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latin-boy30

Ce fut assez exténué que le petit groupe de voyageurs débarqua dans l'ancien Sultanat d'Oman. Céline, Romain et Kate furent laissés un instant par Hans et Lars qui prirent la peine de discuter à l'écart dans le hall de l'aéroport.

-A l'arrivée, on devra se battre, dit Lars.

-Mais bien entendu, si tu croies que j'avais l'intention de faire trop copain avec eux... bien sûr, on se battra tous les deux en priorité pour aller sur l'île. Et plus vite on y sera, mieux ce sera.

Après un voyage en tramway de trois quart d'heures jusqu'au port commercial de Mascate, ils embarquèrent à bord d'un vieux paquebot de croisière, au timonier saoudien, mais avec ses deux seconds australien et birman.

Prenant leurs quartiers dans de petites couchettes dans les hauteurs du navire, ils montèrent sur le pont. La vue sur le palais royal de Mascate était magnifique, cet ancien petit royaume ultra-conservateur était issu de la dislocation de l'Empire Ottoman. Jusque dans les années 2030, soit plus d'un siècle après sa création, il avait été une monarchie radicale sur le plan religieux et politique, puis la démocratie dura une vingtaine d'années, avant la révolution. Des insurgés venus d'Inde, d'Afrique et de Turquie avaient ravagé la région et exproprié les grands propriétaires terriens.

Hans et Lars occupaient à eux deux une cabine avec deux couchettes dans les quartiers de vie du Transindian. C'était rudimentaire et parfois mal entretenu, la révolution ayant balayé certaines bonnes manières en matière d'accueil. Ils jouaient aux échecs durant leurs journées, et lisaient fréquemment. Ils réfléchissaient longuement à leur arrivée sur Concordia. Kate lisait également, Céline et Romain préféraient s'entretenir dans une salle de sport située dans les bas étages du paquebot.

Le voyage devait durer une semaine. Long. Après environ quarante-huit heures, l'escale à Bombay dura trois heures. Un peu plus de deux jours après, ce fut une escale à Rangoon, où le Transindian se rechargea en carburant. Le voyage dura encore quatre jours, après deux escales à Singapour et Jakarta. A l'approche de l'Australie, de plus en plus de voyageurs montaient à bord. Cela inquiétait les futurs concordians, qui craignaient de devoir se battre pour accéder à l'île.

A huis-clôts dans leur cabine, les deux danois observèrent la carte fournie par Céline par Internet avant le voyage. Concordia devait mesurer environ quinze kilomètres de large, dix-huit en prenant en compte les barrières de coraux. Elle formait un atoll, et en son centre une moyenne montagne avec un cratère en son sommet traduisait un volcanisme révolu depuis. Concordia était située au large de Brisbane, un peu au sud de la Nouvelle-Calédonie, mais au nord de la Nouvelle-Zélande. La capitale concordianne, Libertas, était située au nord de l'île, elle comptait déjà selon la carte environ huit cents habitants. Au sud, un petit village, Providence Harbor, en comptait environ deux cents.

Au bout de quelques jours, ils débarquèrent sous le soleil de Perth, dont les biuldings avaient été sérieusement endommagés par la révolution. Les beaux quartiers avaient été réquisitionnés et certaines villas de luxe, saccagées avec sauvagerie, bien que toujours habitables. Les insurgés chinois et indonésiens qui étaient venus effectuer la besogne comptaient détruire le caractère luxueux de ces vastes demeures, tout en conservant leur fonctionnalité élémentaire.

Ils dormirent tous les cinq une nuit à Perth, dans un hôtel-restaurant collectif tenu par un argentin. Le lendemain matin, ils attrapèrent un train à sept heures tapantes pour Sydney. Une fois montés à bord, ils devaient attendre dix-huit heures pour l'arrivée à Sydney, puis deux heures de train supplémentaires pour rallier Brisbane, grande ville australienne la plus proche de Concordia Island.

Hans avait terminé sa lecture d'un essai français sur la dictature de Nicholson aux Etats-Unis. L'essai prédisait que le régime ne serait pas éternel. En effet, une partie de la population américaine commençait à exprimer son ras-le-bol et le général Nicholson ne pouvait contenir toute la population de ce pays de presque 400 millions d'habitants. Lars jouait à des jeux d'adresse sur son WorkPod tandis que leurs trois autres compagnons dormaient alors que les paysages australiens ne changeaient qu'avec une lenteur assez importante, le pays étant en superficie, bien plus vaste qu'un ancien état européen, surtout le Danemark.

Le lendemain midi, ils étaient arrivés à Brisbane. Ils se réunirent tous les cinq dans un bar sur le port afin de décider de la stratégie à adopter pour gagner Concordia. Et surtout, par où faudrait-il pénétrer sur l'île...

-Il faudra nécessairement détourner le navire ou l'avion que nous emprunterons, présenta Hans. Par la mer serait plus sûr. Et encore faut-il être sûr de la localisation de l'île.

-Qu'on atteigne Libertas, la capitale, affirma Céline, sera le plus souhaitable. Cela sera le plus avenant vis-à-vis des autorités de l'île.

-Reste qu'il ne faudra pas se rater, dit Lars. Si nous échouons, notre entreprise sera sanctionnée par la justice post-révolutionnaire océanique. Nous encourrions alors cinq ans en camp de travaux forcés dans le désert australien.

Tous les autres mesurèrent avec sérieux l'étendue du problème.

Ils ne devront pas échouer. Ce sera Concordia, et pas autre chose.

latin-boy30

Ils étaient arrivés à Munich vers vingt heures, dans la soirée. Il faisait nettement plus chaud qu'à Copenhague. L'Italie n'était qu'à une centaine de kilomètres à vol d'oiseau. Leur dilemme de la soirée serait de trouver un train de nuit avec de quoi dormir à l'intérieur, en espérant que le pilote soit bien réveillé et ne les envoie pas dans le décor. Les accidents s'étaient faits plus fréquents depuis la révolution, les leaders estimant que la sécurité ferroviaire n'était pas éloignée du "luxe petit bourgeois". Hans et Lars auraient souhaité voir le pilote, afin de le connaître un minimum pour se faire une idée. Ils ne sortirent point de la gare. Après avoir quitté le transgermanique Hambourg-Munich, ils partirent directement pour le quai où une vieille rame de corail international les attendait.

-Guten abend meine herren, les accueillit un grand dadais au fort accent oriental, souriant, dans un vieux costume des services ferroviaires allemands d'Ancien Système.

-Bonsoir, répondirent simultanément les deux danois. Vous parlez anglais ? On est danois.

Le grand turc passa à l'anglais.

-Je suis Khemal, dit-il. Si vous prenez le train pour Istanbul, je serai votre pilote au cours de cette nuit. Allez-vous jusqu'en Turquie ?

-En effet, répondit Lars. A quelle heure arrivons-nous à Istanbul ?

-Dans vingt quatre heures environ, je ne connais pas l'heure précise mais c'est demain soir, répondit Khemal en grillant une cigarette. Il leur en proposa, ils acceptèrent volontiers.

-Il y a à manger dans le train ? demanda Lars.

-Oui, ne vous inquiétez pas, répondit Khemal. Le voyage sera long, mais il se déroulera sans encombres. Je conduirai toute la nuit, puis aux aurores mon collègue me remplacera. Je reprendrai un peu avant l'arrivée. Ne vous en faites pas, je serai assez alerte durant la nuit, si c'est cela qui vous préoccupe.

Il leur indiqua les couchettes les plus tranquilles du train à quai juste devant eux. Ils remercièrent le pilote et s'installèrent à bord. Ils mangèrent des sandwiches au moment où le train s'en allait vers sa prochaine étape : Salzbourg, en Autriche. Avant de s'endormir, ils décidaient de jouer à la bataille navale sur leurs WorkPods respectifs.

Le WorkPod était apparu dans les années 2030, et avait révolutionné l'informatique. Ni vraiment un ordinateur portable, ni vraiment une tablette, c'était un peu entre les deux, très fin et aisément maniable. Il possédait un écran à résolution excellente, non altérable aux chocs violents. De forme rectangulaire, il comprenait l'écran dans l'essentiel de sa superficie. Au bas de l'écran, une fente diffusait un laser très élaboré qui diffusait devant l'écran la projection d'un clavier sensible. Il n'y avait pas physiquement de clavier, mais la lumière formait des touches rouges et si par exemple, vous promeniez le doigt dans la zone lumineuse du "A", et bien une lettre "A" pouvait apparaître en traitement de texte à l'écran. La sensibilité pouvait être réglée par une application intégrée. Pour que l'utilisation soit assez fiable et optimale, l'utilisateur devait faire en sorte que le clavier de lumière soit disposé sur une surface plane devant lui. Un socle de type chevalet était réglable au dos du WorkPod.

Ils jouèrent à la bataille navale jusqu'à Linz. Les paysages autrichiens étaient charmants. Au moins, les révolutionnaires n'avaient pas trop maltraité la nature. Bien au contraire, la révolution était aussi écologique. En 2041, un nouvel accident dans une centrale nucléaire en Afrique du Sud avait définitivement monté l'humanité contre le nucléaire.

Ils dormirent huit heures, se réveillèrent peu après Budapest. Quittant leurs couchettes, ils regagnèrent leurs places près des fenêtres, parmi les sièges réguliers.

Vers onze heures, le train passa en Roumanie. Ils lisaient sur WorkPod pour passer le temps. Ironiquement, ils bénéficiaient d'un avantage de la révolution : les insurgés s'étaient battus pour que tous les livres possibles soient accessibles en ligne, en numérique. Sauf les livres jugés contre-révolutionnaires. Mais les lectures de Hans et Lars n'étaient pas spécialement politiques ou économiques. Hans lisait un vieux livre de Stephen King et Lars terminait un thriller français particulièrement violent, d'un certain Maxime Chattam.

Prenant plus de vitesse, le train traçait vers Bucarest. Il y parvint vers dix-sept heures. Peu après, il passa la frontière bulgare. Hans et Lars préférèrent attendre de se trouver dans l'ancienne capitale ottomane pour manger un morceau. Ils en avaient assez des sandwiches du train. Un peu plus d'une heure après un arrêt à Burgas, sur la côte bulgare, le train passa enfin la frontière turque, et donc il sortait de l'espace européen officiel.

Vers vingt-et-une heures, ils étaient enfin à Istanbul. Faisant leurs adieux à Khemal, ils descendirent sur le quai et furent fouillés par les douaniers. La révolution n'était pas parvenue à éradiquer totalement les frontières. Après une légère fouille, on les laissa sortir sur le parvis de la gare.

Le soir, ils mangèrent dans un troquet en plein centre historique. Révolution oblige, le restaurant était assez auto-géré, il fallait aider le restaurateur et se servir soi-même, c'était devenu comme ça dans tous les restaurants du monde. Deux androïdes se relayaient toutefois pour servir les clients.

Même avec la quasi-gratuité du service, je préfère l'ancien système, pensèrent presque télépathiquement les deux voyageurs danois. Ce n'était pas totalement gratuit, il fallait rémunérer le restaurateur un minimum. Hans et Lars lui laissèrent des batteries de rechargement pour les androïdes. Ils leur en restaient de leur vie au Danemark, quand ils avaient brièvement utilisé des synthétiques pour diverses tâches.

Mais ils avaient mangé très correctement. Ils dormirent dans un hôtel collectif dans le centre-ville. Après une nuit agitée, ils se levèrent éreintés et partirent à la recherche d'un tramway pour l'aéroport. Une jeune voyageuse anglaise qui allait également en Australie les rencontra. Elle s’appelait Kate, avait trente deux ans. Jolie blonde aux yeux châtains. Tous trois, ils trouvèrent une rame de tramway pas trop bondée pour l'aéroport, à l'autre bout de la ville.

Ils étaient montés dans l'avion solaire vers onze heures. Le mastodonte était un des plus grands au monde. Les gros avions de ligne classiques avaient été interdits à la révolution, accusés de trop user de kérosène, alors en catastrophe, les ingénieurs avaient du cogiter des modèles alternatifs. Celui-ci, dans lequel Hans, Lars et Kate étaient montés, pouvait contenir deux cent personnes. Son fuselage était assez étrange, la devanture prenant l'apparence d'un bulbe végétal un peu aplati. Les deux ailes, démesurées, étaient bardées de panneaux photovoltaïques.

Au moment où Hans se demandait encore où pouvait être Sainte-Myrtille, une jolie jeune française lui tapota l'épaule dans l'avion.

-Hans Sorensen ? demanda-t-elle d'un fort accent du Sud de la France.

-Sainte-Myrtille. Je me demandais quand allions-nous te voir. Tu m'as reconnu grâce à la photo que j'ai du laisser filtrer sur Galliam-34, non ?

-Tout juste, sourit-elle. Mon financé, Romain, présenta-t-elle à ses côtés.

Romain les salua brièvement.

Lars et Kate se présentèrent aux deux français. Céline Dumont prit Hans Sorensen à part un moment.

-Dis, l'anglaise, elle va sur l'île aussi ?

-Je n'en sais strictement rien, peut-être bien ou peut-être pas. Il faudrait la tester un peu sur ses centres d'intérêts et tout ça...

Au bout de deux heures, l'avion solaire survolait Antalya et traçait droit vers Jérusalem. Courte escale. Kate avait finalement été identifiée avec sûreté, par une conversation périlleuse en apparence car sujette à trahison éventuelle, comme une potentielle concordianne. Elle voulait aller sur l'île également.

Quelques heures après, le pilote passa un message par radio, en turc, en anglais, en hébreu et en arabe.

"Nous amorçons notre descente sur Jérusalem, un arrêt de trois quarts d'heure. Puis, nous aurons environ cinq heures de vol jusqu'à Mascate, terminus de cette ligne. Merci de votre attention."

Au niveau de la Jordanie, la climatisation interne tomba en panne. La chaleur de la péninsule arabique risquait de faire des siennes au cours du voyage... Par mesure de sécurité, tout pilote d'avion solaire refusait de survoler les grands déserts. Il était préférable d'atterrir en catastrophe ou de se cracher non loin d'une ville ou des eaux qu'en plein désert.

Au niveau du Koweït, un androïde put enfin réparer le climatiseur. Plusieurs voyageurs furent rassurés.

A suivre...

latin-boy30

3 Septembre 2057

Hans Sorensen et Lars Rasmussen se levèrent aux aurores. Il était environ six heures du matin dans l'appartement de Hans. Ils n'avaient que le contenu d'un sac à dos chacun à prendre. Ils quittaient le pays, probablement de manière définitive. Plus rien ne les retenait ici. Hans avait laissé un mot à son travail pour expliquer à ses collègues qu'il voulait en finir, sous-entendant un suicide. Il l'avait déposé hier soir, tard dans la soirée, quand il était sorti le dernier. Il espérait ainsi qu'on ne trouverait le mot que ce matin vers huit heures. Le croyant mort, on ne chercherait pas immédiatement à retrouver son corps... mais on découvrirait bien son mensonge un jour. L'importance de cette feinte était toutefois non négligeable, il ne fallait surtout pas qu'on les suive, lui et Lars.

Concordia Island était la raison de leur fuite. Il ne fallait surtout pas que cet endroit soit révélé à davantage de gens. Les deux amis repensèrent à leur vie passée, avant la révolution... Hans était né en 2026 dans un Danemark florissant et performant. Il avait grandi dans ce pays et en avait été heureux. Même chose pour Lars. Le Danemark pré-révolutionnaire était un petit royaume nordique agréable. La révolution avait tout démoli. Pourtant les danois n'étaient favorables à la révolution qu'à 30 % de la population. Mais ces 30 % furent aidés par leurs camarades allemands, russes, polonais et français, très virulents. Le gouvernement avait du se faire silencieux et démissionner sur le champ. Seuls deux ministres furent assassinés, ce qui était peu comparé aux gouvernements français et allemands, qui avaient été décimés entièrement. Les ministres restants ainsi que le chef du gouvernement furent soupçonnés de se cacher quelque part en Islande ou dans les Féroé... Les choses s'étaient compliquées pour la famille royale. Embarquant en catastrophe dans un avion privé, elle put être sauvée en fonçant vers l'Arctique. Des rumeurs folles circulent comme quoi elle aurait rejoint des élites de l'Ancien Système quelque part dans une base secrète du Yukon. Là-bas se trouveraient également d'anciens présidents américains, un ancien président français et l'Ex-Empereur du Japon.

Hans et Lars prirent un taxi robotisé pour la gare centrale. Ils savaient par Internet que le seul train matinal pour Hambourg partirait vers sept heure. Hans avait juste fermé son appartement à clef et conservé la clef sur lui. Il avait coupé toute l'électricité et déposé son excédent de nourriture et boisson dans le couloir pour les autres habitants.

Ils prirent le train solaire à sept heure. Se déplaçant à seulement cent kilomètres heure, ils ne seraient à Hambourg que vers midi. Une fois là-bas, ils pensaient prendre un autre train pour Munich, puis suivre le trajet de l'ancien Orient-Express jusqu'à Istanbul. Là-bas, ils songeaient prendre un avion solaire pour Mascate. A Mascate, un long trajet en bateau devrait les conduire jusqu'à Perth. Puis, un assez long trajet en train de Perth à Brisbane. Puis à partir de Brisbane, ce serait l'inconnu et la débrouillardise.

Céline Dumont alias Sainte-Myrtille devait les rejoindre à Istanbul. Elle serait accompagnée de Romain, son fiancé. Ils étaient français, elle de Montpellier et lui de Bordeaux.

Ils s'étaient endormis assez profondément durant le trajet entre Copenhague et Hambourg. Ils furent réveillés par un officier d'humanité à l'arrivée dans la ville allemande. Il n'y avait plus de douanes, cette profession s'était définitivement envolée en Europe avec la révolution. On considérait que tout le monde pouvait circuler où il voulait.

Il n'en allait pas de même aux Etats-Unis. Régime militaire implacable du Général Nicholson, ses frontières étaient gardées par des androïdes dernier cri programmés pour tuer. Durant près de trois siècles, les Etats-Unis avaient été une destination attirante pour l'humanité. C'était même the place to be il y a encore quelques décennies. Mais la révolution avait tout fait capoter. Elle était même partie de ce pays, avec l'action violente de sept syndicalistes, dirigée contre une banque à Detroit. Des manifestations avaient embrasé le pays, dégénérant en émeutes violentes et en pillages. L'armée avait renoncé à faire feu, estimant que ce n'était plus démocratique, compte tenu de la part importante de la population soutenant l'insurrection. Les classes populaires, paupérisées, alliées à une frange intellectuelle des classes moyennes, étaient incitées par les syndicats et les théoriciens anticapitalistes. Un jour de 2054, l'armée, qui avait rallié les manifestants depuis au moins trois ans, eut à sa tête un dénommé Ralph Nicholson. Partisan d'une approche ultra-violente de la révolution, il avait en quelques mois convaincu ses subordonnés d'instaurer une dictature militaire. Une fois la population satisfaite par quelques mesures bien populaires, il put asseoir son pouvoir et s'auto-proclama "Généralissime des États-Unis d'Amérique, pour la Dignité des plus humbles." Ce qui le distinguait de la plupart des autres leaders révolutionnaires était sa conception autoritaire du pouvoir. Des historiens le comparaient à Robespierre, Napoléon ou Staline. Nicholson admirait Staline, il ne s'en cachait point. Par sa faute, les États-Unis étaient passés en quelques années d'un endroit à la réputation plus ou moins convenable à l'endroit à éviter à tout prix !

Hans et Lars avaient choisi de passer par l'Océan Indien pour éviter d'avoir à s'approcher du territoire étasunien. Leur hantise, et ils supposaient la hantise des concordians, était que Nicholson découvre l'existence de l'île et la fasse raser, purement et simplement. Il était assez fou pour cela et son armée restait la deuxième au monde, après l'armée chinoise, toujours en activité, réquisitionnée par les insurgés chinois pour "persévérer dans l'égalisation de la société". Des intellectuels asiatiques avaient critiqué le déroulement des évènements en Chine, d'une violence extrême. Certaines personnes âgées, dans tout le pays, étaient nées sous Mao, et allaient peut-être mourir sous les insurgés de Jeng, tout aussi violents. Finalement la Chine n'aura jamais connu la démocratie...

Les paysages allemands défilaient à vitesse moyenne quant ils mangèrent vers treize heures, des sandwiches plus ou moins bons proposés dans le train. Ils étaient tous les deux célibataires. Hans avait trente et un an, et Lars, trente six. Leurs parents respectifs vivaient à Copenhague et avaient renoncé à les suivre jusqu'à Concordia, s'estimant trop âgés.

A suivre...

latin-boy30

Incipit #3

Vers quatorze heures, Hans Sorensen décida de saisir le balai dans le placard situé derrière lui pour faire un peu de ménage. Les androïdes étaient trop occupés à nettoyer le rez-de-chaussée. Les danois appréciaient que leur environnement soit bien rangé et propre. Depuis la révolution, la saleté de rue s'était rapidement propagée à travers le monde, l'entretien public n'étant plus jugé comme important, sinon comme un "luxe bourgeois". Mais même les danois les plus humbles ne voulaient l'entendre de cette oreille. Quand les androïdes ne le faisaient point, les riverains descendaient dans la rue nettoyer d'eux-mêmes. Hans Sorensen déblaya la poussière et les cochonneries qui s'étaient accumulées dans son bureau depuis trois jours.

Puis, Sorensen sortit sa platine de télécommunication de sa poche. Le petit objet, apparu dans les années 2040, servait à communiquer en voyant le visage de son interlocuteur. Il était pourvu d'un bon écran de quatre centimètres sur sept avec une bonne résolution et d'une petite caméra au-dessus pour filmer le visage de son utilisateur.

Sorensen trouva rapidement le numéro de son plus proche ami et "capitaliste" de surcroît. Lars Rasmussen qui vivait dans le Jutland.

-Salut, Lars.

-Salut, Hans, qu'est-ce que tu me racontes de beau aujourd'hui ?

Le visage assez joufflu de Lars tranchait avec le visage plus fin et austère de Hans.

-Lars, mon contact m'a enfin filé la carte pour la Toison d'Or !

-Sérieusement ? Bon, je vais venir te voir à Copenhague dès ce soir pour qu'on en parle alors...

-C'est exactement ce que je me suis dit, Lars. Tu as de quoi venir depuis Aalborg ?

-Ma petite Honda électrique mettrait trop de temps, je peux emprunter un avion solaire à un vieux pote. Je verrai si je peux choper un taxi à l'aéroport...

-On se voit au Irish Corner vers dix-neuf heures, proposa Sorensen.

-Bien, j'y serai.

Vers seize heures, Hans Sorensen monta sur le toit pour griller une cigarette. Il s'était juré d'arrêter de fumer mais ça ne tenait jamais. Au cours de la Grande Révolution, le tabac était devenu encore plus accessible qu'avant. On pouvait échanger un paquet de clopes contre un ou deux articles de cuisine.

La Déclaration de la Grande Révolution avait décrété l'interdiction de l'argent et son remplacement par le troc et les allocations dont Sorensen passait ses journées à gérer correctement. On lui avait attribué ce job en 2054. Jusqu'en 2050, Sorensen avait été employé de la Banque Royale du Danemark. La banque avait été réquisitionnée par des insurgés allemands et russes, ses directeurs avaient été pendus pour certains par une sorte de tribunal sommaire, Sorensen s'était déclaré -mensonge !- favorable à la Grande Révolution et on l'avait assigné à la nouvelle autorité égalitaire, la CHR.

Il repensa au document que lui avait envoyé Sainte-Myrtille sur une adresse e mail cryptée. Il ne fallait surtout pas que d'autres autorités tombent dessus, et surtout pas le Général Nicholson, dictateur des Etats-Unis d'Amérique depuis 2053. Pire dirigeant révolutionnaire de la planète.

Ce document valait de l'or, au sens figuré car ce n'était plus vraiment possible au sens propre depuis le début de la révolution.

A dix-neuf heures, Hans et Lars étaient attablés au Irish Corner de Christianshavn. L'établissement était tenu par des androïdes qui recevaient la bière et autres collations des différentes usines de fabrication à travers l'Europe. Pour consommer, les citoyens devaient donner aux androïdes des tickets qui leur étaient donnés en échange de divers biens ou services. Les travailleurs des usines à boissons étaient "rémunérés" avec des biens provenant des citoyens dans leur ensemble... la Fédération de Répartition Humaniste, FRH, coordonnait la répartition des richesses en permanence, elle avait un rôle encore plus important que la CRH. Les permanents de la CRH, comme Sorensen, pouvaient se permettre de s'absenter parfois, mais pas ceux de la FRH à moins qu'ils puissent être remplacés par des androïdes.

De manière générale, on prélevait en permanence un "impôt matériel" sur tous les citoyens. Tous ceux que l'on estimait trop choyés se voyaient retirés leurs biens considérés comme superflus par des officiers d'humanité qui redistribuaient tout cela aux travailleurs.

-Voici les faits, présenta Hans à Lars. Sainte-Myrtille, je suppose de son vrai nom Céline Dumont, m'a confié -il sorti de sa poche la carte qu'il avait put imprimer au dos d'une vieille facture d'électricité datant de l'Ancien Système- la carte.

Il la déplia et parla à voix basse :

-Mon cher Lars, cette carte indique la présence de Concordia Island. Une île de trente kilomètres au large de l'Australie, dans le Pacifique Sud.

Lars buvait ses paroles avec une meilleure avidité que sa Guinness irlandaise.

-Ça devient excitant, avoua un Lars à la fois tendu et jubilant.

-Lars, Concordia Island est une île qui pour l'instant n'est peuplée que de mille habitants, mais ça risque de grossir sévère à l'avenir. C'est ni plus ni moins qu'une expérience "capitaliste" à l'écart de la révolution, refusant la révolution. Une démocratie pluraliste et politiquement libérale, avec une économie de marché mon pote, qui vient d'être créée il y a huit mois. Ils ont élu leur premier président il y a un mois, un brésilien, Joao Soares, qui se présente comme social-libéral. Les autorités de Concordia annoncent que tout le monde ne sera pas accepté sur l'île. Ils comptent limiter son nombre d'habitants à trente mille. Il faut qu'on tente notre chance. Il faut qu'on y aille, Lars. Plus rien ne nous retient au Danemark, ni même en Europe.

A suivre...

latin-boy30

Incipit #2

28 Août 2057

Sorensen se réveilla tout habillé vers sept heure du matin. Un léger rayon de soleil dardait à travers les persiennes de la petite fenêtre donnant sur Vrankenborg. Il avait environ une heure et demie devant lui avant de se rendre à la CHR. Il sortit dans le parc et jardin collectif. Surveillant les dernières carottes qu'il avait moyennement bien plantées, il fut tout de même satisfait de lui-même.

Elles poussent bien les petites, finalement... remarqua-t-il en inspectant d'un œil serein les jeunes pousses à travers le film plastique du petit système de serre. Le réchauffement climatique survenu dans les années 2020 avait permis de faire pousser plus facilement des légumes au Danemark. On avait moins froid l'hiver, mais plus chaud l'été en contrepartie.

Il se grilla une cigarette puis alla surveiller l'état du pommier. Il jugea que ça allait à peu près. Consommer de la viande était devenu rare. Pour le poisson, Sorensen avait à sa disposition une criée où il pouvait échanger une petite cargaison en échange d'autres aliments, ou sinon il pouvait lui-même mettre la main à la pâte et emprunter avec d'autres courageux un chalutier pour aller pêcher en mer.

Comme si j'avais que ça à foutre et envie de le faire... pensa-t-il.

Il repartit un instant dans son studio puis revint en survet' de sport. Il utilisa les appareils de musculation du parc public.

Une fois passé sous la douche, il se mit en route pour la CHR. Il décida d'emprunter la petite voiture électrique Saab qu'il gardait au garage. Il mit environ une demi-heure pour se rendre au bureau.

Devant ses yeux défilaient des fichiers. Il devait, de façon abstraite mais aux implications bien concrètes, déplacer des allocations déduites de foyers d'opérations d'un secteur géographique et populaire à un autre. En clair, pour des travaux effectués sur une certaine zone géographique (A), pour le compte d'une autre zone (B), la zone (B) devrait en échange fournir un travail égal pour le compte de la zone (A). Et le boulot de Sorensen était de veiller à ce que tout se déroule correctement. En cas de fraude ou de manquement à la solidarité, il devait en informer le Conseil Suprême d'Oslo et des officiers d'humanité devaient se rendre sur zone pour rectifier le tir.

Vers onze heure, il parvint à se connecter. Retournant sur Galliam-34, il parvint à entrer en contact avec Sainte-Myrtille. Il s'en doutait sans en être sûr mais derrière ce pseudo se dissimulait une jeune femme du Sud de la France, travaillant à l'équivalent local de la CHR. Depuis Montpellier, Sainte-Myrtille consentit à livrer à Sorensen l'information en question.

Il en prit connaissance jusqu'à midi et demi. Ça décoiffait.

Affamé, n'ayant avalé qu'un vieux biscuit et un mauvais café ce matin, il se rendit à pied dans un restaurant collectif à deux pattés de maison de là. Il se servit de ce qu'il put trouver. Par chance, il avait pu dégoter une entrecôte plutôt bien préparée, avec un peu de riz et un quart de vin rosé de Bordeaux. Pas de serveurs, il fallait soit-même s'aménager une petite table avec le couvert. Il mangea seul en une demi-heure, repensant à l'info de taille que venait de lui fournir généreusement la jeune française.

Putain, alors ça ! Alors ça ! ressassa-t-il.

Sainte-Myrtille connaissait un moyen d'échapper au merdier. Mais il fallait faire un long voyage pour cela... serait-il prêt à l'entreprendre ? Il repensa à sa vie d'avant, et se dit que le jeu en valait la chandelle...

Depuis 2050, le monde n'était plus le même. A la fin de l'année 2049, l'humanité connaissait une période mêlant désespoir, hargne et envie. La famine en Afrique existait toujours, même si elle était moins dure qu'avant. Des milliers de personnes y restaient soumises au joug de seigneurs de la guerre installés par les services secrets chinois, russes, indiens et américains. Dans certains pays, on s'était émancipé de l'étranger. En Angola, la démocratie s'était installée et une économie mixte, florissante avait fait passer les angolais de la misère à l'opulence en vingt ans. Pareil pour la Côte d'Ivoire et le Zimbabwe.

Ailleurs dans le monde, on s'indignait sans arrêt. Des inégalités, on montrait du doigt les individualistes, les riches, les intellectuels conservateurs sans arrêt. Un jour la cocotte-minute a sauté. En Décembre 2049, peu avant Noël, un groupe d'ouvriers américains avait attaqué une banque à Detroit, dans l’État du Michigan. Ils avaient fait des émules à Shanghai, Bombay, Kinshasa et Jakarta. Incités par un brûlot anticapitaliste paru en 2045, par le bolivien Hugo Stroesnner, des poignées de citoyens du monde entier se mettaient à attaquer les institutions d'argent. Banques, multinationales, agences de notation, bourses... tout y passait, et tout avait brusquement dégénéré vers Février 2050.

Les leaders des syndicats ouvriers, avec l'appui de certains patrons de PME en rupture, et d'idéologues fanatiques à travers le monde, avaient commencé à embraser le monde entier. Appuyés par les ouvrages d'Hugo Stroesnner, mais aussi du japonais Satochi Hoyama ou du canadien Georges De La Prairie, ils entamaient "les évènements".

Un jour, une bonne centaine de leaders mondiaux de la révolte mondiale s'étaient réunis à Cartagène en Colombie. Ils rédigèrent la Déclaration de la Grande Révolution, en anglais, puis elle fut rapidement traduite en français, chinois, espagnol, portugais, hindi, japonais, russe, allemand, arabe, italien, suédois, malais, turc, iranien, hébreu, coréen.

Le texte, avançant des préceptes révolutionnaires, fut mis en application de façon plus ou moins scrupuleuse et fidèle, dans le monde entier. Des massacres furent provoqués par endroits. En Suisse, au Chili et à Singapour notamment, on massacra en tout pas moins de 7 millions de personnes qui ne souhaitaient pas aller jusqu'au bout de la Déclaration.

Alors qu'en 2049, la population mondiale atteignait 10 milliards d'habitants, elle était tombée à 2 milliard et demi en 2055. En six ans, les trois quart de l'humanité étaient décimés par la plus grande révolution que le monde ait jamais connu. Et cela avait commencé par sept syndicalistes américains un peu trop passionnés qui avaient décidé d'attaquer une banque... "Effet papillon garanti !" avait dit un humoriste belge bien sarcastique.

Des scientifiques qui avaient survécu, et de ceux qui pensaient assez froidement, voyaient cette brutale perte démographique comme un moyen de réguler la surpopulation mondiale. Des réactions dithyrambiques s'étaient élevées du camp conservateur de la Révolution. On les disait dépourvus d'humanisme, et quelque part, contre-révolutionnaires.

D'autres intellectuels, plus mesurés, critiquaient la façon dont s'était déroulé l'ensemble du mouvement et l'ampleur que cela avait pris. Ils établissaient les points positifs du chaos : répartition égalitaire des richesses sur toute la surface de la Terre, mise en place de la décroissance improductive partout dans le monde, fin de la famine, fin des guerres militaires, en clair, le capitalisme était mort. On avait abattu le Capital à bout portant partout sur Terre. On avait aussi supprimé toutes les armes nucléaires et interdit tout ce qui était plus ou moins polluant.

Mais les points négatifs demeuraient nombreux selon les idéologues plus ou moins "modérés" de la Révolution : les massacres, les nouvelles famines, les maladies provoquées par négligences. Les insurgés mondiaux n'avaient pu s'empêcher de tuer ceux qui refusaient le changement et de se concentrer sur leurs luttes avec un excès irresponsable et maladif.

Sorensen, lui, faisait partie de ces capitalistes qui avaient fermé leur gueule et suivi la Révolution pour ne pas mourir, mais qui dans le fond, comme Sainte-Myrtille, cherchaient à trouver un moyen de revenir en arrière... et Sainte-Myrtille venait de trouver.

Et puis il faut dire que le Danemark était un des pays du monde où l'on avait le moins envie de faire la révolution. Les danois d'avant étaient assez heureux de leur situation. On avait trouvé un modèle de capitalisme à la fois social et responsable qui plaisait aux gens. Mais ils avaient été contraints de suivre la marche, sous peine d'y laisser trop de plumes...

A suivre...

latin-boy30

Incipit

INCIPIT

27 Août 2057

Sorensen considéra les nuages qui se formaient à l'horizon. Il était mal à l'aise. Au sommet de l'immeuble, il commençait à s'ennuyer au cours de son interminable pause, espérant que quelque chose d'improbable se passerait. Il contemplait la vue sur l'agglomération, au sommet d'un des plus hauts immeubles du centre ville. On lui avait permis de conserver une tenue jugée rétrograde, chemise blanche et pantalon noir, mocassins. Son travail consistait à organiser informatiquement -et avec un matériel assez défectueux- des transferts d'allocations de crédits internationaux entre certains foyers d'opérations ici et là dans la région, et d'autres. Il dépendait directement du Conseil Suprême, institution au départ ouverte, puis devenue progressivement bureaucratique, qui dirigeait depuis un immeuble d'Oslo toute la politique sociale des pays scandinaves.

Au loin, l'orage gronda brusquement sur Copenhague. Un officier d'humanité vint à sa rencontre.

-Il est temps de rentrer, Sorensen. Cet orage sera fort violent d'après les Sages de Hambourg.

-Oh, si vous saviez ce que je m'en contrefous de ce qu'ils peuvent penser.

Sorensen, légèrement exténué et suant, quitta le toit cerné par le ciel au gris triste et pâle pour se plonger dans le délabrement consommé des bureaux de la CHR, la Commission Humaniste de Répartition. Il dirigeait tout le service depuis trois ans et gérait vingt millions de citoyens scandinaves.

Il lui restait environ deux heures de travail avant de rentrer chez lui. Dans les faits, il pouvait tout plaquer dès maintenant et rentrer chez lui. On ne le lui reprocherait même pas. Mais il ne voulait pas rentrer tout de suite, car il détestait le bruit de son frigo défectueux qui l'emmerdait l'après-midi et en début de soirée jusqu'à dix-neuf heures. Chaque soir, c'était pareil.

Il avait la possibilité de surfer sur Internet pendant le travail, même si la bécane était mauvaise. A peu près toutes l'étaient, dans le monde entier. Rares étaient les endroits où l'informatique regrimpait en qualité. Il se connecta rapidement sur son très fin Mac XVII, conçu aux alentours de 2050, juste avant les évènements qui avaient bouleversé sa vie... la vie de nombre de gens.

Une fois sur le mystérieux serveur Galliam-34, il cliqua sur l’œil d'un petit chat blanc dans le coin en bas à droite de l'écran. Écran totalement noir. Puis apparut son pseudo. SorViking. Il entra immédiatement en contact avec quatre autres personnes à travers le monde, dont il connaissait la véritable identité. Il y avait Sainte-Myrtille, Contrattack27 et Jürgen66. Cela faisait pas moins d'une semaine que Sainte-Myrtille leur promettait à tous les trois une information de la plus haute importance, et elle allait peut-être consentir à la leur donner.

Après cinq minutes de négociations, elle consentit à l’écrire. Mais Sorensen ne l'obtiendrait jamais. Une coupure de courant due à un violent orage venait de terrasser tout le bloc informatique de la CHR. Dieu merci, les données cryptées concernant l'attribution des transferts entre les foyers d'opération étaient sauvegardées sur disque dur externe.

Après trente minutes de bazar interminable, il sortit et c'est trempé qu'il rejoignit un abri collectif. Diverses personnes attendaient toutes là. Pas mal de beaufs du style "newish", proliférant depuis quelques années, attendaient là une accalmie. La vie d'avant manquait à Sorensen. Il en avait assez de vivre dans ce merdier depuis trois ans.

Suite à une accalmie de cinq minutes, il monta à la volée dans un taxi automatisé. Le gros mannequin robotisé qui le conduisait lui demanda d'une voix artificielle où il souhaitait se rendre.

-Vrankenborg, numéro 64, assena-t-il.

Attachant sa ceinture sur la banquette arrière trouée, Sorensen s'avachit et ne pensa à rien d'autre qu'à cette info de Sainte-Myrtille qui lui était passée entre les doigts. Cinq minutes après, il fut violemment bousculé quand le taxi freina brusquement, puis tomba définitivement en panne. Il en sorti, sans oublier son porte-documents, puis observa l'avenue sur lequel il se trouvait. Le taxi automatisé ne serait probablement jamais réparé. Avant "les évènements" des années 2050 à 2055, il aurait été rapidement remis en état. Mais comme disait une vieille publicité de ce que l'on nommait désormais l'Ancien Système : mais ça, c'était avant !

Avant que la pluie ne retombe violemment, il courut jusqu'à son deux pièces délabré de Vrankenborg. Une fois à l'intérieur, il passa sous la douche. Une des seules choses que les sages du Conseil Suprême s'arrangeaient pour faire fonctionner sans arrêt en Scandinavie. On voulait que les gens puissent se laver, laver leur vaisselle et faire bouillir de l'eau à tout moment.

Le poste de télévision ultra-fin qui trônait sur une table basse blanche était purement décoratif depuis longtemps. C'était une antiquité qu'il échangerait peut-être un jour contre quelque service... Sa connexion Internet ne fonctionnait que trois heures par jour, par chance c'était à la meilleure heure, en début de nuit, entre vingt heure et onze heure du soir.

Quant à son garde-manger, il comportait des boîtes de légumes répétitives, récurrentes, suscitant en lui la morosité alimentaire. Il avait faim, mais pas assez pour oser remanger des légumes secs du jardin collectif situé de l'autre côté du pâté de maison.

Sa garde-robe n'avait pas évolué depuis Octobre 2051. En janvier 2052, toutes les garde-robes de Scandinavie s'étaient brutalement figées. Les dernières garde-robes à "s'arrêter" furent celles des États-Unis et du Mexique, en novembre 2053.

Le Conseil Suprême d'Oslo, à peine formé, avait été une des premières autorités des "évènements" à avoir ratifié le Pacte de Caracas avec le Général Nicholson, auto-proclamé "généralissime" des États-Unis, ainsi que les Sages Humanitaires Latins, le Bloc Solidaire Centre-européen et la Fédération des Autonomies Méditerranéennes.

Le Pacte de Caracas était la mise en pratique d'une réforme ultra-violente de la consommation cogitée dans les années 2020 au Canada, en Amérique Latine et dans quelques cercles européens.

Une fois propre et remis en forme par un peu de pratique physique dans le parc collectif, Sorensen alla s'endormir pendant dix heures sur son vieux canapé Ikea datant des années 2030. Ikea. Un nom appartenant au passé. Comme des tas d'autres. En dehors de ces foutus transferts d'allocs de la journée de demain, il se fixerait comme objectif de recontacter Sainte-Myrtille afin de lui soutirer cette connerie d'information. Il sentait qu'il tenait là un truc énorme.

Le lendemain matin, le Soleil était revenu sur l'ancien Royaume de Danemark.

(A suivre...)