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La subversion du christianisme

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Loufiat

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Loufiat Membre 2 808 messages
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Dans La Subversion du christianisme (1984), Jacques Ellul s'attaque à une question "de celles qui me troublent le plus profondément (...) : comment se fait-il que le développement de la société chrétienne et de l’Église ait donné naissance à une société, à une civilisation, à une culture en tout inverses de ce que nous lisons dans la Bible ? (...) Je dis bien en tout. Ce n'est pas sur un point qu'il y a eu contradiction, mais sur tous les points. (...) Il n'y a pas seulement dérive, il y a contradiction radicale, essentielle, donc véritable subversion." 

Ce livre intervient plus de 30 ans après Présence au monde Moderne (1948) dont il est l'un des prolongements. Présence, dont je ne trouve plus mon exemplaire (ce sera donc de mémoire), avait vocation à servir d'introduction pour l'ensemble du volet éthique de l’œuvre de cet auteur atypique qui aura traversé tout le 20ème siècle (1912-1994) en ne cessant de se demander ce que ça veut dire d'être un chrétien dans ce monde - ce qui est attendu de lui. 

Présence pose le problème éthique en ces termes : l’Écoute et la Pratique doivent aller ensemble. L'écoute, c'est l'exégèse biblique - étude de l'Ancien et Nouveau testament. La Pratique, c'est la traduction de ces enseignements dans "les œuvres", dans la vie. Or, ni cet enseignement, ni cette pratique ne se présentent comme un système ; ils ne peuvent déboucher sur aucun code de bonne conduite qu'il s'agirait de suivre et répéter. Pour résumer d'un mot l'exigence qui pèse sur le chrétien, c'est d'être "le sel de la terre et la lumière du monde", c'est-à-dire, selon Ellul, de faire signe au-delà du monde, vers un dieu qui est avant tout le Libérateur, en s'opposant aux puissances spirituelles qui asservissent les hommes. 

La situation où le Christ plonge ses témoins et fidèles, où il leur demande de rester et d'agir, est une situation impossible : ils doivent être et aller dans le monde, mais ne pas être du monde, ne pas lui appartenir, s'y soumettre - de la même façon que, tenté par Satan, le Christ refuse ce que celui-ci propose la domination sur les hommes, qu'elle soit économique, religieuse, politique. La responsabilité du chrétien est d'être et d'apporter à ce monde sa contestation, son sel et sa lumière ; ainsi le jugement doit-il toujours être en alerte, en question, et l'action mesurée à l’aune d'une appréciation juste de ceux qui recevront cette contestation - du contexte où œuvres et paroles vont s'inscrire et faire sens. Encore une fois, il n'est aucun code de bonne conduite, d'organisation sociale qu'il s'agirait de répéter - au contraire c'est la liberté donnée à l'homme de dénoncer les liens dans lesquels il s'enferre lui-même ; et ces liens et leurs visages sont innombrables, chaque fois spécifiques, appelant une action singulière leur répondant en propre.  

Or, cette situation est celle d'un laïc bien davantage que d'un moine isolé sourd et aveugle au monde. 

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Loufiat Membre 2 808 messages
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Mais à l'aune de quoi le christianisme doit-il être jugé ? A l'aune des écritures et de leur message qui font de la pratique "la pierre de touche de la vérité ou de l'authenticité"

"Toute la Révélation du Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob revient incessamment là-dessus : l'homme qui mettra en pratique les commandes de Dieu vivra (...) Tu mettras en pratique ces commandements... L’Éternel te commande de mettre en pratique... Et réciproquement, le mal et la mort sont liés à l'absence de mise en pratique ou encore à la pratique des usages des autres peuples, aux coutumes abominables et l'on met en opposition radicale l’Écoute et la Pratique : ils écoutent mais ne pratiquent pas. Or cette importance décisive de la pratique est exactement reprise par Jésus, presque dans les mêmes termes. Les fidèles sont ceux qui écoutent et mettent en pratique. Et il y a une parabole à ce sujet que l'on entend habituellement fort mal : à la fin du Sermon sur la Montagne, il y a la parabole célèbre de l'homme qui construit sa maison sur le roc ou sur le sable, la première est solide et résiste à la tempête et aux torrents, la seconde s'effondre. En général on dit que le roc c'est Jésus lui-même. Mais ce n'est en rien la parabole ! 

Jésus dit : celui qui entend ces paroles et les met en pratique est semblable à un homme qui construit sur le roc. Autrement dit ce qui est le roc c'est l’Écoute et la Pratique ensemble. Mais la seconde partie est plus restrictive : celui qui écoute les paroles que je dis et ne les met pas en pratique est semblable à un homme qui a bâti sur le sable. Là sans doute seule la mise en pratique est en question, et nous pouvons dire que la pratique est le critère décisif de la vie et de la vérité. 

Or, dans la première génération chrétienne il n'y a aucun doute à ce sujet. Paul le rappelle sans cesse avec force lui qui était le théologien du salut par la grâce : "ce ne sont pas ceux qui écoutent la loi qui sont justes devant Dieu mais ceux qui la mettent en pratique qui seront justifiés. Quand les païens qui n'ont point la loi font naturellement ce que prescrit la loi (...) ils montrent que l’œuvre de la loi est inscrite dans leur cœur..." On a voulu, obstinément, mettre en contradiction une théologie de la foi chez Paul et une théologie des œuvres chez Jacques, mais ceci est radicalement inexact. 

Paul a sans cesse insisté sur l'importance critique de la pratique. Ce n'est pas pour rien que chacune de ses lettres s'achèvent par une longue "parénèse" montrant que la pratique est l'expression visible de la foi, de la fidélité à Jésus. Et il résout la contradiction coutumière dans le texte fondamental de l’Épître aux Éphésiens : "c'est par la grâce que vous êtes sauvés, par le moyen de la foi. Et cela ne vient pas de vous, c'est le don de Dieu. Ce n'est point par les œuvres afin que personne ne se glorifie. Car nous sommes son ouvrage, ayant été créés en Jésus-Christ pour de bonnes œuvres, que Dieu a préparées d'avance afin que nous les pratiquions". 

Le "chevillage" de ce texte est essentiel. Ce qui est rejeté, mis à bas c'est l'autojustification, c'est la glorification de soi par soi, c'est l'autosuffisance de l'homme pour la conduite de sa vie, pour accomplir le bien, etc. Sauvés : c'est par la grâce et non par les œuvres, mais justement pour que nous ne puissions pas nous glorifier par des œuvres. Par ailleurs, il est indispensable de faire les œuvres, car elles sont préparées d'avance par Dieu, elles sont dans le "plan" de Dieu, et quant à nous, nous sommes créés afin de pratique ces œuvres. Ce n'est pas Dieu qui accomplit les œuvres, c'est nous qui en avons la responsabilité. La mise en pratique est alors chez Paul à la fois le critère visible que nous avons sérieusement reçu la grâce, et que nous sommes effectivement entrés dans le Plan de Dieu. Donc pour Paul, dans la droite ligne de Jésus, la pratique est la pierre de touche de l'authenticité. Nous sommes bien en présence d'une constante millénaire. 

Dès lors ceux qui attaquent le christianisme sont parfaitement habilités à le faire à partir de la pratique désastreuse qui fût la nôtre. Les attaques de Voltaire, d'Holbach, de Feuerbach, de Marx, de Bakounine pour ne citer que ceux qui nous concernent le plus directement sont parfaitement exactes. Et au lieu de se défendre contre elles et de faire une maladroite, inutile, méprisable apologétique, il faut écouter leur attaque, prendre au sérieux ce qu'ils nous disent. Car ils démolissent le christianisme, c'est-à-dire très exactement le dévoiement que la pratique chrétienne a fait subir à la Révélation de Dieu."

La Subversion du christianisme, pp. 11-13, La Table Ronde 2018. 

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