Aller au contenu

Boileau : L'Art Poétique ou... Anti-Poétique ?


Blaquière

Messages recommandés

Membre, 78ans Posté(e)
Blaquière Membre 19 162 messages
Maitre des forums‚ 78ans‚
Posté(e)

Je viens de tomber (ou de retomber !) sur cet extrait de l'art poétique de Boileau...

Il y a des conseils incontournables (en gras) mais aussi d'autres qui me posent problème.

Souvent il m'arrive de sacrifier un sens prévu pour un bon, un joli mot, ou un mot percutant !

Mais le résultat est souvent la naissance d'un sens imprévu...

Et il me semble que le plus important  en poésie -comme je la comprends-

(Ce plaisir, ce besoin du langage)

C'est l'apparition de ces sens imprévus... Un peu fous... En un mot, Poétriques !  :DD

Tenez : comment ne pas tenir compte de ce lapsus :

"Poétrique" au lieu de "poétique" ! C'est juste mon doigt qui a glissé sur le clavier !

C'est à débattre !

 

Boileau :

 

Il est certains esprits dont les sombres pensées

Sont d’un nuage épais toujours embarrassées ;

Le jour de la raison ne le saurait percer.

Avant donc que d’écrire apprenez à penser.

Selon que notre idée est plus ou moins obscure,

L’expression la suit, ou moins nette, ou plus pure.

Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement

Et les mots pour le dire arrivent aisément.

Surtout, qu’en vos écrits la langue révérée

Dans vos plus grands excès vous soit toujours sacrée.

En vain vous me frappez d’un son mélodieux,

Si le terme est impropre, ou le tour vicieux ;

Mon esprit n’admet pour un pompeux barbarisme,

Ni d’un vers ampoulé l’orgueilleux solécisme.

Sans la langue, en un mot, l’auteur le plus divin

Est toujours, quoi qu’il fasse, un méchant écrivain.

Travaillez à loisir, quelque ordre qui vous presse,

Et ne vous piquez point d’une folle vitesse ;

Un style si rapide, et qui court en rimant,

Marque moins trop d’esprit, que peu de jugement.

J’aime mieux un ruisseau qui sur la molle arène

Dans un pré plein de fleurs lentement se promène,

Qu’un torrent débordé qui, d’un cours orageux,

Roule, plein de gravier, sur un terrain fangeux.

Hâtez-vous lentement ; et, sans perdre courage,

Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage :

Polissez-le sans cesse et le repolissez ;

Ajoutez quelquefois, et souvent effacez.

C’est peu qu’en un ouvrage où les fautes fourmillent,

Des traits d’esprit semés de temps en temps pétillent.

Il faut que chaque chose y soit mise en son lieu ;

Que le début, la fin répondent au milieu ;

Que d’un art délicat les pièces assorties

N’y forment qu’un seul tout de diverses parties ;

Que jamais du sujet le discours s’écartant

N’aille chercher trop loin quelque mot éclatant.

Craignez-vous pour vos vers la censure publique ?

Soyez-vous à vous-même un sévère critique.

L’ignorance toujours est prête à s’admirer.

Faites-vous des amis prompts à vous censurer ;

Qu’ils soient de vos écrits les confidents sincères,

Et de tous vos défauts les zélés adversaires.

Dépouillez devant eux l’arrogance d’auteur ;

Mais sachez de l’ami discerner le flatteur :

Tel vous semble applaudir, qui vous raille et vous joue.

Aimez qu’on vous conseille et non pas qu’on vous loue.

Un flatteur aussitôt cherche à se récrier :

Chaque vers qu’il entend le fait extasier.

Tout est charmant, divin : aucun mot ne le blesse ;

Il trépigne de joie, il pleure de tendresse ;

Il vous comble partout d’éloges fastueux :

La vérité n’a point cet air impétueux.

Un sage ami, toujours rigoureux, inflexible,

Sur vos fautes jamais ne vous laisse paisible :

Il ne pardonne point les endroits négligés,

Il renvoie en leur lieu les vers mal arrangés,

Il réprime des mots l’ambitieuse emphase ;

Ici le sens le choque, et plus loin c’est la phrase.

Votre construction semble un peu s’obscurcir ;

Ce terme est équivoque, il le faut éclaircir.

C’est ainsi que vous parle un ami véritable.

 

En tout cas, Chapeau, Boileau ! :bienvenue:

 

 

 

Lien à poster
Partager sur d’autres sites

Annonces
Maintenant
Membre, 52ans Posté(e)
CAL26 Membre 8 009 messages
Maitre des forums‚ 52ans‚
Posté(e)

Boileau définit l'art poétique selon les règles du classicisme du 18ème (il est même précurseur de ce mouvement fin 17ème). Il semblait alors que le verbe n'était qu'un outil au service d'une pensée, au service de la raison.

Le romantisme du 19ème a bouleversé cette approche de la poésie et de la littérature. La poésie du 20ème  a déstructuré les textes et le langage est devenu une matière à la force évocatrice plus qu'un outil, voire le but plus que le moyen. 

Lien à poster
Partager sur d’autres sites

Membre, 78ans Posté(e)
Blaquière Membre 19 162 messages
Maitre des forums‚ 78ans‚
Posté(e)

L'exemple de Boileau c'était Malherbe (Enfin Malherbe vint...)

 

Et le début de l'extrait cité au dessus était :

Boileau (1636-1711)

 

Enfin Malherbe vint, et, le premier en France,

Fit sentir dans les vers une juste cadence,

D'un mot mis en sa place enseigna le pouvoir,

Et réduisit la muse aux règles du devoir.

Par ce sage écrivain la langue réparée

N'offrit plus rien de rude à l'oreille épurée.

Les stances avec grâce apprirent à tomber,

Et le vers sur le vers n'osa plus enjamber.

Tout reconnut ses lois; et ce guide fidèle

Aux auteurs de ce temps sert encor de modèle.

Marchez donc sur ses pas; aimez sa pureté,

Et de son tour heureux imitez la clarté.

Si le sens de vos vers tarde à se faire entendre,

Mon esprit aussitôt commence à se détendre,

Et, de vos vains discours prompt à se détacher,

Ne suit point un auteur qu'il faut toujours chercher.

(Il est certains esprits dont les sombres pensées
Sont d’un nuage épais toujours embarrassées ;
Le jour de la raison ne le saurait percer.
Avant donc que d’écrire apprenez à penser.
Selon que notre idée est plus ou moins obscure,
L’expression la suit, ou moins nette, ou plus pure.
Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement
Et les mots pour le dire arrivent aisément. )

 

"Et réduisit la muse aux règles du devoir."

Dramatique ! :DD

 

Malherbe ?

Son poème Les Larmes de Saint Pierre (1587) appartient au goût baroque ; il le considère à la fin de sa vie comme une erreur.

Il faut dire que baroque ou pas c'est assez mauvais !

Si vous voulez jeter un coup d'oeil :

https://zims-lfr.kiwix.campusafrica.gos.orange.com/wikisource_fr_all_maxi/A/Poésies_de_François_Malherbe/Les_Larmes_de_Saint_Pierre#cite_note-15

Malherbe refuse le miracle de l'inspiration et le lyrisme personnel. Ses œuvres sont des pièces de circonstance, dans laquelle il fait entrer le moins possible de sensibilité.

Pourtant il avait passé une partie de sa jeunesse à Aix où il aurait fait la fête avec Bellaud de la Bellaudière... Notre cher Bellaud !

 

J'ai donc tapé Bellaud de la Bellaudière et je tombe sur ce sonnet (je le rectifie et le traduis au dessous) !

C'est baroque mais... Oh ! Combien intelligent et subtil, et modeste !

Coumo plezer de nouveou amassat,
Fa souvenir la doulour qu'es passado,
Coumo doulour de nouveou amassado,
Fa souvenir lo plezer qu'es passat.

Vela perque eyssi you ay trassat,
Ben de plezers una pichota ardado,
Et de doulours une pleno tinado,
Qu'a crebo-couor lo destin m'a brassat,

Per un plezer millo doulours tirasso,
L'home que vou emplegar sa vidasso,
A cent hazars per lo Diou Mars seguir,

Perque ligent ma rimo trop groussiero,
Planhe (Leitour) un pau Pau Belaudiero,
Que de pendus a tort l'an fach languir.

 

Comme un plaisir de nouveau amassé

Fait ressurgir la douleur oubliée,

Une douleur de nouveau amassée

Fait ressurgir le plaisir oublié.

 

Voilà pourquoi ici (Bellaud est en prison) j'écris

De bons plaisirs une petite volée (ou flambée)

Et de douleurs une pleine cuvée

Qu'à crève-cœur le destin m'a brassée.

 

Pour un plaisir, mille douleurs il traîne

Celui qui voue sa vie de chien

A cent hasards pour suivre le dieu Mars

(Une vie de soldat)

 

C'est pourquoi, en lisant ma rime trop grossière,

Lecteur, pleins donc un peu Paul Bellaudière

Que des coquins à tort ont fait languir !

 

La classe ! Et Bellaud s'adresse même directement au lecteur, comme François Villon !

 

Lien à poster
Partager sur d’autres sites

Membre, 78ans Posté(e)
Blaquière Membre 19 162 messages
Maitre des forums‚ 78ans‚
Posté(e)

Je suis... sur le cul !

Malherbe a quand même écrit des trucs spéciaux ! Spécieux, même ! :DD

 

ENFIN MALHERBE VINT :

 

J’avais passé quinze ans, les premiers de ma vie,
Sans avoir jamais su quel était cet effort
Où le branle du cul fait que l’âme s’endort,
Quand l’homme a dans un con son ardeur assouvie.

Ce n’était pas pourtant qu’une éternelle envie
Ne me fît désirer une si douce mort,
Mais le vit que j’avais n’était pas assez fort
Pour rendre comme il faut une Dame servie.

Je travaille depuis, et de jour, et de nuit,
À regagner ma perte, et le temps qui s’enfuit,
Mais déjà l’Occident menace mes journées...

Ô Dieu ! je vous appelle, aidez à ma vertu :
Pour un acte si doux, allongez mes années
Ou me rendez le temps que je n’ai pas foutu !

 

Et C'est pas tout !

 

C’est un étrange cas qu’en ce monde qui passe,
Comme on voit les torrents qui s’écoulent en bas,
Si l’homme a du plaisir, il ne lui dure pas,
Et tout incontinent la Nature s’en lasse.

Vous me confesserez que le f..tre surpasse
Tout ce qu’on peut sentir d’agréables appas,
Même ce qui se boit aux célestes repas,
Comme fait un haut mont une campagne basse.

Toutefois, remarquez, f..tons et ref..tons ;
Puis, étant délassés, aussitôt remontons,
Tant que la seule mort nous en ôte l’envie :

Si nous savions ranger tous nos coups bout à bout,
Quand nous aurions f..tu quinze lustres de vie,
Nous n’aurions pas f..tu six semaines en tout.

:bienvenue:

 

Bon pigé ! Malherbe était bien un des "arquins"

de la bande à Bellaud (de la Bellaudière),

Un des ses compagnons dans ses agapes d'Aix !

 

J'ai trouvé ça sur ce site : c'est une mine !  :):
http://www.paradis-des-albatros.fr/d.gif 

Lien à poster
Partager sur d’autres sites

Membre, 78ans Posté(e)
Blaquière Membre 19 162 messages
Maitre des forums‚ 78ans‚
Posté(e)

Je comprends mieux à pésent qu'il ait fait parti de la bandes des "Arquins"

avec notre Bellaud (De la Bellaudière)

Et participé aux agapes d'Aix...

Lien à poster
Partager sur d’autres sites

Annonces
Maintenant

Archivé

Ce sujet est désormais archivé et ne peut plus recevoir de nouvelles réponses.

×