni parfaits, ni divins. Pas plus diaboliques que fous. Quoi que, au contraire, notre société souffre vraiment d'une carence en dégénérés, de ces dégénérés qui donnent un second souffle à notre monde.