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Un Français sur le trône de Pologne


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sovenka Membre 1 078 messages
Forumeur alchimiste‚ 37ans
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HENRI III

Henri III (1551-1589), on le connaît en France comme étant le roi au bilboquet, avec une perle en forme de goutte d'eau à l'oreille, entouré de mignons, le chouchou à sa maman Catherine de Médicis. On le connaît aussi en Pologne où il traine sa légende noire, mais pas en tant que tyran.

C'est en 1573, durant le siège de la Rochelle, commandé par son aîné le sanglant roi Charles IX à cause d'une rébellion protestante, qu'Henri, alors duc d'Anjou, apprend son élection en Pologne.

Au mois d'août de la même année, une délégation polonaise arrive à Paris, accueillie par des arcs de triomphe en carton-pâte vantant les costumes et les corps de demi-dieux de tous ces messieurs venus de loin, ce qui fait bien rire le badaud parisien, d'un naturel moqueur, se tordant à la vue de toutes ces longues barbes, de ces habits fourrés complètement hors-saison et de ces armes d'un autre temps. Pourtant, ces étrangers sont loin d'être des ignares : ils parlent le latin, l'italien, l'allemand et le français mieux que personne au Louvre, si ce n'est la princesse Marguerite. Toutes ces langues, une bagatelle pour ces slaves familiers des déclinaisons.

Les cérémonies d'usage ont lieu. Le duc d'Anjou rayonne de bonheur jusqu'à ces mots fermement prononcés par l'ambassadeur Zborowski : Tu jugeras ou tu ne règneras pas !

Le jeune homme frémit : cette parole lui donne une idée du fossé entre l'autorité absolue d'un monarque français et celle d'un souverain polonais, soumis à l'autorité des nobles. Il commence à gamberger : en vérité, à Cracovie, il n'aura guère plus de pouvoir qu'un doge de Venise.

Une réunion se tient, visant à faire retomber la tension... ça fonctionne, mais pas pour longtemps puisque trois jours plus tard, Henri se met à contester le fait d'avoir à abandonner ses revenus personnels au profit de la République. Pas d'accord non plus avec le droit de désobéissance reconnue à la noblesse en cas de manquement du roi envers la loi ou les privilèges. Et il faut encore plusieurs jours de délibération pour que tout le monde se mette OK sur l'usage de sa cassette, un comble !

Enfin, le 9 septembre, Henri signe tous les contrats. On fête ça avec un banquet à la polonaise, c'est-à-dire avec des négociateurs qui se lèvent l'un après l'autre pour boire à la santé du souverain. Et comme tous boivent chaque fois qu'un des leurs vide son verre, chacun boit dix fois... pour finir saoul comme un Polonais, bien entendu.

Dans le cœur du Valois, cependant, l'enthousiasme est mort : il n'est plus enchanté du tout à l'idée de l'autorité au rabais qui l'attend, ressent son départ comme un exil.

A la vue de la santé du frangin couronné qui décline, il se dit finalement qu'il pourrait peut-être rester encore un peu en France, mais maman insiste : on ne peut tout de même pas faire mentir Nostradamus !

En route pour son futur royaume, Henri fait la gueule. Il doit subvenir aux besoins de ses ambassadeurs qui n'ont plus un kopeck, ça démarre bien. En traversant l'Allemagne, où les protestants ont pignon sur rue, il n'est pas toujours bien reçu. Un attentat contre lui est déjoué la veille de son arrivée à Francfort-sur-le-Main, chapeau pour l'accueil. Dans certains châteaux où il séjourne, on le laisse seul à table, comme un gueux ; c'est agréable ! Le prince Frédéric, l'un de ses électeurs, le reçoit bien mais refuse de prendre part à son repas, craignant que ce scélérat de France ne l'empoisonne, et lui fait en prime un spitch sur la Saint Barthélémy, comme si c'était de sa faute ! Enfin, vaut mieux la boucler et encaisser, comme maman lui a appris.

Bussy d'Amboise, l'un de ses compagnons, ayant trouvé où se loger dans un village lors d'une étape, entreprend de draguer son hôtesse. Un harceleur ! De Bussy est capturé comme une bête par toute une population féministe, roué de coups, jeté en prison. Henri, bien qu'assez emmerdé comme ça, doit négocier sa libération : ses amis, c'est sacré !

Au mois de janvier, enfin, il arrive en Pologne. On s'y gèle les c...

Le 18 février 1574, le "fiancé de la République" fait son entrée dans Cracovie. On lui fait fête, on lui ouvre les portes du château de Wawel, mais bien vite la liesse s'éteint pour laisser place aux dures réalités du royaume : partout, règne la discorde. Les députés s'engueulent avec les sénateurs, la petite noblesse est fâchée avec la grosse, les dissidents se fritent avec les cathos... Un vrai merdier ! Et tous s'en accommodent apparement puisqu'on attend du nouveau souverain qu'il règne mais ne gouverne pas.

Face à la méfiance glaciale des sénateurs à son égard, Henri menace d'entamer une grève de la fin. La cérémonie de son couronnement sera houleuse. Néanmoins, les plus blasés souligneront que, de mémoire de Polonais, c'était bien la première fois qu'on assistait à un couronnement sans mort ni effusion de sang. Bonjour l'ambiance !

Henri est déçu : ses sujets nobles, remuants, sourcilleux et fiers, n'aspirent qu'au pugilat, s'étripent pour un rien, critiquent tout ce qu'il fait. On ne peut même plus s'amuser sans que cela dégénère. Il tente bien d'y mettre bon ordre en interdisant par exemple les pamphlets, mais son autorité est bafouée à la moindre occasion.

Lassé, en digne Valois, il s'adonne aux cartes, à la nouba et à ces danses que les Polonais jugent obscènes parce que le cavalier enlace sa partenaire.

Il n'est d'ailleurs pas très gâté de ce côté-là puisque la promise qu'on lui destine, l'infante Anne, a 48 piges : deux fois son âge !

Cela ne fait que raviver sa flamme envers la princesse de Clèves, pour laquelle il rédige des lettres passionnées avec son propre sang. Et quand il se fait vraiment trop chier, il fait le malade et reste au pieu.

En plus, à Cracovie, c'est ceinture : toutes ses dépenses sont contrôlées, au point qu'il ne puisse même plus assurer l'alimentation de sa valetaille. Fini le grand train parisien ! Un enfer pour cet enfant de la jet set, cet esclave de la mode ne vivant que pour les bals, les festins, les nuits blanches et débridées...

Or, il reste encore de l'espoir : là-bas, à Paris, Charles IX a un pied dans la tombe et l'autre sur un savon noir. Des idées d'évasion commencent à germer dans la tête d'Henri.

Dans l'attente d'un trône de France vacant, il se met à jouer la comédie : pas de vin dans sa coupe ? Tant pis, il aime la bière ! Il adopte la mode polonaise, avec le gros bonnet, fait une croix sur ces danses lestes importées de son pays natal, envoie des œillades torrides à la cougar...

Le 14 juin 1574, il apprend le décès de son frère aîné, survenue une quinzaine de jours plus tôt (une panne d'internet, sans doute !)

Les Polonais lisent dans ses pensées : ils ne comptent pas le laisser partir aussi facilement. A vrai dire ils comptent bien le retenir contre son gré. Cependant, Henri ne désespère pas. Il envoie son ambassadeur Bellière préparer des relais en Allemagne, qu'il faudra bien retraverser pour rentrer au pays.

Le 18 juin, le soir, Henri se couche comme d'habitude et feint de s'endormir. De solides sentinelles veillent à l'entrée de sa chambre. Le grand chambellan tire les rideaux de son lit et sort.

Aussitôt, par un trou dissimulé dans le mur, des complices lui font passer ses fringues. Il s'habille en quatrième vitesse, puis se carapate avec sa bande de fidèles par le logis du toubib. Une fois dans la cour du château, Jean Marais propose de faire le mur avec une corde... Trop périlleux, alors Souvré, l'un des comparses d'Henri, prétextant un rendez-vous galant, convainc le portier de lui ouvrir une porte de service qui donne directement sur les faubourgs. Des chevaux les attendent plus loin, dans une chapelle.

Enfin hors de Cracovie, la troupe perd beaucoup de temps à cause de la nuit noire, des marécages, d'un abruti de bûcheron qui manque tout faire foirer en préférant aller se planquer plutôt que de leur servir de guide à travers bois... Comble de malchance : à Wawel, un marmiton a été répéter à son supérieur -le maître de cuisine- qu'il a vu le roi sortir du château. S'ensuit une alerte générale, et des cavaliers polonais qui se lancent à bride abattue à la poursuite du royal fuyard.

Ce dernier fut de fait rattrapé par un seigneur qui se jeta à ses pieds, se confondant en plates excuses pour ne pas avoir su reconnaître sa grandeur. Henri est soulagé de l'entendre, mais file quand même !

Son règne en Pologne aura duré cinq mois, sa fuite aura été une humiliation durable pour le peuple polonais.

 

(D'après Henri III de Jean-François SOLNON, éditions Perrin)

Modifié par sovenka
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nerelucia Membre 12 886 messages
Forumeur alchimiste‚ 111ans
Posté(e)

et la régence sans fin de Catherine de Médicis qui ne savait quoi faire de ses fistons, la marieuse (c'est moi qui le dit), la bâtisseuse.

Il meurt à Saint-Cloud le 2 août 1589 après avoir été poignardé par le moine Jacques Clément.

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sovenka Membre 1 078 messages
Forumeur alchimiste‚ 37ans
Posté(e)

Henri III est connu en Pologne sous le nom de Henryk Walezy. Il conserva la toque polonaise comme couvre-chef. Eduqué par des précepteurs humanistes, il aimait les lettres et les discussions intellectuelles. Il se serait sûrement plu sur ce forum :) avec certains forumeurs du moins :p 

Il fut nommé lieutenant-général du royaume à 16 ans, à l'âge où on chahute sur les bancs du lycée à notre époque. Ses hauts-faits militaires firent sa réputation dans toute l'Europe, ce qui faisait grincer des dents à son aîné Charles IX, avec lequel les relations ne firent qu'empirer.

Il était fou amoureux de Marie de Clèves, l'épouse du prince de Condé, qui mourut en couche peu après son retour de Pologne. Fou de chagrin, il sombra dans une piété excessive. Devenu roi de France, il épousa son sosie : la princesse Louise de Lorraine-Vaudémont, ce qui déplut à Catherine de Médicis parce que ce n'était pas une princesse de haut rang. Pour comble : elle se révéla stérile ! Henri III fut de ce fait le dernier roi Valois.

Résultat de recherche d'images pour "henri iii vu par les polonais"

Un an après sa fuite, en 1575, c'est Etienne Báthory, un prince de Transylvannie qui fut élu par la diète polonaise et prit sa place sur le trône de Pologne. Dans ce pays, la royauté n'était en effet pas héréditaire mais élective, ce qui fait que le vrai pouvoir était entre les mains de la Diète (l'assemblée).

Grottger_Escape_of_Henry_of_Valois.jpg

 

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Maxence22 Membre 7 767 messages
Forumeur alchimiste‚
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Le 27/10/2017 à 11:56, nerelucia a dit :

et la régence sans fin de Catherine de Médicis qui ne savait quoi faire de ses fistons, la marieuse (c'est moi qui le dit), la bâtisseuse.

Il meurt à Saint-Cloud le 2 août 1589 après avoir été poignardé par le moine Jacques Clément.

Ce qui amène Henri IV sur le trône de France. Avec lui, la dynastie des Bourbons.

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