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Affichage du contenu avec la meilleure réputation depuis le 01/12/2025 dans Billets

  1. Je sentais une crispation froide remonter le long de ma colonne vertébrale. Je n’osais pas parler, comme si ma voix, en s’élevant, allait matérialiser l’angoisse qui nous entourait. Mikhaïl gardait les yeux rivés sur la radio, comme si sa volonté seule pouvait la forcer à parler. Le voyant lumineux battait au rythme d'une tachycardie. Igor regardait autour de lui, agité, arme à la main, prêt… à quoi exactement ? Nous ne le savions pas. Nous fîmes quelques pas prudents. Le sol craquait sous nos chaussures, brisant le silence comme un sacrilège. Les arbres nous observaient dans un silence horrible, complices d’un secret qui n’appartenait pas aux vivants. Je me surpris à murmurer : — Ils sont peut-être blessés… Personne ne répondit. Même pas le vide. C'était lourd. Nous rejoignîmes la grande avenue qui menait autrefois au cœur de la ville. Là où les photos d’archives montraient des enfants courant, des couples riant, des files d’ouvriers disciplinés. J'entendais leur joie, étouffé par le présent. Aujourd’hui, les bâtiments nous dominaient comme des ruines antiques. Les fenêtres étaient pendues et crevées par endroit. Les façades ouvertes comme des plaies. Je voulais caresser ce béton acre et rongé par le temps. Mais une bourrasque passa. Elle emporta avec elle une odeur étrange. Un mélange de métal et d’humidité… et un je ne sais quoi d’animal. De vivant. La radio grésilla alors brusquement. …ph…ra… Nous nous immobilisâmes instantanément. Mikhaïl… ici… La voix était déformée. Déshumanisée. Petrov ?! Petrov c’est vous ?! Répondez ! hurla Mikhaïl. Il n’y eut qu’un souffle. Long et profond. Puis une série de sons étouffés comme si on froissait de l'aluminium. Puis une voix. Oui. Une voix. Mais elle ne ressemblait plus vraiment à la sienne. ... Sommes pas seuls… C'est quoi ? Ahhh ! Un silence. Puis quelque chose frappa. Pas la radio. Autour de nous. Un bruit sec. Puis un autre. Comme si quelque chose venait de tomber depuis les étages supérieurs d’un immeuble. Nous levâmes instinctivement la tête. Rien. Juste la brume qui s’élevait paresseusement, comme si l’air lui-même hésitait. — On devrait rejoindre l’Est, dit Igor. Tout de suite. Sa voix tremblait légèrement et sa main tremblait, comme s'il savait. Mikhaïl acquiesça. Nous reprîmes la marche, plus rapide, moins organisée. La prudence avait laissé place à l’urgence. Je sentais mon cœur battre contre ma poitrine comme s’il voulait s’en échapper. Nous atteignîmes enfin la zone industrielle. Là où le groupe de Petrov devait être. La brume semblait plus lourde ici, presque palpable. Des silhouettes d’usines dévorées par la rouille se dressaient comme des cathédrales profanes. Puis nous les vîmes. Ou plutôt… nous vîmes ce qu’il restait de leur présence. Leurs sacs posés proprement. Tout était alignés. Comme s’ils avaient été déposés avec intention. Aucun corps. Aucun bruit. Rien. Juste… Un symbole dessiné sur le sol. Tracé avec une précision troublante dans la poussière. Un cercle rouge, des lignes blanches, et au centre… un mot. Pas du russe. Un alphabet ancien. Mais je le reconnus pourtant. C'était nabatéen. Le même prénom que sur le ruban. Je sentis mes jambes vaciller. Alors, la radio grésilla une dernière fois. Et cette fois, il n’y avait aucun doute. La voix était claire. Froide. Tu n’aurais pas dû descendre avec eux. Puis plus rien. Mikhaïl me regarda livide. Il avait cessé d’être un chef charismatique. Et après tout, les faits d'armes ne valent qu'auprès des mortels. Car il avait compris que quelque chose ici dépassait la simple humanité. Et dans ses yeux, je crois que moi aussi. Pourtant… je savais que nous n’avions plus le choix. Nous devions les retrouver. Même si quelque chose, dans les tréfonds de mon instinct, me murmurait que ce n’était plus eux… que nous cherchions.
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  2. Il apparaît jour après jour que le mot « démocratie », tel qu’on l’entend dans le berceau qui a vu naître ce concept –c’est-à-dire l’Occident–, doit être mis entre guillemets ou entre parenthèses tant il charrie d’ambiguïté. Les récentes attaques américaines contre des embarcations vénézuéliennes, prétendument chargées de drogue, en sont une preuve supplémentaire et flagrante. Cette administration tue des hommes qu’elle juge coupables sans fournir la moindre preuve au public, qui assiste, médusé, à une violence d’une brutalité inouïe et apparemment gratuite. Quelques voix timides s’élèvent pour rappeler que le Venezuela n’est pas un pays importateur de la drogue qui ravage les États-Unis, mais elles ne pèsent rien dans le débat dit « démocratique », ni en Amérique du Nord, ni au Royaume-Uni, ni en France. Pourtant, il est évident que ce qui intéresse Donald Trump n’a rien de démocratique : il exige ouvertement que le président Maduro cède la place à quelqu’un qui lui soit totalement soumis –ou, pour reprendre ses propres mots, quelqu’un « qui lui lèche le derrière », expression qu’il emploie pour désigner les chefs d’État alliés des États-Unis. (Excusez-moi la vulgarité, mais elle sort textuellement de la bouche même de l’intéressé et a été largement relayée en boucle par les médias.) Ce n’est qu’un exemple parmi d’autres. Pour renverser le régime vénézuélien, les États-Unis ont déjà déployé des milliers d’hommes prêts à envahir le pays. Après les désastres en Irak, en Libye, en Syrie, au Liban, en Palestine, en Ukraine, et peut-être bientôt en Iran, serait-ce au tour du Venezuela, pourtant déjà exsangue ? Que devient alors cette notion de démocratie qui, même imparfaite, était censée briller au-dessus des autres régimes et incarner une civilisation promotrice des droits de l’homme ?
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  3. Nous arrivâmes à Tchernobyl autour de 7 h 00. Une sombre végétation avait complètement recouvert la ville. Tout semblait si abandonné, si apocalyptique mais tellement paisible. Je devinais le fleuve Pripiat sous cette épaisse brume qui masquait aussi un sol gluant. Mes bottes s’empêtraient dans une boue épaisse et le froid mordait tendrement mes os. Petrov avait l’habitude, il soupira une longue condensation tout en se montrant résistant au froid. Il était comme taillé pour ça. Ses hommes l’imitaient mal. Sarah m’avait rejoint en faisant une moue qui exprimait le râle français en se recroquevillant dans une démarche hâtive. Les ordres étaient les suivants. Personne ne se séparerait du groupe. Il y eut deux groupes. Et comme je m’y attendais, Sarah n'était pas avec moi. Le premier groupe explorerait le flanc est de la ville quand le second irait à l’ouest. Petrov se montrait très pédagogue en même temps que directif. Il détaillait chacune de ses explications avec un geste mécanique sur la carte qu’il pointait du doigt. Nous prîmes alors les équipements, fîmes les quelques tests radio et démarrâmes l’opération. Je n’aimais pas ce silence glacial. L’ambiance rappelait la sobriété qu’ont les morts après avoir été apprêtés. Nous nous enfonçâmes au point de ne plus distinguer ce qu’il y avait derrière nous et devant nous. Notre repère dans cette vaste opacité était les colonnes de cheminées industrielles que l’on voyait au loin. Nous sentîmes bientôt le bitume sous nos pieds et c’est là que nous nous divisâmes. Petrov pris la route vers l’est où la forêt était plus dense. Nous continuâmes en ville. La route était cabossée, perforée par endroits. De ces imperfections sortait la vie. Il n’y a pas de mot pour décrire pareil endroit. Afin de bien nous distinguer dans ce brouillard nous avions des signaux clignotant sur nos sacs. Les nôtres étaient rouges. Les leurs bleus. On les remarquait qui s’éloignaient progressivement. Arrivés à Kirova Street nous fûmes rassurés, la brume s’était dissipée à cause des bâtiments. Nous la longeâmes pendant un temps qui me paraissait être trop long. Je prenais parfois des libertés en m’attardant sur des objets, des magazines, des choses en tout genre éparpillés ici et là, de part et d’autre de la rue. Je fus même pressée par Mikhaïl qui me reprochait de trop m’attarder sur ces détails. À un moment, il décida de prendre un raccourci par une petite rue adjacente où la végétation se montrait assez menaçante, jalonnée de maisons abandonnées. Il m’expliquait qu’après une vingtaine de minutes de marche on arriverait au « Monument of the third Angel » un endroit très prisé des adeptes de l’urbex car il y avait des souterrains construits pendant le milieu de la guerre froide afin de faire face à une invasion du camp occidental. Cet endroit me donnait le frisson. C’était désert. Une chaussure très ancienne trônait au milieu d’une ruine éventrée. Il y avait un immense trou donnant sur un tunnel. Mikhail m’expliquait que c’est ici que les touristes entraient et s’immergeaient dans l’aventure. Nous y entrâmes avec l’agilité qui me faisait défaut. Igor est entré en premier suivi de Fiodor qui examinait derrière lui les quelques outils assez récents de son point de vue. Il me l’indiqua après qu’Alexander m’a aidé à descendre. Mikhail testait la radio mais en vain. Des tags dans toutes les langues arpentaient le béton fracassé. Je les étudiais avec attention sans veiller où je mettais le pied. Fiodor qui veillait sur moi m’a ainsi empêché d’écraser un rat mort et en décomposition. Les vers s’agitaient tellement que j’en fus prise de panique. On continuait sous terre. L’écho des gouttes laissait paraître l’atmosphère tel qu’il était. Glauque. On arrivait à une intersection. Un sac à dos était par terre. Comme si quelqu’un l’avait fraîchement déposé là. Il me fut remis. Il n’y avait rien d’autre qu’un paquet de cigarette avec une clé un peu vieille. Je secouais le sac pour m’assurer que rien ne m’avait échappé. Un ruban noir en était tombé. Il était mentionné le prénom Romain avec des pentacles et autres gribouillis que personne ne comprenait. Nous débattions sur la signification quand nous entendîmes des coups de feu lointains. Assez saccadés. L’échange a été rapide mais intense. Nous revînmes sur nos pas précipitamment. La radio grésillait. On entendait des paroles entrecoupées et mêlées de cris comme si la peur s'était exprimée à travers elles. J’étais très inquiète. Nous remontâmes à la surface. Le silence surplombait l’atmosphère et la radio restait insensible malgré les appels incessants de Mikhaïl. _Alpha, ici bravo, on a entendu des tirs. Tout va bien ? Long crépitement _Alpha, vous me recevez ? Répondez ! Silence permanent _Alpha ici bravo ! Je réitère ! Si vous me recevez, utilisez le code morse. _… Fort râle d’animaux. Bruits inaudibles. Paroles ou incantations inaudibles. Langue étrangère ? Latin ? puis soudain : _ Fate is blood… J’étais avec les autres très perplexes sur la situation. Mikhail en fut tourmenté. Il ne savait pas trop comment réagir. Il réitéra la communication, cherchant à savoir qui, quoi, comment et pourquoi… mais sans succès.
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