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La subversion du christianisme

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Loufiat

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Loufiat Membre 2 814 messages
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Dans La Subversion du christianisme (1984), Jacques Ellul s'attaque à une question "de celles qui me troublent le plus profondément (...) : comment se fait-il que le développement de la société chrétienne et de l’Église ait donné naissance à une société, à une civilisation, à une culture en tout inverses de ce que nous lisons dans la Bible ? (...) Je dis bien en tout. Ce n'est pas sur un point qu'il y a eu contradiction, mais sur tous les points. (...) Il n'y a pas seulement dérive, il y a contradiction radicale, essentielle, donc véritable subversion." 

Ce livre intervient plus de 30 ans après Présence au monde Moderne (1948) dont il est l'un des prolongements. Présence, dont je ne trouve plus mon exemplaire (ce sera donc de mémoire), avait vocation à servir d'introduction pour l'ensemble du volet éthique de l’œuvre de cet auteur atypique qui aura traversé tout le 20ème siècle (1912-1994) en ne cessant de se demander ce que ça veut dire d'être un chrétien dans ce monde - ce qui est attendu de lui. 

Présence pose le problème éthique en ces termes : l’Écoute et la Pratique doivent aller ensemble. L'écoute, c'est l'exégèse biblique - étude de l'Ancien et Nouveau testament. La Pratique, c'est la traduction de ces enseignements dans "les œuvres", dans la vie. Or, ni cet enseignement, ni cette pratique ne se présentent comme un système ; ils ne peuvent déboucher sur aucun code de bonne conduite qu'il s'agirait de suivre et répéter. Pour résumer d'un mot l'exigence qui pèse sur le chrétien, c'est d'être "le sel de la terre et la lumière du monde", c'est-à-dire, selon Ellul, de faire signe au-delà du monde, vers un dieu qui est avant tout le Libérateur, en s'opposant aux puissances spirituelles qui asservissent les hommes. 

La situation où le Christ plonge ses témoins et fidèles, où il leur demande de rester et d'agir, est une situation impossible : ils doivent être et aller dans le monde, mais ne pas être du monde, ne pas lui appartenir, s'y soumettre - de la même façon que, tenté par Satan, le Christ refuse ce que celui-ci propose la domination sur les hommes, qu'elle soit économique, religieuse, politique. La responsabilité du chrétien est d'être et d'apporter à ce monde sa contestation, son sel et sa lumière ; ainsi le jugement doit-il toujours être en alerte, en question, et l'action mesurée à l’aune d'une appréciation juste de ceux qui recevront cette contestation - du contexte où œuvres et paroles vont s'inscrire et faire sens. Encore une fois, il n'est aucun code de bonne conduite, d'organisation sociale qu'il s'agirait de répéter - au contraire c'est la liberté donnée à l'homme de dénoncer les liens dans lesquels il s'enferre lui-même ; et ces liens et leurs visages sont innombrables, chaque fois spécifiques, appelant une action singulière leur répondant en propre.  

Or, cette situation est celle d'un laïc bien davantage que d'un moine isolé sourd et aveugle au monde. 

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Membre, 36ans Posté(e)
Loufiat Membre 2 814 messages
Forumeur vétéran‚ 36ans‚
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Mais à l'aune de quoi le christianisme doit-il être jugé ? A l'aune des écritures et de leur message qui font de la pratique "la pierre de touche de la vérité ou de l'authenticité"

"Toute la Révélation du Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob revient incessamment là-dessus : l'homme qui mettra en pratique les commandes de Dieu vivra (...) Tu mettras en pratique ces commandements... L’Éternel te commande de mettre en pratique... Et réciproquement, le mal et la mort sont liés à l'absence de mise en pratique ou encore à la pratique des usages des autres peuples, aux coutumes abominables et l'on met en opposition radicale l’Écoute et la Pratique : ils écoutent mais ne pratiquent pas. Or cette importance décisive de la pratique est exactement reprise par Jésus, presque dans les mêmes termes. Les fidèles sont ceux qui écoutent et mettent en pratique. Et il y a une parabole à ce sujet que l'on entend habituellement fort mal : à la fin du Sermon sur la Montagne, il y a la parabole célèbre de l'homme qui construit sa maison sur le roc ou sur le sable, la première est solide et résiste à la tempête et aux torrents, la seconde s'effondre. En général on dit que le roc c'est Jésus lui-même. Mais ce n'est en rien la parabole ! 

Jésus dit : celui qui entend ces paroles et les met en pratique est semblable à un homme qui construit sur le roc. Autrement dit ce qui est le roc c'est l’Écoute et la Pratique ensemble. Mais la seconde partie est plus restrictive : celui qui écoute les paroles que je dis et ne les met pas en pratique est semblable à un homme qui a bâti sur le sable. Là sans doute seule la mise en pratique est en question, et nous pouvons dire que la pratique est le critère décisif de la vie et de la vérité. 

Or, dans la première génération chrétienne il n'y a aucun doute à ce sujet. Paul le rappelle sans cesse avec force lui qui était le théologien du salut par la grâce : "ce ne sont pas ceux qui écoutent la loi qui sont justes devant Dieu mais ceux qui la mettent en pratique qui seront justifiés. Quand les païens qui n'ont point la loi font naturellement ce que prescrit la loi (...) ils montrent que l’œuvre de la loi est inscrite dans leur cœur..." On a voulu, obstinément, mettre en contradiction une théologie de la foi chez Paul et une théologie des œuvres chez Jacques, mais ceci est radicalement inexact. 

Paul a sans cesse insisté sur l'importance critique de la pratique. Ce n'est pas pour rien que chacune de ses lettres s'achèvent par une longue "parénèse" montrant que la pratique est l'expression visible de la foi, de la fidélité à Jésus. Et il résout la contradiction coutumière dans le texte fondamental de l’Épître aux Éphésiens : "c'est par la grâce que vous êtes sauvés, par le moyen de la foi. Et cela ne vient pas de vous, c'est le don de Dieu. Ce n'est point par les œuvres afin que personne ne se glorifie. Car nous sommes son ouvrage, ayant été créés en Jésus-Christ pour de bonnes œuvres, que Dieu a préparées d'avance afin que nous les pratiquions". 

Le "chevillage" de ce texte est essentiel. Ce qui est rejeté, mis à bas c'est l'autojustification, c'est la glorification de soi par soi, c'est l'autosuffisance de l'homme pour la conduite de sa vie, pour accomplir le bien, etc. Sauvés : c'est par la grâce et non par les œuvres, mais justement pour que nous ne puissions pas nous glorifier par des œuvres. Par ailleurs, il est indispensable de faire les œuvres, car elles sont préparées d'avance par Dieu, elles sont dans le "plan" de Dieu, et quant à nous, nous sommes créés afin de pratique ces œuvres. Ce n'est pas Dieu qui accomplit les œuvres, c'est nous qui en avons la responsabilité. La mise en pratique est alors chez Paul à la fois le critère visible que nous avons sérieusement reçu la grâce, et que nous sommes effectivement entrés dans le Plan de Dieu. Donc pour Paul, dans la droite ligne de Jésus, la pratique est la pierre de touche de l'authenticité. Nous sommes bien en présence d'une constante millénaire. 

Dès lors ceux qui attaquent le christianisme sont parfaitement habilités à le faire à partir de la pratique désastreuse qui fût la nôtre. Les attaques de Voltaire, d'Holbach, de Feuerbach, de Marx, de Bakounine pour ne citer que ceux qui nous concernent le plus directement sont parfaitement exactes. Et au lieu de se défendre contre elles et de faire une maladroite, inutile, méprisable apologétique, il faut écouter leur attaque, prendre au sérieux ce qu'ils nous disent. Car ils démolissent le christianisme, c'est-à-dire très exactement le dévoiement que la pratique chrétienne a fait subir à la Révélation de Dieu."

La Subversion du christianisme, pp. 11-13, La Table Ronde 2018. 

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Scénon Membre 3 780 messages
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Il y a 13 heures, Loufiat a dit :

“[...] Les attaques de Voltaire, d'Holbach, de Feuerbach, de Marx, de Bakounine pour ne citer que ceux qui nous concernent le plus directement sont parfaitement exactes. Et au lieu de se défendre contre elles et de faire une maladroite, inutile, méprisable apologétique, il faut écouter leur attaque, prendre au sérieux ce qu'ils nous disent. Car ils démolissent le christianisme, c'est-à-dire très exactement le dévoiement que la pratique chrétienne a fait subir à la Révélation de Dieu.”

Oui, on pourrait citer bien d'autres auteurs, anciens et modernes, qui ont donné du christianisme institutionnel ou sociétal une critique acerbe, précise, justifiée, et contre laquelle les institutions ou les “fidèles” se défendent mollement, voire avec une mauvaise foi évidente.

Tout cela est peut-être le mieux résumé dans l'histoire du Grand Inquisiteur, racontée dans Les Frères Karamazov.

Mais beaucoup plus rares sont ceux qui à la fois critiquent ce christianisme mort, mortel, mortifère et moribond, et à la fois incarnent, pour ainsi dire, la Révélation vivante, ce qui est autrement plus intéressant.

Un de ceux-là est Paracelse (début XVIe): ses critiques, répétées encore et encore, adressées à l'Église (ou aux Églises, celle de Luther est naissante), au pape, aux curés, aux fidèles, sont directes, d'une violence inouïe, à découvert, sans filtre. Cependant, il ne se contente pas de montrer où le bât blesse, il prêche et par la parole et par l'exemple.

Il finit très probablement assassiné, car «on pardonne tout à un vivant, excepté d'être présent parmi les agonisants de ce monde».

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Membre, 36ans Posté(e)
Loufiat Membre 2 814 messages
Forumeur vétéran‚ 36ans‚
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Il y a 2 heures, Scénon a dit :

Mais beaucoup plus rares sont ceux qui à la fois critiquent ce christianisme mort, mortel, mortifère et moribond, et à la fois incarnent, pour ainsi dire, la Révélation vivante, ce qui est autrement plus intéressant.

Très heureux de vous lire, Scénon. Merci.  

Il me souvient avoir évoqué rapidement le cas Ellul avec vous, et je crois que vous aviez répondu ne pas le connaître. L'une des choses qui m'a retenu chez cet auteur, c'est la consistance entre ses écrits et sa vie - ses œuvres, son exemplarité. Quant à ceux qui l'ont côtoyé, outre ses qualités humaines, ses prêches dans le Temple qu'ils fondent chez eux avec sa femme à Pessac, ses engagements divers et constants (mais presque toujours marqués par l'échec), ils mettent souvent en avant un humour féroce : Ellul vous faisait vous plier de rire. On ne dirait pas, à le lire. 

Je continuerai de produire ici des entrées dans ses écrits d'éthique chrétienne parce qu'elles peuvent intéresser aussi bien un @Neopilina qu'un @Engardin et que, de façon générale, ces écrits ont l'avantage de poser des repères très éloignés des imbécilités qu'on lit partout, des lieux communs, etc., qui résultent de la méconnaissance crasse dans laquelle nos générations sont de ce qu'est ou peut avoir été la "Révélation", une révélation vécue, vivante. Or, notre monde, notre culture restent "chrétiennes", fût-ce par subversion. Cheminer avec Ellul revient souvent à éclairer les sous-sols de sa propre pensée, de ses propres valeurs ; ces écrits peuvent donc intéresser quiconque.

Si vous trouvez le temps et l'intérêt de les lire, vos retours seraient précieux. 

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Loufiat Membre 2 814 messages
Forumeur vétéran‚ 36ans‚
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Je poursuis cette introduction au problème qui se pose à Ellul

"Il ne faut pas le résumer, comme on l'a fait trop souvent, en une opposition entre le pur message de Jésus, et puis soit l'affreux Dieu des Juifs soit le détestable Paul, mensonger interprète. Il y a cohérence parfaite entre tout ce que nous pouvons savoir de Jésus le Christ et la révélation du Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob et il y a aussi cohérence parfaite entre l'Evangelium Christi, des Évangiles et l'Evangelium de Christo, de Paul entre autres. 

Quant à dire que les Evangiles eux-mêmes, tels que nous les avons, ont été falsifiés, tripatouillés par la première ou seconde génération des chrétiens pour faire coïncider Jésus avec leur message et proclamation, cela ne peut se soutenir qu'au nom d'un Jésus refabriqué par tel ou tel moderne au gré de son idéologie (...). Non, l'attaque des antichrétiens est parfaitement légitime et doit être entendue telle quelle comme l'attestation de l'effroyable distance que la pratique chrétienne a créée par rapport à la Révélation.

Or, la difficulté tient justement en ce qu'il est impossible de dire : "Certes, notre pratique est mauvaise, mais voyez donc la beauté, la pureté, la vérité de la Révélation". Nous avons insisté sur l'unité des deux. Il faut absolument le bien comprendre. Il n'y a pas de Révélation connaissable hors de la vie et du témoignage de ceux qui la portent. (...) Si le chrétien n'est pas conforme dans sa vie à sa vérité, il n'y a plus de vérité. (...) Il nous faut comprendre que, en n'étant pas ce que Christ nous demande, nous rendons le tout de la Révélation mensonger, illusoire, idéologique, imaginaire, et ne portant plus aucun salut, par conséquent nous sommes acculés à être chrétiens ou à reconnaître la fausseté de ce que nous croyons. Telle est l'épreuve irrécusable de la pratique.

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Scénon Membre 3 780 messages
Forumeur expérimenté‚
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il y a 34 minutes, Loufiat a dit :

“[...] Il nous faut comprendre que, en n'étant pas ce que Christ nous demande, nous rendons le tout de la Révélation mensonger, illusoire, idéologique, imaginaire, et ne portant plus aucun salut, par conséquent nous sommes acculés à être chrétiens ou à reconnaître la fausseté de ce que nous croyons. Telle est l'épreuve irrécusable de la pratique.”

Ou encore, comme le disait Clément d'Alexandrie : « Est chrétien celui qui a vu la lumière du Christ ».

Combien de fidèles sont capables de dire de quelle couleur elle est ?

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Loufiat Membre 2 814 messages
Forumeur vétéran‚ 36ans‚
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Je m'excuse d'avance pour les longueurs, mais il est important de planter le décors et de rentrer dans certains détails. On en arrivera bientôt aux points décisifs, dans des passages qui pourraient en intéresser plus d'un lorsqu'il sera question du rapport entre Révélation et Philosophie notamment. 

Je poursuis, toujours au chapitre I de La Subversion 

"Nous devons encore éviter deux écueils : d'un côté, rejeter tout le passé de l’Église, mépriser et condamner tout ce qui fut, et dire schématiquement [l’Église] ce fut l'obscurantisme. La pensée judéo-chrétienne est la cause, l'origine de tout le mal moderne (...) et nous trouvons à côté de ces accusations acharnées mais simplistes la glorification du joyeux et pur païen, d'une polythéisme humain et libéral, d'une enfance spirituelle que le christianisme a fait avorter. 

Il y a en tout cela un peu de vrai, un petit peu, en ce qui concerne la chrétienté. Mais il y aurait presque à rétablir une exactitude historique sur chaque point (...). Il n'en reste pas moins vrai que le soubassement de toutes ces folles accusations, c'est la subversion vraie du christianisme. Mais l'autre écueil qui se présente à nous consiste à proclamer soit : aujourd'hui c'est différent - soit : il y avait quand même autre chose dans l'histoire chrétienne (...) Quand même l’Église a eu parfois de beaux sursauts de vérité (le Synode de Barmen). (...) Tout cela est exact mais n'enlève rien à ces accusations, massives, grossières, infantiles, dont le véritable objectif est de soumettre l'homme à un autre esclavage. 

Par ailleurs les chrétiens n'ont pas à accepter sans plus toutes les attaques concernant le passé de l’Église, en se rattrapant : "Oui, mais aujourd'hui, voyez comme tout a changé !" Hier l’Église était contre les pauvres, aujourd'hui elle est pour le socialisme (...). J'ai déjà ailleurs attaqué cette plasticité. Il n'y a là nul "progrès" : simplement l’Église adopte sans plus les idées et les mœurs de notre société (...). C'est exactement la même trahison [avec] en plus l'orgueil et l'hypocrisie qui consiste en battre sa coulpe de chrétien sur la poitrine des générations antérieures. 

Il faut par ailleurs éviter les explications vraiment simplistes de cette perversion. J'en retiendrai trois pour mémoire : celle qui se rattache à la célèbre formule de Loisy : "Les premiers chrétiens attendaient la venue immédiate du royaume de Dieu, et ce fut l’Église qui vint." (...) Rien ne permet de penser que les textes où Jésus annonce une longue attente soient faux. (...) De même, ne retenons pas l'opposition vraiment trop élémentaire de la distance entre un idéal et sa réalisation. Non, l'action de Dieu en Jésus-Christ, la Révélation de Dieu commencée avec Abraham n'ont rien à faire, absolument rien, avec un idéal [ni] au sens courant du terme, ni idéalisme philosophique. 

Nous sommes dès le début en plein réalisme et en plein matérialisme. L'idée de Dieu n'existe pas. [...] Enfin, et c'est du même ordre, il ne s'agit pas non plus d'une opposition entre le spirituel (...) et l'institutionnel. Encore une fois, la Révélation de Dieu ne ressortit pas au spirituel. Le Saint Esprit n'est pas du spirituel. Mais ces trois oppositions élémentaires ont chacune une petite part d'exactitude, nous les retrouverons au passage. 

En vérité, l'essence même de la subversion est déjà indiquée par la désignation de "christianisme", chaque fois que nous rencontrons cette désinence "isme", cela désigne un courant idéologique ou doctrinal, parfois dérivé d'une philosophie. (...) Il est vraisemblable que cette dérive et cette subversion désignées chaque fois sans aucune exception soient assez typiques du monde occidental. Nous n'avons pas à l'examiner ici. [Mais] la subversion, la perversion, l'inversion est ici plus énorme, plus aberrante, plus incompréhensible que dans tous les autres cas. 

Pour achever cette esquisse de la question qui se pose à moi de façon si dure, [Si] le Saint Esprit est, était, avait été avec les Églises nous n'aurions pas assisté à cette terrible subversion (...) Faut-il alors croire que Dieu s'est retiré, se tait ? Ce que j'ai tenté de dire dans L'Espérance oubliée. Faut-il croire que Dieu a échoué ? Mais l'échec du christianisme exprimant ce que l'homme a fait de la Révélation ne change rigoureusement rien à ce que Dieu a accompli : il s'est incarné. [Ce] qui est fait est fait. [Mais] la question est ce que nous en avons fait. Or, par le Saint Esprit, cela pouvait se réaliser dans l'Histoire. Mais le Saint-Esprit n'est pas plus dictatorial, autoritaire, mécanisant, autosuffisant que la Parole de Dieu ou que Jésus-Christ. Le Saint Esprit libère (...) [Il] n'est pas question d'une contrainte pesant sur l'homme et lui faisant faire ce que Dieu a décidé de faire. Tout l'inverse. Il est une puissance qui, une fois libéré l'homme de ses esclavages, le remet dans une situation de liberté, de choix, d'ouverture des possibles. Il est une puissance de lumière [et] qui peut démultiplier l'action de l'homme quand celui-ci choisit de faire la volonté de Dieu. Il est enfin une puissance de conscience qui montre à l'homme quelle est cette volonté (...) l'homme ne peut absolument pas se réfugier derrière "Je ne savais pas". Il a, par lui, une pleine conscience de la valeur, de la portée de sa pratique, [pleinement] responsable. Voilà tout ce qui ressortit à la présence du Saint Esprit. 

Lorsque les chrétiens ont fabriqué le christianisme, ils l'ont donc fait en pleine connaissance de cause, ils ont librement choisi cette voie-là [et] dès lors le Saint Esprit est resté inemployé. Vacant. Présent dans la seule souffrance. C'est pourquoi la question qui se pose, brulante, est une pure question humaine : pourquoi les chrétiens ont-ils fait l'inverse ? Quelles sont les forces, quels sont les mécanismes, quels sont les enjeux, quelles sont les stratégies, quelles sont les structures qui ont induit cette subversion ? A hauteur d'homme, et rien que cela. 

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Membre, 2ans Posté(e)
Engardin Membre 2 507 messages
Maitre des forums‚ 2ans‚
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Il y a 3 heures, Scénon a dit :

Ou encore, comme le disait Clément d'Alexandrie : « Est chrétien celui qui a vu la lumière du Christ ».

Combien de fidèles sont capables de dire de quelle couleur elle est ?

Je ne suis pas chrétien, mais je sais que s'il s'agit vraiment de lumière dans tous les sens du terme, elle a ... toutes les couleurs!.. (On est d'accord ! :))

J'en profite pour demander à @Loufiat ce qu'il entend par révélation...

Personnellement j'ai une bonne image de la révélation...  celle de Jésus par exemple... (Et pour St Paul ce serait un peu pareil...)

Après son baptême... dans le Jourdain... (est-ce qu'on a la date ou au moins le moment de l'année ?) M'est avis que ce n'était pas en décembre ! Donc, mon interprétation : c'est Jésus --je le vois !-- qui attend dans la file pour se faire baptiser par St jean... Il est donc, en plein soleil... peut-être une heure ? Parce que si St Jean ne bâcle pas le travail : un baptême ça doit prendre quelques minutes AU MOINS ! Il faut que le baptisé en ait pour son argent... :shok: (OK c'est gratuit ! St Jean n'a pas besoin d'argent vu qu'il ne se nourrit que de sauterelles et de miel sauvage ! Mais pour que le baptisé y croit il faut un peu y mettre les formes...) Donc Jésus est resté une heure ou deux au soleil... (Jean Baptiste attirait les foules puisqu'il traitait de vipères tous les dirigeants du moment ! ET IL FAISAIT BIEN ! ) Et donc, après une heure ou deux en plein cagnard... paf : dans l'eau glacée du Jourdain !

On connait la suite :

il sort de l'eau,

titube sur la berge... 

Et là il s'effondre,

Il s'évanouit. 

C'est là qu'il a sa révélation...

Le ciel s'ouvre et Dieu lui parle... 

Et qu'est-ce qu'il lui dit ?

A PEU PRES RIEN !!!

Jute qu'il est son fils bien aimé...  Un peu comme n'importe lequel d'entre nous pourrait se le dire ou espérer se l'entendre dire... D'ailleurs Jésus ne se proclamera jamais LE fils de Dieu... Il se contente du symbolique Mon ou Notre père...

Qu'est-ce que je voulais dire ?

Ah oui, il s'évanouit Dieu lui parle... Et ne lui dit rien !

J'aurais préféré qu'il lui lui donne toute une feuille de route ! Qu'il lui dise "Faut faire ça, puis ça, puis ça mais pas ça..."

NON ! Il lui a laissé les mains libres ! Dans le genre "Je te fais confiance (puisque tu es mon fils bien aimé tout ce que tu trouveras bien ce sera bien et ce que tu trouveras mal ce sera mal... Comparez à Moïse ! Moïse lui il avait sa feuille de route : les dix commandements. Jésus ? Lui ? RIEN !)

Juste :

 "Vas-y mon gamin à fond à fond je te soutiens !"

C'est ainsi que je traduis :  "tu es mon fils bien aimé !" 

Alors moi, je vais vous dire... (ce sera tiré pas les cheveux ? Tant pis !) Jésus vient de perdre son père, Joseph.

Récemment.

Je le dis d'expérience : j'ai perdu le mien aussi d'ailleurs assez jeune, je devais avoir vers les trente ans... :shok:...

C'est un choc. Mais dont je n'ai réalisé qu'après coup le l'impact psychologique... Et je m'en suis remis comme j'ai pu... Comme tout le monde ou la plupart.

Alors je dis que dans son hallucination, par sa perte de conscience due sans doute aux chocs thermiques et sa perte de conscience, Jésus il a vu Dieu un peu comme un père de remplacement... Son père qu'il venait de prendre..

Et puisque Dieu, un père qui lui ne pouvait pas mourir...

Pour moi, ça se tient.

Parce que le ciel qui s'ouvre... excusez moi mais ça ne veut rien dire... :rtfm:

Et "Mon fils bien aimé" là, ça dit tout !

Un seul truc à découvrir : Quand Joseph est-il mort ?

(Je vous ferai remarquer qu'il n'en est jamais question dans les Evangiles -du temps du "ministère" de Jésus-... De Marie, de ses frères et sœurs, oui ! De Joseph, non : il n'y était plus !)

Pour conclure (mon délire !) je dirai qu'une révélation c'est une hallucination où l'on voit ce qu' l'on veut voir. Ce qui est susceptible de nous calmer. Ce que l'on croit susceptible de nous calmer... :hum:

Et les Evangélistes (Mathieu, Luc et Jean l'ont bien compris qui veulent absolument que tous les gens présents entendent aussi la voix du Seigneur : "Celui-ci est mon fils bien aimé !"  Alors que Marc, le premier Evangile qui retranscrit vraisemblablement  le récit de Jésus lui-même ne notait que "TU es mon fils bien aimé ". Pour que l'histoire soit crédibles, il était nécessaire d'avoir des témoins.

Si quelques centaines de personnes avaient réellement vu le ciel s'ouvrir, croyez-moi ça aurait fait du bruit ! 

Et Jésus aurait été immédiatement exfiltré à Rome manu militari pour devenir médecin de l'Empereur !

 

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Membre, 36ans Posté(e)
Loufiat Membre 2 814 messages
Forumeur vétéran‚ 36ans‚
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On passe à la deuxième partie du chapitre Ier, avant d'entamer le dur dans le chapitre II (je me dépêche tant que j'ai du temps) 

"Il faut formuler clairement la contradiction globale, et tout le cours de cette étude consistera à l'expliciter. Le X est subversif dans toutes les directions, et le christianisme est devenu conservateur et antisubversif. Le X est subversif envers les pouvoirs quels qu'ils soient. L'argent, puisque Jésus le qualifie de Mammon, et nul ne peut servir deux maîtres. Il y a incompatibilité radicale entre l'argent et le Christ. Jésus recommande à ses disciples de ne rien avoir. (...) Le pouvoir politique ? Ce n'est pas pour rien que les premiers chrétiens ont été attaqués dans l'Empire comme de dangereux anarchistes, comme des agents de subversion de l'ordre romain. Ils étaient objecteurs de conscience militaire, mais aussi objecteurs de conscience envers l'administration et l'empereur. (...) Des historiens modernes ont pu considérer que l'effondrement de l'Empire est dû en grande partie à cette attitude des chrétiens (...) Je ne soutiens pas la validité de cette thèse, je dis seulement que tel a été le visage que les chrétiens des IIe, IIIe, IVe siècle ont offert à leurs contemporains, telle était l'opinion que l'on en avait. 

[Nous] aurons à voir dans un chapitre particulier les textes qui conduisent à penser au point de vue biblique qu'en effet le X était une puissance de subversion politique. Mais sans faire de confusion : il ne s'agissait nullement d'avoir un programme politique de remplacement (...) L'attitude était bien plus radicale : [une] mise en question non pas d'un pouvoir mais de tout pouvoir, une visée de transparence dans les relations humaines qui se traduirait par un nouveau mode de liens (familiaux aussi) et de rapports (sociaux aussi). 

Subversion à l'égard de toutes les religions. Ceci avait déjà commencé avec les juifs (comme d'ailleurs la contestation du pouvoir royal). Le phénomène religieux est le contraire de la révélation de Dieu à Abraham et Moïse, le contraire de la présence de Jésus parmi les hommes. La encore, il faut se référer au jugement des contemporains des premiers chrétiens. Ceux-ci étaient jugés par les grecs et les romains comme des athées et des hommes irréligieux. Pas seulement en ce qui concerne le culte de l'empereur, mais pour tous les cultes. Quand dans un grand acte de magnanimité l'empereur, voyant ce qu'il estimait être une nouvelle religion se répande dans l'Empire, offre à ces chrétiens de mettre leur Chrestus parmi les autres dieux, dans le Panthéon, ces gens étranges refusent. [Il] ne s'agit même pas de faire prévaloir une meilleure religion sur les mauvaises, païennes, il s'agit de détruire les religions et l'esprit religieux infantile. Il y a là continuité parfaite entre le judaïsme et ce que Jésus et Paul ont ensuite enseigné. 

Destruction au même titre de la morale. Dans la mesure où l'action permanente de Dieu est la mise en liberté de l'homme (...) on ne peut supporter les ordres de la morale courante, les principes, qu'ils soient philosophiques ou naturalistes ou sociologiques, d'une morale qui établit le bien et le mal. (...) Être comme Dieu, c'est devenir capable de déclarer : ceci est bien, ceci est mal. Ce que l'homme a acquis et qui fut l'occasion de la rupture, car rien [ne] garantit que ce que l'homme va déclarer correspond à ce que Dieu a déclaré. Par conséquent établir une morale est inévitablement le mal. Cela ne signifie pas qu'il suffise de supprimer la morale (courante, banale, sociale, etc.) pour retrouver le bien. [Ainsi] toute morale est annulée. Les commandements de l'Ancien Testament ou les Parénèses de Paul ne sont en rien une morale. Ils sont d'une part la limite entre ce qui fait vivre et ce qui fait mourir, d'autre part, des exemples, des métaphores, des analogies, des paraboles incitant l'homme à s'inventer lui-même. 

Subversion des cultures ? Ceci pourra paraître plus étrange encore. Et pourtant c'est bien exactement ce que nous montre le texte biblique. On sait à quel point aussi bien l'Ancien Testament que le Nouveau sont imprégnés par les cultures environnantes. On peut retrouver les traces de textes égyptiens (Job et tant d'autres) ou assyrochaldéens tout au long de la Bible hébraïque. Et même dans l'Ecclésiaste une pensée indiscutablement d'origine grecque ou égyptienne. Tout le monde sait également que Paul s'inspire abondamment du stoïcisme (...) A l'inverse, cette révélation n'est peut-être pas l'apanage des juifs, n'en trouve-t-on pas des manifestations chez tous les peuples ? Or, ce qui me paraît le seul point passionnant dans ces opérations de reprises, c'est la façon dont les textes sont traités. Jamais on n'insère le texte babylonien ou perse, le texte égyptien ou grec tel quel, dans son identité. On s'en sert et on s'en sert toujours de façon polémique, c'est-à-dire pour montrer à quel point ce texte est inopérant ou faux. 

Il y a dans toute la Bible, à l'égard des cultures environnantes, ce que les situationnistes ont appelé le détournement. (...) Ils en ont changé certains termes, ils l'ont inséré dans un contexte qui le détournait de son sens premier, etc. 

Ainsi le poème égyptien inséré dans Job est radicalement changé parce qu'il est placé dans la relation avec le Dieu d'Israël. De même les récits de la Genèse sont, on le reconnaît très bien maintenant, des récits construits de façon polémique contre les cosmogonies babyloniennes. De même la morale stoïcienne cesse d'avoir et le sens et la portée (universelle !) que l'on prétendait (...). Ceci s'effectue par des voies multiples, l'une des voies très employées par les Hébreux fut l'humour. On prend un mot et on change une lettre, ce qui lui donne un tout autre sens. (...) On procède à des jeux de mots qui soit ridiculisent le texte ou le personnage, soit obtiennent un effet nouveau... Certains exemples sont bien connus : appeler Veau les Taureaux que l'on adorait en Canaan, déformer Baal en Bel-Zebud (le dieu des mouches !), etc. Ainsi les hébreux se sont situés dans toutes les cultures environnantes, ils ne se sont pas clôturés, enfermés, ils les ont connues et utilisées mais pour leur faire dire tout autre chose. Subversion des cultures. (...) 

On peut s'arrêter ici dans ces exemples de subversion du X par rapport à tout ce qui constituait l'univers politique, économique, culturel du monde. [Ceci] étant dit, quel a été l'aboutissement ? Un christianisme qui est une religion. La meilleure affirme-t-on. Au sommet de l'histoire des religions. L'ennui, c'est qu'après (donc en progrès de toute évidence) vient l'Islam... Une religion classée dans l'espèce des religions monothéistes. Une religion caractérisée par tout le religieux, des mythes, des légendes, des rites, du sacré, des croyances, un clergé, etc. Un christianisme qui a fabriqué une morale, et quelle morale ! la plus stricte, la plus moralisante, la plus infantilisante, la plus débilitante, tendant à faire des irresponsables. [Le christianisme] devient une force permanente d'antisubversion. Dans le domaine des cultures nous trouvons exactement la même inversion. 

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Membre, 36ans Posté(e)
Loufiat Membre 2 814 messages
Forumeur vétéran‚ 36ans‚
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il y a une heure, Engardin a dit :

J'en profite pour demander à @Loufiat ce qu'il entend par révélation...

Je vais devoir me contenter de te renvoyer à Ellul et aux parties suivantes, car je ne suis pas qualifié

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Membre, Posté(e)
Scénon Membre 3 780 messages
Forumeur expérimenté‚
Posté(e)
Il y a 2 heures, Engardin a dit :

J'en profite pour demander à @Loufiat ce qu'il entend par révélation.

Au sens étymologique et traditionnel, “révéler” signifier “revoiler” : recouvrir d'un voile la vérité.

Toutes les révélations sont des descriptions voilées du mystère. C'est pourquoi elles paraissent si souvent différentes, voire contradictoires entre elles.

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