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Affichage du contenu avec la meilleure réputation le 16/05/2021 dans Billets
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Il est tard. La rame de métro arrive dans un crissement sauvage. Sifflement souterrain et infernal — les freins hurlent et immobilisent la machine. Alors c'est le moment où dans le brouhaha les voyageurs nocturnes montent et descendent, troquent leur place du quai à la rame. Au lieu de l'écho des longues galeries dans lesquelles tout résonne, c'est maintenant l'espace étroit de l'intérieur du métro, lequel aussitôt repart à grand bruit et à toute vitesse. Les gens gardent le silence; chacun regarde à ses pieds, ou plus souvent — son téléphone. Même dans les recoins obscurs l'on discerne les petits écrans bleus. Par habitude, par attente; chacun veut juste arriver à destination. Il y a des moments où l'on sent immédiatement, instinctivement, que l'on vient de pénétrer dans un endroit où quelque chose ne va pas. C'est comme une électricité dans l'air; comme une odeur inconsciente qui nous met à l'alerte. Peut-être que l'on sent réellement l'adrénaline; ou peut-être que l'on la devine au tracé de certains visages. Alors on cherche tout de suite du regard d'où l'impression peut bien provenir; et bien souvent — comme maintenant — on remarque tout de suite quelqu'un d'étrange : un homme aux cheveux en désordre, dont les mains font de petits mouvements nerveux. Il a l'air sale; il a l'air énervé; pourtant pour le moment rien de spécifique ne le singularise — c'est encore juste un instinct. Je suis sur mes gardes. Alors l'on se demande si ce n'est pas comme un monstre qui attend que l'on fasse un mouvement de recul, ou que l'on se retourne, pour soudain surgir. Il doit y avoir un déclic, c'est certain; l'événement déclencheur doit être écrit quelque part dans le script — mais si je suis une actrice de film d'horreur, on a oublié de me le faire savoir... Je me demande si les autres personnes ressentent la même impression et se cachent dans leur écrans — surtout faire comme si de rien n'était! — ou si réellement il sont si absorbés dedans qu'ils se sont engourdis. Impossible d'en faire de même; toute l'attention se focalise sur le lieu où ça va se produire, tout en commençant à s'éloigner. Et... — Le cri. Un hurlement. Inarticulé. Il vient de l'homme aux cheveux sales. Ses mains tremblent encore plus — ce n'est pas par peur, mais plutôt à force de contracter ses muscles par à-coups. — Personne n'a bougé — Tout le monde a forcément entendu. Aucune réaction. L'homme se lève et grogne, il hurle à nouveau; ses frissons ne sont pas normaux et évoquent immédiatement la pathologie. L'inconnu est-il fou? - D'une voix rauque, il croasse, éructe; ses yeux s'allument et semblent scruter autour de lui, tout en fixant les gens non pas comme s'il les regardait en face, mais plutôt dévisageait un point un peu plus éloigné situé juste derrière eux. Il passe nerveusement de l'un à l'autre, cherchant quelque chose... cherchant quelqu'un... à l'affût, aux aguets. — Je ne peux pas le quitter des yeux, c'est trop dangereux; même en tentant de dissimuler le regard... et donc arrive soudain l'inéluctable: l'homme me remarque. L'espace d'un instant, les yeux dans les yeux... — Je vois son regard de fou furieux. L'étincelle y est éteinte; mais ce n'est pas le regard vide comme ceux fatigués des autres voyageurs fatigués et effacés: — les yeux sont trop largement ouverts, et les pupilles ne sont pas de la bonne taille; le blanc de l'œil est rougi, anormal. C'est comme si l'homme lui-même ne me voyait pas, mais qu'à travers son œil de poisson mort m'avait remarquée quelque chose monstrueuse. — Aussitôt il grommelle. Puis le grognement devient un cri, rauque et cassé. Une syllabe sans fin et qui me glace le sang: car je le sais bien, ce qu'il hurle ne peut être que mon nom. Personne n'a bougé. Personne n'a dit mot. Il me semble qu'il n'y a en fait personne dans ce métro; ces gens immobiles sont des reflets et des ombres... Je suis donc bien seule. Seule — moi et le monstre. — Alors je recule tout en gardant la forme à l'œil, par des pas vers l'arrière, en tentant de garder l'équilibre avec la rame qui file à toute vitesse dans le noir. À chaque pas vers l'arrière, l'être hideux s'avance d'autant, boitant et tremblant, agité de spasmes maladifs. Il sue. L'odeur des gouttes qui perlent sur son front est mauvaise; elle rappelle à la fois celle du soufre et du sang. Et le cri, le cri, qui se module et reprend, perce les oreilles de son horrible craquement. Sa mâchoire s'ouvre et se ferme nerveusement. Je vois des dents jaunes, presque ambrées. Mon cœur bat trop fort et semble vouloir me briser la poitrine, lorsque je réalise le détail le plus horrible: les dents — les dents ocres et affreuses — sont toutes taillées en pointe. Il approche, il approche! Il faut se retourner et courir. S'enfuir le plus rapidement possible tout au fond de la rame. Espérer que les jambes ne flanchent pas, secouées par le trajet du métro et tremblantes de peur. Aller tout au bout, le plus loin possible; sans penser aux bruits désarticulés de la masse hurlante qui me suit de plus en plus rapidement — dont les cris paraissent encore plus insensés maintenant qu'il est dans mon dos et que je ne le vois plus. — Courir, courir. Un coup de frein brutal manque me faire tomber; j'ai attrapé quelque chose à temps. Les portes s'ouvrent. Je me rue au-travers, peu importe la station... Sur le quai, de nouvelles ombres; certains montent, d'autres descendent, tous les voyageurs ont cet air absent de ne pas être tout à fait en vie. Personne ne le remarque-t-il donc?... Pourtant la chose vocifère, aboie et s'égosille avec des monosyllabes qui ne font aucun sens; le fou furieux est lui aussi sorti de la rame, et malgré le fait qu'il se déplace d'une façon bizarre — claudiquant, clopinant en diagonale avec des pas inégaux — il est beaucoup plus rapide que je ne le pensais. Ses bras s'agitent de soubresauts très vifs, très tendus; leur disposition est étrange, comme s'il avait deux coudes successifs. L'odeur est de plus en plus forte. Impossible de rester là; il faut fuir plus vite et plus loin. J'espère que la station est suffisamment grande. Alors je cours dans les couloirs sombres. Ils sont sales, et il y a de moins en moins de monde à cette heure tardive. Les tunnels s'entrecroisent; c'est une immense station, là où ils deviennent labyrinthiques et connectent de nombreuses lignes par d'innombrables galeries plus ou moins accessibles. On a dû adapter d'anciennes catacombes; sans aucune raison apparente il faut parfois gravir quelques marches, parfois en descendre un nombre toujours impair; tourner dans une direction pour aussitôt devoir tourner vers l'autre. Le cri s'est peut-être éloigné, mais dans ce dédale il résonne tant contre tous les murs, se réverbère jusqu'à envelopper tout le couloir et toutes les directions de sa note distordue, que l'être me semble toujours trop proche. — À droite, plus vite; mes jambes me font mal. — Sauvée. C'est un quai, une autre rame. Il y a du monde. Un métro arrive. La foule s'anime. L'horrible crissement des freins fait taire toutes les conversations, étouffe même l'écho qui s'est enfin éloigné. Les gens échangent leur place; ils montent, ils descendent, ombres agitées, anonymes qui se pressent. Je ne sais pas s'ils me voient vraiment, essoufflée, monter dans la rame, prendre de grandes respirations tout en sentant les jambes tremblotantes, encore brûlantes de l'effort. Les portes se referment, la rame part d'un coup brusque d'accélérateur. Sauvée. Mais il y a des moments où l'on sent immédiatement, instinctivement, que l'on vient de pénétrer dans un endroit où quelque chose ne va pas. L'air ici aussi est électrique; une odeur que je reconnais flotte dans l'espace clos. Une odeur que je ne voulais plus sentir. Là, rabougri dans un coin, une forme humaine enveloppée dans une sorte de manteau lacéré commençait à bouger, à se remettre sur pattes. Les efforts faisaient suer ce que je pensais être un clochard — mais qui d'un coup, soudain, vif et nerveux, relève la tête et me fixe du regard. C'est le même fou — il hurle! Sa bouche grande ouverte laisse à nouveau voir ses dents hideuses et pointues. Ses pupilles sont haineuses. Mais personne ne le voit-il donc? Pourquoi est-ce que personne ne réagit? Est-ce la peur, et le stade final où, à force de se terrer, plus personne ne peut ni voir ni entendre les autres? - Il essaie de se relever, mais chute encore et encore, et donc se traîne sur le sol... Ses jambes ne marchent-elles plus? Est-ce un autre monstre? — Lorsque son manteau s'accroche quelque part et tombe alors, révélant son corps affreux... il me semble que je deviens folle... Il n'a pas de jambes... mais est-ce là ce qui lui sert de membres inférieurs? Au-dessous du ventre, ce n'est plus une forme humaine: c'est comme une viande recouverte de vers... et ce sont ces appendices qui le traînent — ces innombrables petits tentacules... Je cours, je fuis... Mais maintenant je le sais bien: son hurlement ininterrompu, son monosyllabe incompréhensible qui perce les oreilles... C'est forcément mon nom.1 point
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La station A∇ ne répond plus. Silence radio. — — Seulement : — *cccrrrrrr crrr — crrrrrrr cccrrr crr — crrrrrrrrr crr cccrrrrccrrrrr* C'est un bruit blanc qui grésille. — La station ne répondait plus, et c'était un problème. À cette distance, elle constituait un point de routage essentiel pour toutes les communications en direction de Mars ou de la Terre. Sans ses émetteurs, des messages pouvaient certes être transmis, mais plus lentement, plus faiblement ; et surtout à la merci du mouvement des planètes et des astres — toute syzygie imprévue pouvant brouiller les transmissions pendant des heures entières. Ce qui embêtait le plus les ingénieurs du groupe, c'était surtout que le silence ne fût pas seulement celui de l'équipage — il y avait toujours un équipage minimum de deux hommes à bord — mais surtout celui des machines. La station avait évidemment une sorte de transpondeur, et d'autres types de balises ; un autre module indépendant était lui-même censé pouvoir toujours répondre à un "ping" sur ondes radio, et ce selon divers protocoles DTN. Or, tous ces équipements étaient eux-mêmes silencieux. Aucune communication. Une observation visuelle, en revanche, n'avait fourni aucune information : les lumières de la station fonctionnaient parfaitement. Aucun dégât détecté dans la structure extérieure. Aucun nuage d'astéroïdes à proximité ; pas de bandes sur les scanners de fréquence — qui auraient indiqué un brouillage radio causé par quelque imprévu cosmique. Pas de vent solaire, pas de pulsation étrange. Le vaisseau flottait doucement sur la même orbite, trajectoire inchangée. Juste le vide, et le silence. Un signal lumineux, bref, vif et rouge. — Réunion générale en "salle de crise". Il fallait traverser le bâtiment pour s'y rendre. Il y avait plusieurs manières de le faire, étant donné le point de contrôle était construit d'une manière modulaire, comme une grille, que l'on pouvait étendre ou réduire selon les besoins. La technique avait été perfectionnée en Antarctique, puis testée sur la Lune, sur Mars ; il suffisait de déposer plus de "modules", comme de gros containers, pour ajouter de la surface. C'était le pré-fabriqué du XXIe siècle, la "brique" spatiale. Ce point-ci, un avant-poste, avait déjà été quelque peu étendu, et devait avoir nécessité plus d'une vingtaine de ces pièces détachées... Sa forme générale était devenue celle d'un octogone, avec quelques diagonales pour lier certaines arêtes ou segments entre eux : ainsi, il y avait plusieurs manières de se rendre en tout autre lieu. La "salle de crise" — un simple bureau avec quelques écrans et quelques contrôles, vraiment — se trouvait non loin du mess, mais un peu plus éloignée de la salle de contrôle. C'était voulu : un défaut de cette dernière, voire une destruction, et l'on aurait pu transformer, avec quelques efforts toutefois, la salle de crise en second contrôle. La redondance était une résilience. Les couloirs étaient blancs, longs ; de grands tuyaux accompagnaient le tracé, remplis de câbles pour les communications, une sorte d'Internet réduit à cet endroit-ci — là encore, tout module perdu n'influerait en rien sur les autres. Cette prudence caractérisait tous les avant-postes. Entre chaque grand container, un petit sas grisâtre, anguleux — ces murs-là faisaient penser à la carapace d'un pangolin — qui ré-orientait vers le prochain lieu, avec l'angle souhaité selon l'agencement de la grille. Quelques couloirs blancs, aseptisés... personne. Cela faisait bizarre de traverser ainsi le module des "chambres". Toutes les vitres teintées, noires, ne reflétant qu'une image en miroir des lumières trop franches du long hall blanc... On avait l'impression d'y être seul au monde. Non, il n'était pas seul ; il y avait bien quelques autres personnes, bien peu en vérité... ils y étaient seuls à plusieurs, d'une certaine manière. Au-delà, un autre sas. Il avait toujours l'impression — comme la première fois — en passant ces seuils gris, moins éclairés, qu'il quittait définitivement le lieu d'où il provenait, comme si à tout instant l'accès pouvait se sceller, interdire tout retour. N'avait-il pas eu tant de ces longs cauchemars où les lumières s'éteignaient une par une, les accès eux aussi condamnés un par un, dans une station entièrement vide, et cette sorte de "présence" s'approchant de plus en plus de lui ? ... Rien qu'à y songer à nouveau, son corps frémissait. Et maintenant la station qui ne répondait plus... comme un mauvais rêve qui s'est échappé, et qui s'écoule désormais vers le monde réel. — Un tournant, une porte. Il était arrivé. Les autres étaient là. — "Vous êtes le dernier, Ian." — "J'étais à l'autre bout de la structure" fit-il par réflexe. Sa première tentation était de toujours s'excuser, pour tout et contre tout ; il avait lutté pour maintenant s'affirmer plus simplement. Il s'assit à côté des trois autres personnes : tout le monde était là. Étions-nous donc si peu nombreux ? La pièce paraissait grande, mais c'était une illusion due au fait que nous n'étions que quatre. Il y avait Luc, le "chef" de la station. Nous l'appelions par son prénom plutôt que par son grade, mais chacun savait que c'était lui l'officier et le responsable ; de plus, il avait cette qualité de leader naturel qui le rappelait sans qu'il ne fallût d'efforts ou le réitérer. Éléna, la scientifique-ingénieure, surdouée mais parfois taciturne. Moi, le "consultant" — c'est-à-dire, l'homme-à-tout-faire. Nos deux autres collègues étaient "là-haut" — il fallait monter régulièrement sur la station en orbite pour s'assurer que tout était opérationnel. Quand étaient-ils partis, déjà ? Le temps ici s'écoulait d'une manière différente, fluide, difficile à saisir ; alors cela faisait peut-être une semaine, un mois, je ne savais pas. Ça me paraissait plus. Et soudain : le silence radio. Il y avait eu un problème inattendu, et nous ne savions pas de quoi il en retournait. C'était très inquiétant — on voyait bien au ton de Luc que lui aussi n'avait jamais croisé de cas semblable, et la tension nerveuse le rendait encore plus directif que d'habitude. Maintenant tous réunis, il résuma la situation générale. Silence de A∇ sur toutes les fréquences utilisables, aucun ping, aucun signal. Station a priori intacte selon une observation externe. Il lista toutes les hypothèses auxquelles il avait pensé, nous demandant de lui en proposer de nouvelles si nécessaire. Nuage de radiations cosmiques qui n'aurait pas été détecté par les instruments, ni de la station, ni de la surface ? C'était à son avis le plus probable. Si ç'avait été le cas, l'équipage avait peut-être été irradié, et il faudrait faire un compte-rendu médical le plus rapidement possible. Attaque ? C'était très peu probable, qui irait jusqu'ici ? Nous étions aux bords de l'univers explorable. De plus, il aurait suffi de perforer le vaisseau avec un projectile ou un laser, les armes habituelles, ce qui aurait entraîné sa destruction. Les réseaux étaient par ailleurs complètement étanches, impossible d'imaginer une cyber-attaque. Un simple bug informatique, mais avec une conséquence catastrophique sur les systèmes essentiels ? C'était là aussi plausible. Aucun d'entre nous n'arrivait cependant à comprendre ce qui aurait pu causer une telle mal-fonction. Éléna s'y connaissait très bien et elle trouvait le scénario assez improbable. Le silence suivit la réunion tendue ; nous n'étions sûrs de rien. Une nouvelle brève tentative d'établir le contact avec la station résulta encore une fois en cet étrange grésillement, qui crépitait dans les casques et écouteurs dont nous ajustions le volume à fond, espérant entendre, au loin, un faible signal distordu qui aurait été une voix formulant une réponse. Mais non — c'était le bruit blanc, et si l'on l'écoutait trop longtemps l'on se mettait à avoir des illusions auditives, des impressions de syllabes là où il n'y avait qu'un signal vide. Sur d'autres fréquences, le bruit tenait plutôt du son des vagues... Un lointain souvenir, déjà. — "Je pense qu'il n'y a pas d'autre choix : il faut envoyer quelqu'un à bord." Le silence qui s'ensuivit devint rapidement assez pesant. Nous n'étions que quelques personnes, et nous savions tous que toute mission de ce type constituait une prise de risque. Il ne s'agissait pas d'une simple sortie hors de la structure, comme ces maintenances de routine que nous faisions tous régulièrement ; celles-là étaient autant pour s'assurer que l'extérieur ne présentait point de dommages que pour admirer les paysages incroyables de cet horizon étranger, et le ciel éternellement sombre qui enveloppait le tout d'une aura irréelle. Là, il s'agissait d'un décollage ! Une longue procédure pour sortir le matériel, des checklists conséquentes, l'envol, l'abordage de la station en orbite... une erreur de calcul et, si l'on eût la chance de réatterrir, l'on courrait le risque que ce fût à une centaine de kilomètres. Ce n'était pas une procédure triviale. Néanmoins, Luc avait raison ; il fallait que l'on sache ce qui n'allait pas. Si l'équipage était en détresse, le temps était peut-être compté. Tout faisait partie d'une balance entre différents risques : et en l'occurrence, la balance était celle entre le risque — jugé minime — d'une personne s'y envolant pour aller vérifier sur place le problème, et le risque — plus immédiat et conséquent, étant donné l'absence de réponse radio — de perdre les deux hommes à bord en sus d'avoir apparemment déjà perdu les capacités de communications de la station en orbite. C'était évident qu'il s'agît là de la bonne démarche. Mais qui envoyer ? Nous avions tous du travail important à faire ici. Nous sentîmes rapidement que ç'aurait été prendre trop de risques que d'y envoyer Luc ou Éléna, ces deux-là possédant des qualités irremplaçables ; alors ce serait entre Ian et moi. Nous nous regardâmes. Il me sembla déceler dans ses yeux une lueur étrange... Je restais coi un instant, réalisant petit à petit que celle-ci était celle de la peur. Pourquoi avait-il si peur ? Après tout, il avait lui aussi, comme nous tous, effectué cet envol à de nombreuses occasions... Je me portais finalement volontaire. Un envol. Le hublot tourné vers le ciel — la Nuit. Belle, sombre, infinie. Petit à petit, un point lumineux qui s'approche. Deux lettres. A ∇ La station s'agrandit de plus en plus. Les deux objets s'approchent, semblent suspendus dans le vide — un vide noir, sans haut, sans bas, une matrice sans directions. Procédure d'abordage. Un bruit sourd, métallique — la résonance du contact, qui à chaque fois, si douce fût-elle, faisait courir une vibration le long des parois. À la fois un expir de soulagement en réalisant que l'abordage s'était déroulé sans encombre, et à chaque fois aussi, une légère frayeur : et si ç'avait été cette fois-ci que le système de docking glisse et la manœuvre échoue ? J'avais beau être entré dans plusieurs de ces vaisseaux par le passé, les mêmes mots me revenaient toujours à l'esprit au moment d'ouvrir la porte et de passer le sas. Une remarque, entendue il y a longtemps, un souvenir d'enfance ; ces descriptions toujours étranges de l' "odeur de l'espace" — une expression assez mal-nommée au demeurant, puisque l'on entendait par là l'odeur de l'air dans une station en orbite. J'avais entendu le terme pour la première fois en lisant de vieilles descriptions de l'International Space Station. Tant d'astronautes étaient passés par celle-ci, lorsqu'elle était toujours en service ; pourtant, aucun ne semblait pouvoir se mettre d'accord sur les mots à mettre sur l'odeur qui y flottait à bord. L'espace si renfermé, les remplacements fréquents de personnel, les diverses expériences : tout devait y avoir contribué. Pour certains, c'était l'odeur du renfermé, une sorte de mélange entre sueur et vieux habits ; pour d'autres, quelque chose de si différent, de métallique et de chaud ; pour d'autres encore, cela évoquait la viande fortement grillée. J'entrai, et refermai le sas. Un regard vers l'indicateur : l'air semblait respirable, aucune anomalie détectée. J'ôtai mon casque — réalisant immédiatement que j'avais commis là une erreur dans le protocole, j'aurais dû demander d'abord aux autres en surface. J'avais pensé à l'odeur de l'air, ç'avait été un réflexe automatique, comme la dernière fois que j'étais parvenu ici. Je jurai intérieurement, me promettant de ne plus prendre de risque inutile comme cela, par inattention... Si le problème était venu de quelque élément non-détecté dans l'atmosphère de la station, j'aurais échoué dans ma mission et causé de nouveaux problèmes — à tout le monde. Mais, heureusement, tout allait. L'air était tout à fait normal. Je re-découvris, comme la toute première fois, ce que moi j'y sentais : l'odeur de l'ozone, l'odeur de soudure (dont je n'avais jamais su si c'était celle de la chaleur, de l'étincelle, ou de l'étain). — "Alpha, alpha, je suis à bord." — "Très bien, situation ?" — grésilla l'oreillette. Il y avait très peu de "pièces" dans la station. On y deviendrait claustrophobe. Impossible d'y jouer à cache-cache ; et pourtant, je ne vis personne. Aucune trace de l'équipage. Les lumières étaient encore allumées, certains systèmes mis en stand-by. — Je fis une brève inspection du tableau de bord où se trouvaient les contrôles des transmissions. Tout avait l'air en ordre... et pourtant, essayant quelques fois d'envoyer un signal, je m'aperçus que celui-ci n'était pas émis. Ça ne pouvait pas être un brouillage, car ma propre radio marchait parfaitement. — "Alpha. Aucune présence à bord. Transmissions kaputt, raison inconnue." — "... aucune présence ?" — la voix qui répondait avait eu une hésitation, trahissant l'incompréhension. C'était effectivement très étrange. Je commençais à entrevoir un autre scénario : un composant essentiel des transmissions avait soudain cessé de fonctionner. L'équipage a dû se demander duquel il s'agissait, et décidé de vérifier à l'extérieur s'il était possible de le réparer. Pourtant cela n'avait aucun sens, car déjà en me disant ceci je m'apercevais immédiatement des impossibilités. Déjà il était impossible qu'un seul composant tombe en panne et affecte l'ensemble des systèmes de transmissions, ainsi que les balises. Ensuite, toutes les combinaisons de sortie étaient en place, rangées dans des petites boîtes cubiques arrangées dans une armoire près du sas. Et ils ne seraient de toute manière pas sortis à deux — et certainement pas sans nous contacter (cela, certes, si ç'avait été possible à partir de leurs radios personnelles). Mais non — tous disparus. Incompréhensible. — "Je ne comprends pas la situation." — "Veuillez confirmer." — "Je confirme, station entièrement vide, systèmes internes en état de marche, mais tous les comms sont à zéro. Aucun équipage à bord." — "Re-vérifiez chaque recoin." Je ne comprenais pas comment j'eusse pu ne pas remarquer quelque chose. Consciencieusement, je regardais à nouveau chaque détail de chaque tableau de bord, chaque armoire, chaque recoin des quelques "pièces" du satellite. Rien du tout. Je m'étais même demandé, horrifié, si je n'allais pas découvrir quelque couche de poussière quelque part, peut-être vaguement de forme humaine... j'imaginais qu'il fût possible qu'une sorte de rayon cosmique pût griller des tissus organiques et abîmer quelques composants des transmissions. Je ne voulais pas vraiment croire à ce scénario épouvantable, mais je m'apercevais que c'était pour le moment la meilleure explication qui me venait à l'esprit. Je ne trouvais pas de poussière, pas de traces, pas d'indices. J'imaginais donc que le rayon ait pu être si puissant que les deux hommes avaient été... atomisés ? Je frémis en réalisant que si ç'avait été le cas, c'était eux, cette odeur d'ozone qui flottait dans la pièce... Nulle tombe, nulle cendre — ils avaient totalement disparu. Comme s'ils n'avaient jamais existé. Une annihilation complète, totale. Ça ne pouvait être que cela... ce vide total, qui me rappelait le vide de l'espace et qui m'angoissait de plus en plus... — "R.A.S." — "Revenez." L'atmosphère à la surface était raréfiée, mais suffisante pour qu'y soufflent des vents et des brises. Celles-là étaient parfois violentes, tout du moins pas si chaotiques ou turbulentes ; nous avions étudié un peu le phénomène, et il apparaissait qu'il s'agît d'immenses vents dans une seule direction, qui se mettaient à souffler soudainement puis s'étendaient, pendant des heures, sur des milliers de kilomètres. Nous ne savions pas pourquoi ni comment ; comme c'était assez irrégulier, le phénomène ne se révélait pas trop gênant, mais nous évitions les sorties ou les envols pendant ces épisodes. Aujourd'hui — un mot qui avait perdu sa signification, étant donné qu'il n'y avait plus de journée, et que nos rythmes n'étaient plus cadrés sur 24 heures — nous n'avions pas prévu que débuterait l'un d'entre eux. La brise n'était pas si forte. Cependant, revenant depuis la station, elle fut suffisante pour décaler le lieu du réatterrissage d'à peu près un kilomètre. Le module se posa en douceur. Il faudrait marcher. Je re-vérifiai tous les équipements. Nous reviendrons ici avec le matériel nécessaire pour transporter tout ceci vers la structure. Je soufflai avec soulagement — si le vent eût été violent, j'aurais pu être décalé de dix fois cette distance. Cela aurait rendu le retour difficile, éreintant. Et si ç'avait été de cent fois la distance... ç'aurait été moi, la personne à secourir. Même si ça n'avait pas été ma faute, cette fois-ci, je pestai intérieurement à nouveau — nous avions déjà cet énorme et incompréhensible problème quant à la station A∇, alors je ne voulais pas devenir un second problème et laisser mes trois collègues en plan, à confronter toute la situation ainsi. D'autant plus que même si nous demandions des renforts de personnel, si ceux-là étaient acceptés, il faudrait plus d'un mois pour que quelqu'un s'approche d'ici. Je me souvenais de ces anciennes histoires, de la découverte de l'Amérique, des vaisseaux qui exploraient tous les continents du monde, mais avec des trajets qui prenaient des mois et des années... Nous étions à nouveau à cet âge-ci. L'âge de l'exploration. Sauf que la mer sur laquelle nous voguions n'était pas plate, mais une immense et éternelle noirceur, un espace vide, et solitaire. Je revérifiai ma combinaison. Tout était en place. Une pression sur un bouton, et je sortais enfin à la surface. Ça allait, je voyais la station en surface devant moi, pas si éloignée que cela. Par-delà, l'horizon si étrange : le ciel toujours noir, l'étendue désertique, la roche et la poudre ayant partout ce ton si particulier, cette teinte similaire à l'ocre rouge. Je n'entendais pas mes pas crisser sur les gravas ; c'était comme si je me déplaçais les oreilles bouchées. — Lentement. Pas par pas. — La combinaison était légère, mais je n'avais pas l'habitude des sorties aussi longues ; cela me faisait presque mal à la tête, et il était inconfortable de couvrir une longue distance. Je sentais que je pouvais le faire — c'était juste lent, et assez épuisant. Peut-être que les rafales momentanées ralentissaient elles aussi ma marche ; c'était déstabilisant de les sentir m'opposer une résistance, mais sans entendre les sons du vent... Petit à petit, je m'approchai, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus que quelques pas de plus à faire. Mes jambes me faisaient de plus en plus mal — l'acide lactique, l'effort. Je commençais à me dire qu'il fallait décidément que je me ré-entraîne. — "Alpha, je suis là." — Pas de réponse, ils devaient m'attendre à l'intérieur. Je m'approchai du côté de l'un des containers, celui que nous utilisions le plus souvent sur la face occidentale lors de nos sorties de routine. Une sorte de valve à desserrer, un panneau de contrôle extérieur — le code d'accès, et la LED verte qui indiquait que le sas était vide donc utilisable. Parfait. Je m'occupais de la procédure pour desceller la porte, et avec un grand effort l'ouvrit vers l'extérieur. Par chance, celle-là ne se situait pas à contre-vent — sinon, il aurait été impossible de passer par là, et j'aurais dû faire tout le tour de la station pour y ré-accéder... Bientôt, le sas, le ré-équilibrage, et puis pouvoir enlever cette combinaison qui me paraissait de plus en plus lourde. Effectivement, j'étais en sueur, mes habits étaient trempés. Personne pour m'accueillir, cependant. Ils devaient tous être soit en salle de contrôle, soit dans la salle de crise. Je me dirigeai rapidement vers la première — personne. Je dus alors traverser la station entière pour rejoindre la seconde — passant le mess, passant également par le module contenant la petite pièce où nous aimions partager un café, mais ces deux endroits étaient eux aussi vides. La porte était fermée ; y toquer ne serait jamais entendu. À coup sûr, ils devaient encore s'y trouver, et avaient oublié de laisser l'accès ouvert — le protocole étant de refermer la salle lors des réunions. Il s'y trouvait une sorte d'interphone. — "Je suis là, ouvrez." Aucune réponse. — Un message écrit sur notre propre intranet, sur la page nous servant d'une sorte de "tchat" général : aucune réponse. Personne ne l'avait utilisé aujourd'hui — j'y voyais encore le dernier message, datant de tout à l'heure — quand ? une heure, vingt, cinquante ? — et qui avait accompagné l'alerte initiale : "Rouge : Réunion salle de crise, tout personnel". Après la réunion, tout le monde avait été trop affairé à s'occuper du décollage pour faire quoi que ce soit d'autre ; donc ils étaient forcément encore dans la salle. Finalement, je décidai de simplement essayer le code d'urgence sur la porte. 2 6 4 0 3 6 7 Un cliquetis se fit entendre, la porte se déverrouillait pour seulement quelques secondes, le temps d'ouvrir le mécanisme. — J'entrai. La salle était complètement vide. Sur la table, la tasse de café de Ian. Une gorgée y restait ; le liquide était froid. Mais aucune trace de lui. Quelques documents, le manuel des protocoles d'abordage laissé à proximité, au cas où nous en aurions eu besoin. Le stylo d'Éléna déposé sur une feuille volante. Tout était parfaitement en place — mais j'étais seul. Il n'y avait plus personne. Une sourde angoisse me saisit à la poitrine. Je fis trois fois le tour de toute la structure. Je laissai un message sur le terminal, j'appelai dans le système connecté aux haut-parleurs parsemés à certains endroits-clés. Aucune réponse. Personne. Tous les systèmes fonctionnaient. Mais il n'y avait plus personne. J'étais seul, seul comme dans un cauchemar.1 point
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Ils avaient bravé le désert et les montagnes pour se retrouver dans l' "Autel Au-Dessus". C'était un lieu sacré. Une sorte de petite plaine bordée par les montagnes, qui ressemblait à un vieux cratère. Les gens parlaient avec un grand respect de l'endroit. On ne se souvenait plus de qui, ni de quand l'on était venu ici pour la première fois et reconnu qu'il y flottait un certain pouvoir; était-ce la vue et d'être entouré de collines qui nous forçaient à regarder le ciel et ses étoiles — était-ce la propriété particulière qu'avait le son de la voix en résonnant contre ces surfaces — ou était-ce quelque phénomène magnétique qui n'était perçu qu'inconsciemment — nul ne le savait vraiment; mais tous, jeunes et vieux, analphabètes et lettrés, sensitifs et carapacés, tous pouvaient y sentir ce quelque chose qui donnait à l'Autel son aura. Certains préféraient l'appeler tout simplement l'almaqan almurtafi', le "Haut-Lieu". À des moments précis de l'année, l'on s'y retrouvait pour y célébrer la Parole. Des petits groupes convergeaient, s'installaient en silence, formant un grand cercle dans le cratère comme dans un amphithéâtre. Un très long silence s'ensuivait. Puis, à chaque fois, un signal inconnu devait être perçu — et une personne, une seule, se levait et commençait à parler à voix forte, scandant un long discours que tous écoutaient. Ce n'était jamais la même personne. Chacun avait conscience que les mots prononcés ici revêtaient quelque chose en plus: un poids, une signification, une substance; c'était un peu de tout cela à la fois. Le langage n'y était pas cryptique — ce n'était pas un oracle — mais tel un oracle tous y prêtaient une attention particulière; écoutant chaque mot prononcé. Une fois que le long discours était fait, le ciel avait souvent eu le temps de s'assombrir... Alors, de petits groupes conversaient à voix basse de ce qu'ils venaient d'entendre, débattaient, y recherchant quelque chose. L'on installait des tentes, des sacs de couchage, l'on échangeait jusqu'à tard dans la nuit, puis l'on s'endormait; et très tôt le lendemain, dès les premières lueurs du jour, chacun repartait vers d'où il était venu. Ce jour-là, l'homme qui s'était levé était un inconnu. Personne ne se souvenait l'avoir vu auparavant; il leur ressemblait, il avait le même teint, les mêmes cheveux, la même barbe, la même langue — pourtant, il avait un petit accent, qui ne provenait pas juste du ton solennel que l'on adoptait à cette occasion. Il était très grand; son visage était étonnamment allongé. Venait-il d'un pays proche? — Il parlait: "Vous êtes venu ici pour entendre et pour voir. — Vous avez des oreilles; mais vous n'entendez pas! Vous avez des yeux; mais vous ne voyez pas! — La brise du vent, le tintement de la cloche; les teintes du ciel, les changements de la terre... Les entendez-vous — les voyez-vous? Non. Alors le monde moderne vous a donné des 'outils'. Votre vision nécessite l'assistance de cet outil que l'on appelle 'lunettes'. Votre ouïe se fait aider de cet outil de l' 'oreillette'. — Et pourtant... Le myope voit-il mieux avec les lunettes du presbyte? Le sourd qui n'entend plus de chant des oiseaux et le sourd qui n'entend plus la terre trembler échangeraient-ils leurs oreillettes? Ces outils sont des béquilles, ce n'est pas eux qui vous feront véritablement voir et véritablement entendre..." "La science des modernes nous dit que nous n'entendons que quelques vibrations — le son des tremblement de terre jusqu'au tintement des cloches les plus fines... — Elle nous dit que nous ne voyons que quelques vibrations — le rouge du réchaud jusqu'à la pourpre améthyste... — Quelques vibrations parmi un infini inconnu, dont la majorité ne sont ni vues ni entendues... Deux gouttes d'eau dans l'océan que nous ne voyons pas et dont nous n'entendons même pas les marées." "Imaginez la puissance de l'homme qui véritablement verrait, entendrait cet océan! À lui n'échoit aucune soif. Et pourtant... Parfois... Ne le sentez-vous pas, ne le percevez-vous pas — inexplicablement — un déjà-vu — une ombre — un pressentiment — une prémonition — n'avez-vous pas l'impression qu'une rare vibration inconnue, échouée on ne sait comment, parcourt l'univers et vous touche? N'avez-vous jamais ressenti cela? Vous ne la voyiez pas... vous ne l'entendiez pas... et pourtant vous perceviez quelque chose... Alors: ne possédez-vous donc pas en vous-même un secret? — Un sens secret... — Qui vibre aux subtiles vibrations. Une bouche muette, que l'on a tue. À quoi bon les outils, si le véritable sens reste caché! Le véritable outil est celui qui permet d'exhumer le trésor. Un troisième œil et une oreille intérieure, et le second cœur... Les facettes de ce sens occulte. — À travers celui-ci... Vous voulez véritablement voir. Vous voulez véritablement entendre." Long silence d'un soleil qui se couche — l'ambre sur l'horizon. Les hommes réfléchissaient. Leurs expressions sont toujours difficiles à suivre, car ils étaient maîtres d'eux-mêmes; cependant on aurait pu y percevoir tout d'abord une incrédulité et une appréhension. Était-ce un imposteur? Les phrases scandées une par une avaient pourtant éveillé quelque chose qu'ils ne percevaient pas encore tout à fait. Et à la mention du sens secret, chacun en avait petit à petit acquis la certitude. Chacun sentait que le trésor était proche.1 point
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Une entrevue avec mon amie Mélanie, la fan de new age. — Je ne savais jamais vraiment comment me préparer à ces moments passés ensemble. Elle faisait partie de ces personnes très énergiques, survoltées, dont l'esprit sautille sans cesse ; capable d'être scotchée sur son smartphone mais quand même de suivre deux autres conversations à la fois, ou bien souvent le contraire : gardant l'œil sur une possible notification en provenance de l'un des réseaux sociaux pendant qu'elle faisait autre chose. À chaque fois, son surplein d'énergie prenait le contrôle sur le déroulement des conversations. Était-ce une qualité ou un défaut ? Je crois que ça dépendait des situations. Il fallait être "Yin" lorsqu'elle était si "Yang". C'était sûrement pour cela que je redoutais d'être seule avec elle. En groupe, il était plus facile de 'diluer' cette énergie ; l'on pouvait s'y mettre à plusieurs. Pourtant, elle disait des choses très intéressantes, passionnantes même, et il y avait toujours de la vie dans ces moments ; mais il y avait comme une dernière résistance, une peur d'être annihilée si je me retrouvais seule avec elle. Peut-être un soubresaut de l'ego. — En pratique, cela se traduisait par le fait qu'inconsciemment ou non, j'arrivais à chaque fois avec dix minutes de retard — me disant qu'une troisième personne arriverait peut-être dans cet entre-temps, et formerait la médiation qui aiderait à lier nos caractères et nos énergies — elle si extravertie, et moi timide, plus silencieuse. Cette fois-ci, pourtant, nous n'étions que toutes les deux. Rendez-vous dans une sorte de café-restaurant. Elle sirotait une grande boisson sucrée. Au comptoir, cela s'appelait encore un "café", mais dans le grand gobelet on voyait surtout de la crème, et des traces de caramel. À côté d'elle, mon Americano à la noisette faisait presque conservateur. Elle m'accueillit comme toujours : un grand cri enjoué, les bras grands écartés, s'ouvrant toute entière pour se prendre un instant dans les bras, une bise, un compliment sur un accessoire ou le choix d'un habit (aujourd'hui : le top)... Puis, nous nous assîmes à deux tabourets surélevés, côte-à-côte à la table-haute de la devanture de l'établissement. Nous pouvions voir les passants et les promeneurs de la rue, jusqu'à l'intersection avec son petit parc juste au-delà ; parfois nous imaginions les conversations que les uns et les autres avaient, comme par jeu, en se basant sur leurs gestes et leur body language. — C'était un jeu que nous aimions beaucoup toutes les deux ; on pouvait y laisser libre cours à l'imagination, et cela entraînait à chaque fois de grands rires, ce qui modulait aussi beaucoup le contraste habituel entre nos types d'énergies. Une plaisante manière de briser la glace. Et puis, soudain, elle me parla de sa dernière découverte. — "Tu as entendu parler des codes secrets de la vie ?" — "Codes ? ... Tu veux dire : être un homme beau, riche et puissant ?" — "Mais non, pas ça, ça c'est la vie en easy-mode. Moi je te parle d'un truc caché dans le jeu, un cheat-code." Elle rigola, alors j'en faisais de même, sans vraiment savoir ce qu'elle y trouvait de si drôle ni ce qu'elle allait bien me sortir de nouveau. — "Ça s'appelle les codes de Grabovoï. C'était un mathématicien fou, russe. Il a étudié les nombres et il a trouvé des nombres qui donnent des pouvoirs secrets." Ça y est, elle était devenue complètement folle. Rien qu'en entendant les prémices, je savais déjà qu'il devait s'agir là d'un exercice spirituel un peu occulte, un peu perché, du type de ceux qui refont surface de temps en temps sur les réseaux sociaux. L'amour, l'argent, la confiance en soi, la mort : à chacune de ces grandes dames parvenait une incantation secrète. Parfois c'était un exercice de respiration imaginé par Coelho sur le chemin de Compostelle ; parfois une idée d'art-thérapie ; parfois une véritable technique issue du yoga ou du chamanisme et qui s'était retrouvée là, isolée de son contexte, mais gardant de sa puissance. — J'imaginais donc quelque chose de ce type. Elle sortit un petit carnet à spirale. Elle me montra une liste de nombres, écrits avec de grands chiffres dans des encres colorées, d'une graphie d'enfant. J'en lus quelques-uns : 888 412 1289018 — Amour. 1001105010 — Paix. 83585179 — Beauté. 8277247 — Célébrité. 404 — Trouver quelque chose qui n'existe pas. Je n'avais jamais entendu parler de ce type de numérologie jusqu'alors. C'était étrange : parfois des fragments occultes si obscurs prenaient soudainement le devant de la scène, et devenaient alors des tendances, des modes. Parfois même littéralement, comme le petit bracelet rouge de Madonna. Je ne savais pas d'où ces nombres, eux, provenaient, mais s'ils étaient arrivés jusqu'à Mélanie sans que par ailleurs je n'en entende rien, ça devait forcément venir de là. Instagram, TikTok, une page à la mode... Comme les robes-pantalons, comme la gavroche. — "Comment est-ce que tu les... actives, j'imagine ?", demandai-je, curieuse. — "C'est très simple et très puissant. D'abord il faut choisir le code que l'on souhaite. Ensuite, il faut le "manifester"... ça veut dire l'activer, comme tu le dis. Pour ça, d'abord le mémoriser, quitte à l'écrire dans son journal intime. Ensuite, il faut aussi l'écrire sur un bout de papier, que l'on place sous l'oreiller. Puis, l'écrire une troisième fois, sur un autre bout de papier, et celui-là chaque matin : le porter à son cœur, fermer les yeux et réciter une affirmation". Elle griffonna de tête un code sur une nouvelle page du carnet, le déchira, le plaça contre son cœur en fermant les yeux. Il était visible à chaque mouvement qu'elle faisait tout cela sans aucune hésitation, en y croyant dur comme fer, alors que c'était manifestement une nouvelle technique qu'elle venait tout juste d'apprendre. — "J'attire la Santé vers ma vie, j'active le code 9187948181 afin qu'il se manifeste, sans faire de mal à quiconque, pour le bien de tous. Merci, merci, merci." Elle rouvra et les yeux et me sourit. J'étais subjuguée. Je ne savais pas quoi penser du nombre, mais je savais bien qu'une phrase affirmative simple, positive, et clamée sans aucun doute, sans aucune hésitation, était absolument efficace. Ainsi je n'avais pas besoin d'être persuadée que cela marchait ; en même temps, cela m'étonnait, je n'avais pas pensé jusqu'alors mêler de cette manière affirmation positive et numérologie. J'avais l'impression que c'était la version mathématique du Ho'oponopono. Un instant silencieuse, et à nouveau imaginative. Je me demandais si ce serait là, dans ces chiffres venus jusqu'ici par une voie étrange, jusqu'à moi, que je trouverais peut-être une sorte de message secret, un nombre qui me frapperait l'esprit, comme pré-imprimé quelque part en moi ; un code qui n'était qu'à moi, un code dédié, personnel. Elle devait avoir une longue liste de tous ceux-là, ayant recopié apparemment sur des pages et des pages toute une suite de chiffres, le tout dans ce carnet spiralé. La curiosité, mais aussi cette sorte d'expectative, sachant à l'avance que j'allais y trouver quelque chose — ne serait-ce qu'un indice — me fit lui sourire et proposer, presque timidement : — "Tu me les montres ? ..."1 point
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