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Affichage du contenu avec la meilleure réputation le 29/03/2021 dans Billets
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Je ne fais rien de mes journées, en fait je vis comme un mort, A hanter le canapé, sans mettre un pied dehors. Impossible de me tromper, si je ne fais rien je n’ai jamais tort. Je préfère affronter mes regrets que d’être vaincu par les remords. Je ne suis pas marteau, je ne serai jamais le clou qui dépasse. Je préfère passer inaperçu qu’on me reproche de prendre trop de place. Parce que risquer d’être vu c’est risquer qu’on me les casse, Je préfère rester au chaud que d’essayer de briser la glace. Vive les icebergs, c’est pour la terre si je jette un froid. Je suis un homme vergue, à toute demande je réponds en croix. Ils ont l’amitié prédatrice dont je ne serai jamais la proie ; Je préfère être pris pour un tordu qu’être un vendu qui se croit droit. Je suis un lettré contraint de suivre la loi du nombre. Je suis paumé comme un sextoy sur un étal de concombres. Ils sont toujours en train de foncer, pas étonnant que l’avenir soit sombre. Je préfère encore me défoncer que de courir après mon ombre. Comme un fantôme, je suis coincé entre les quatre murs de ma chambre. Aux alentours, la seule verdure c’est celle de mes plants de chanvre. Ils ont raison, je ne suis qu’un drogué incapable de redescendre. Je préfère mourir dans ma fumée que de vivre dans leur cendre. Je les ai vu brûler des champs, des forêts et des mers Pour récolter lithium, pétrole et autres luxes éphémères. Ils ravagent un patrimoine pour produire des cartes mères. Je préfère qu’émerge un monde sans môme qu’un môme sans terre. Pour ne pas vivre face contre terre, je me suis tourné vers les cieux. Ça ne coûte rien de baisser les bras, ça ne coûte rien de lever les yeux. Je me suis drapé dans ma vertu et lui ait donné le nom de dieu. Parce que je préfère me voiler la face que d’avouer que je suis comme eux.2 points
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On m'avait dit: — "Vous devez absolument le rencontrer. Vous avez quelque chose en commun." Lui, c'était l'homme que jusqu'alors je connaissais sous le pseudonyme de "Prometheus". — Jamais vu en public, il étendait ses réseaux en secret, jouant aux ombres, manipulant à distance de grandes quantités d'hommes et d'argent. Je ne l'avais jamais aperçu — moi non plus, comme tant d'autres. Quelle fut donc ma surprise ce jour-là en réalisant que l'anonyme était à la fois si inconnu et si proéminent — car dès que je le vis je le reconnus — et comment donc! — c'était le troisième frère Bogdanoff. Tard le soir. J'étais dans l'un de ces corridors souterrains, aux murs couverts de livres et de caisses poussiéreuses, que l'on trouve sous tous les grands musées du monde. Les "archives" — un véritable dédale. La plupart des gens n'imaginent pas le nombre de pièces que possèdent réellement ces établissements. Les expositions permanentes n'en montrent qu'une infime partie; la moitié étant d'ailleurs des moulages modernes, pour garder l'original à l'abri. Là, en bas, dans chacun de ces cartons se trouvaient des morceaux de tablettes babyloniennes, des papyri qui n'intéressaient que les spécialistes du démotique, des fragments de poterie qui n'avaient rien de particulier ou de fascinant et restaient donc dans leur boîte, et tant d'autres artefacts... Les étagères s'étendaient sur des kilomètres — si l'on eût mis chaque corridor bout à bout. Quelques couloirs étaient high-tech, mais la plupart ressemblaient plutôt à celui-ci: boisé, étroit, et rempli de livres et de cartons soigneusement étiquetés. Quelques néons trop blancs, et quelques ampoules trop faibles pour toute lumière. Il n'y a plus de fenêtres une fois sous terre, dans le labyrinthe. Par endroits ils se connectaient à des galeries discrètement rénovées et qui faisaient partie de l'ancien réseau des catacombes de Paris. Des grilles modernes avaient été placées çà et là pour éviter que les accès ne soient découverts par des profanes cataphiles. — C'est ainsi que l'on pouvait passer par la cave d'un immeuble proche du Louvre, pénétrer les archives, suivre un détour particulier, pour enfin se retrouver dans une grande salle située quelque part sous la ville (je n'ai jamais su où exactement), qui servait de sorte de "salle d'audience" pour Pavel Bogdanoff. Tout le monde connaît les deux autres frères: leur famille alliant une ancienne lignée noble tatare avec celle des Ostasenko, nobles de Poméranie; leurs visages qui au fil des ans s'étaient tuméfiés à force d'injections au menton et aux pommettes; les mensonges et les controverses, et malgré cela leur omniprésence dans certains cercles médiatiques et politiques; les réseaux que l'on en devinait... Avec toujours l'hésitation renouvelée à chaque livre ou chaque affaire: devait-on les prendre au sérieux... — Il en allait tout autrement pour le troisième. Il vivait caché, donc personne ne se posait la question quant à lui car l'on n'en connaissait généralement pas l'existence; mais moi, je savais bien, de par nos relations communes, et ces longues années à lire les planches signées G⸫M⸫Prometheus♅ qui circulaient dans certains milieux, que cet homme était un maître d'échecs. Manœuvrant ses pièces et sacrifiant des pions. — Physiquement, son visage était immédiatement reconnaissable. Lui aussi était passé par les mêmes bistouris, le même botox, ou alors le même laboratoire américain fictif dans les années 1990. Lorsqu'il sortait au grand jour, on avait toujours dû le confondre avec l'un de ses frères. Je pénètre dans la salle. Ici, le sol et les murs sont couverts de tapis orientaux; on se serait cru dans une pièce d'un palais du Caucase. Les tapis dissimulent une estrade, sur laquelle trône une chaise au dossier haut et sévère. Aussitôt je le reconnais. Ses traits sont fixes; il ne fait pas un geste. Est-ce pour le cérémoniel, est-ce l'habitude d'un homme qui a appris à force d'exercices à maîtriser chacun des plus petits muscles de son corps, jusqu'à savoir rendre son visage absolument immobile? — C'est l'impression qu'il me donne. L'on devine immédiatement qu'il possède un quelque chose que n'ont pas ses frères. Je remarque à peine deux acolytes, entièrement vêtus de noir et aux visages masqués, qui se tiennent à deux recoins de la pièce. Des hommes de main, certainement; ceux-là aussi sont immobiles, et l'on sent bien qu'au mot de passe adéquat les agents feront ce que leur maître ordonnera. — Mais voilà que celui-ci prononce enfin des mots. Sa voix de basse résonne dans la pièce comme si c'était le coffre d'un instrument; puissante, très bien articulée: — "Je vous rencontre enfin, ô cher Frère Sept-Points Tiresias. — Ave." Je comprends immédiatement l'allusion. Sept points. La seule explication pour qu'il connût ce détail était qu'il était lui-même chargé de fonctions équivalentes. C'était donc lui qui s'occupait de l'Île-de-France? Toute l'envergure de ses manœuvres prenait tout son sens à cette simple révélation... Cela ne pouvait également signifier qu'une seule chose: il avait une faveur pressante à me demander — c'était un homme qui avait besoin de quelque chose. Une information secrète et qu'il ne pouvait pas obtenir de son agent-double habituel, Monsieur Lévy.2 points
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Adieu l’espace et ses confins, Je squatte le canap’ et ses couffins. Si je reste couché c’est, qu’in fine, Dans mon appart, je suis confiné. J’ai pas de copine, je suis infidèle, je trompe l’ennuie. Toujours en pyj’, même en journée je vis la nuit. Le bout du rouleau, moi je m’en tape j’ai du PQ pour toute l’année. Mais je suis sympa, si t’as du shit j’ai peut-être des feuilles à te dépanner. Mais si t’as rien, t’es dans la merde et je m’en lave les mains. Garde tes distances, la visioconférence c’est plus humain. Je suis isolé et sans amour, mais j’ai Youporn, je m’en bat les couilles. Geste barrière, c’est quand on peut pas se voir qu’on se serre les coudes. Je paie sans contact, j’ai pas d’écran tactile, je suis pas câlin. Mais j’ai changé depuis qu’on mange du pangolin. Je rêve de bises, de poignées de mains, de faire l’amour sans porter de masques. Je veux revoir des prises de catch, des prises de tête, pas de prises de casques. Je traine sur twitter et sur tik tok, en quête d’amis. Je suis tellement seul, je parle aux voisins, j’appelle mamie. Sur l’alcool je lève le pied, y a que sur le net que je lève mon verre. Me laissez pas seul pour l’apéro, venez on s’accorde un plaisir solidaire. Être seul ça saoule, c’est pas facile, je regrette mon ex. Et si ça se trouve c’est elle qui me manque, pas juste son sexe. C’est vrai qu’elle en branlait pas une, où en tout cas jamais la mienne, Mais si elle me laisse tremper la plume, promis j’en fais ma cheffe indienne. A part moi-même dans ma chambre, plus rien ne tourne rond. Je voulais glander quand je bossais, maintenant je rêve de réunion ! Depuis mes premiers pas, j’ai plus jamais marché Mais je vais courir tous les jours pour une bouffée d’air pollué. Nique le canap’ et ses couffins, Je pars vers l’espace et ses confins. Si jamais je reste confiné Je serai sportif, sociable, travailleur et romantique ! Je préfère rester un con fini.1 point
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Il est déjà midi et c'est la dèche. Je suis là et je n'ai rien. Je suis arrivée dans cette ville avec pour toute possession ce que j'ai dans mon petit sac de voyage, et 40 euros en poche. Je n'ai pas d'endroit où dormir. Aujourd'hui encore je vais sauter le repas; il me reste quelques heures pour trouver toit et couvert. Sinon, je vais tenir deux-trois jours puis me retrouver à la rue, nouvelle mendiante. J'aurais fait tout cela pour rien, et ce sera la mort rapide ou lente. En parcourant les rues pavées du centre-ville, je me disais que j'exagérais; il y a toujours des associations, les services sociaux, et même des centres d'hébergement d'urgence dans cette ville. Par contre je ne les connaissais pas bien, et comme je n'avais ni téléphone ni internet, impossible de vérifier en deux clics. Il faudrait retrouver une librairie — il y a généralement quelques ordinateurs que l'on peut utiliser gratuitement. En même temps... j'ai entendu tellement d'histoires d'horreur, dans ces foyers. Coups, violences, duretés... J'avais vraiment envie d'éviter ça. Au moins un peu plus longtemps. Et puis, quelle alternative? — Ce n'est pas comme si je pouvais rentrer "chez moi"... À cette heure, les rues sont animées; les restaurants laissent tous entendre un brouhaha joyeux. Le soleil chauffe l'air, le printemps va devenir été. C'est la saison où déjà affluent les touristes étrangers. On les devine facilement: là, un chapeau, là, une chemise à fleurs, là, des lunettes de soleil... à chaque fois, c'est juste un détail de la tenue qui trahit tout de suite le touriste. C'est décidé, dès que je connais un peu mieux la ville, j'essaierai de leur vendre mes services de guide touristique. Les américains et les allemands payent toujours pour quelques informations glanées d'une locale; ils en tirent l'impression d'être déjà sortis des sentiers battus. À chaque terrasse, des couples et des groupes d'amis partagent leur repas sous les parasols, partout de sortie. D'autres attendent encore le service, d'autres encore patientent simplement pour que le serveur les remarque enfin. À la pizzeria du bout de la rue, à côté d'une belle place verdie, c'est encore plus prononcé. Je m'arrête. Ok — je vais tenter le coup. Je passe les terrasses, rentre, et me dirige directement vers le comptoir où un homme aux cheveux poivre et sel trépigne. Dans la pizzeria, je ne vois qu'un seul serveur: un garçon presque aussi jeune que moi, tout frêle et qui avait l'air d'avoir été employé la veille. Pour s'occuper d'une trentaine de convives... Ils ont un problème immédiat. Ça, c'est facile de le voir; aussi cela raffermit ma voix lorsque, me tenant bien droite devant l'homme qui vient de me remarquer: — "Vous avez besoin d'une serveuse?" Il souffle. Il pensait certainement tout d'abord que j'étais une cliente qui allait lui crier dessus à force d'attendre. Mais maintenant il me regarde différemment. C'est déstabilisant: comme pour me jauger en un instant, calculant la possibilité. Étant donné le problème auquel il faisait face tout de suite, je décidai d'abattre une autre carte. — "Je commence tout de suite si vous avez besoin d'une serveuse." — S'il me demandait un CV, ce serait évidemment une fin de non-recevoir. — "Vous avez de l'expérience?" — "Oui", mentis-je. Il hésitait encore un instant en silence, soit qu'il ne me crût qu'à moitié, soit qu'il voulût me communiquer que c'était une faveur et qu'il pourrait se passer de moi à la moindre faute. — "Ok. Ça marche. Essai immédiat, on en reparle tout à l'heure." Je dépose mon sac derrière le comptoir, et il me tend un tablier noir avec l'enseigne de l'établissement. À un signe, je comprends qu'il faut m'attacher les cheveux en queue-de-cheval. Bloc-notes, crayon; la panoplie est complète. Avec un peu de chance, il ne va pas trop m'arnaquer et j'aurai au moins quelques euros de plus en poche à la fin du service. D'un monosyllabe, il appelle l'autre garçon. Pas de perte de temps: "Ça, c'est Jean. Jean, tu fais toutes les tables paires, et toi" — il ne connaissait même pas encore mon nom — "tu fais les impaires." — On hoche la tête. J'ai juste le temps de dire un mot à mon collège — "Florence" — et nous voilà à marcher dans tous les sens pour prendre les commandes. C'est presque le chaos, mais à deux on a une chance. Du ton le plus professionnel... — "Bonjour Messieurs, avez-vous fait votre choix?" — "Bonjour, voici notre carte." — "Voulez-vous boire quelque chose?" — "Bonjour! J'espère que vous appréciez votre séjour dans notre ville" (pour les touristes). — Ça ne cesse pas. Je griffonne rapidement les commandes, court presque jusqu'à la fenêtre de la cuisine, à côté du comptoir, là où l'homme crie les chiffres et les plats au cuisinier. Prendre quelques verres, la carafe d'eau... ressortir, re-rentrer, récupérer un plateau avec les assiettes... Parfois c'est si lourd que je me dis qu'un faux-pas va me trahir et que tout va voler sur les habits du client le mieux vêtu, et que je vais me faire virer moins d'une heure après avoir pénétré les lieux. Je n'ai jamais autant marché, les muscles de mes jambes me le crient. Pourtant, toute cette activité ne cesse de me donner de l'énergie, et j'oublie ma situation à chaque salutation enjouée de nouveaux clients. Le temps passe vite. Pas d'accident. Rapidement, il ne reste plus que deux hommes parlant affaires et partageant une grande pizza "bûcheronne" (jambon du terroir, champignons sauvages). Ils sont venus tard et progressent très lentement. Et, en terrasse, quelques couples prolongeant le dernier café après avoir payé un peu plus tôt. — L'employeur me fait signe de venir le voir, et à Jean que c'est à lui de surveiller la dernière table. — "Bon, c'était pas mal. Tu t'appelles comment?" Je lui réponds. Il sort une excuse, que j'écoute à peine, comme quoi ce travail ne peut pas être officiel, mais qu'il veut bien me garder. Travailler au black et pour pas grand-chose, je m'y attendais, donc ça me va. Et puis je pourrais moi aussi toujours partir le jour-même où je trouve autre chose, si je trouve autre chose... — 5 euros de l'heure... Il me tend un billet de dix. Ça me paraît à la fois étrange — être payée si peu et au compte-goutte — et très impressionnant, puisque j'ai juste un peu couru partout et fait des sourires sans effort, et l'on me paye autant pour ça... La dualité de mon ressenti m'étonne. Ça me semble à la fois peu et trop. C'est donc ça, mon entrée dans la "vie active"? — Certains touristes américains m'ont laissé des pièces, ce qui doit faire un peu plus de cinq euros de plus. Vite, un peu de calcul. Trois heures le midi, quatre le soir; il m'a dit que c'était du "6 jours sur 7"... — 24 fois 35... incroyable, 800 euros? - Je sais bien que ce sera au mieux saisonnier et qu'on peut me faire partir n'importe quel jour, et pourtant j'ai l'impression d'avoir décroché le jackpot: quelque chose, n'importe quoi, qui me permettra de tenir quelques semaines. — "Tu reviens à 18 heures?" * En étudiant le plan du quartier à un arrêt de bus, je découvre que la faculté de sciences est juste à côté. Il suffit de suivre l'avenue, traverser un parc, et on y est. Or, cet endroit a exactement ce qui m'intéresse — c'est ainsi qu'une demie-heure plus tard, je me retrouve là-bas, en face d'un tableau de liège, couvert d'annonces, de flyers, de documents et autres papiers épinglés sur toute la surface du tableau. Beaucoup ont été placés par-dessus d'autres notices, certaines anciennes, d'autres simplement malchanceuses. Publicité pour un syndicat étudiant pour la prochaine rentrée, notice d'un intervenant donnant une conférence dont le titre est incompréhensible (quelque chose "acide valproïque" et des chiffres)... Et dans un coin, des papiers dont l'on peut arracher des lamelles avec un numéro de téléphone mobile: les petites annonces pour colocataires. Je repère la plus récente. Encore intacte, elle vient certainement d'être posée. "Petit appartement proche centre-ville, 3 étudiants, recherche colocataire H/F pour quatrième chambre" — avec un prix dérisoire et un numéro. Un garçon grand et maigre vient à côté de moi et jeter un coup d'œil aux notices. Il a des lunettes et une casquette qui ne lui va pas du tout. Noire avec des motifs floraux dorés, et quelques lettres: Versace. — "Excuse-moi? Tu peux me prêter ton téléphone?" — Lui, n'ayant ni l'habitude qu'une fille lui adresse la parole et encore moins que ce soit pour lui emprunter son smartphone, semble ne comprendre qu'à moitié et reste là, la bouchée bée et l'air bête. J'essaie de le rassurer. "T'inquiète" — je pointe l'annonce — "Je veux juste appeler ce numéro-là pour voir si c'est dispo. Je ne vais pas te taxer ton téléphone..." - puis j'ajoute: "Le mien ne marche plus", en mentant. Avec réticence, il accepte, compose lui-même le numéro puis me passe son téléphone. La coque représente un groupe de musique que je ne reconnais pas. Il se tient près de moi, cherchant sans doute à éviter que je prenne la fuite en le volant. — "Allô, j'appelle pour l'annonce..." C'est un homme à la voix un peu aiguë qui me répond. Oui, la chambre est encore disponible; l'annonce venait d'être posée à midi. J'étais la première. Par contre, impossible de visiter aujourd'hui. Ils pensaient que ça prendrait quelques jours, du coup ça n'est possible qu'après-demain. J'insiste un peu, pour voir si c'est vraiment le cas, mais effectivement: rien d'ici après-demain. Par contre, comme j'ai l'air intéressée, il me promet que je serai prioritaire si ça me convient. Ok. Je tends le téléphone à l'étudiant. — "Tu vois, c'était la vérité. Merci". Étonnamment, lui aussi me dit "Merci", en récupérant son bien. Ah, l'on s'attache à ces petites choses... En me redirigeant vers le centre-ville, je me demandais bien comment j'allais passer la nuit. Dépenser tout du peu que j'avais pour dormir à l'hôtel ce soir ne me plaisait pas tant que ça, mais je ne voyais pas beaucoup d'autres options. Du reste, je n'eus pas beaucoup de temps pour y réfléchir, car déjà l'heure approchait, aussi je m'avançais à grands pas pour retourner à la pizzeria, et en espérant que l'offre tînt toujours. L'homme aux cheveux poivre et sel me confia à nouveau le tablier. Ce fut reparti. Au moins, ce soir-là, nous étions trois serveurs pour gérer l'afflux de touristes. * Il est déjà 22 heures. Personne d'autre ne viendra ce soir. Le rythme avait été incessant au début, puis par petites vagues, puis ces longues pauses au comptoir. Finalement, le gérant nous avait proposé un verre avant que chacun ne rentre chez soi. Pas d'alcool pour moi — je ne bois pas — donc il m'avait donné un café. C'était la première chose que j'absorbais de la journée entière. En portant la tasse brûlante aux lèvres, je pensai avec un sourire que si j'avais eu un complice pour prendre une photo, j'aurais peut-être pu accepter le verre d'alcool. Il se serait retrouvé avec le problème d'avoir servi une mineure. Ça devait bien valoir quelque chose, que d'éviter de tels ennuis... En même temps, j'appréciais qu'il m'ait donné une chance aujourd'hui, donc je n'allais peut-être pas lui faire ce coup-là. Le ton amer du café me rappelait que j'avais faim, et que je n'avais toujours pas d'endroit où dormir cette nuit. — Si je voulais rejoindre le quartier de la gare, là où se trouvaient les hôtels miteux, ceux qui seraient certainement les moins chers de la ville, il fallait que je me mette en route. — "Au revoir, à demain." J'aurai donc au moins une raison de me lever le lendemain: j'avais un job. Le long des rues et des allées, je croisais des fêtards qui se rendaient en boîte. Je n'avais plus d'énergie pour danser, et j'aurais fini par m'évanouir avant de trouver un compagnon qui me loge chez lui pour la nuit, alors cette option était déjà exclue... À pas rapides, je continuai dans la direction de la gare, sans prêter oreille à un passant éméché qui me lançait une remarque déplacée. J'avais peur que là-bas, à côté des hôtels de passe, j'allais devoir en entendre des pires, de la part d'ivrognes plus dangereux. — Mais au lieu d'y penser, à nouveau le fumet délicat d'un repas chaud me parvint aux narines, et m'embrumait le cerveau. D'où cela venait-il? Au bout de la rue, un fast-food avec l'enseigne du "M" doré. Dans une ruelle à l'arrière, étroite et sale, je vois les grandes poubelles qui viennent des cuisines. Il n'y a personne et il commence à faire sombre. Je pense que je peux y aller sans me faire repérer. Faire les poubelles à 17 ans... À vrai-dire je n'y réfléchis pas tant — je veux juste pouvoir manger quelque chose histoire de tenir un jour de plus. La poubelle est énorme. Je repousse le lourd couvercle et jette un coup d'œil. L'odeur est mauvaise, mais pas vraiment pire que le reste des recoins de la ruelle — ce n'est sans doute que le fond qui, à force de ne pouvoir être entièrement vidé, mijote et fait éclore de longs mélanges. Par contre, en surface, les grands sacs plastiques blancs sont bien fermés et pas vraiment tachés. J'en remarque un qui contient des emballages de sandwichs. Avec les ongles, je perce un trou dans le plastique et y plonge la main. C'est assez incroyable, je trouve assez facilement ce qui ressemble à deux burgers entiers et en bon état. Et une poignée de frites molles. — "La pêche est bonne?" Je manque tomber dans la grande poubelle tant je sursaute. — Je me retourne, déjà prête à fuir si c'est un employé qui allait me faire la leçon sur les règles débiles de l'enseigne pour maximiser le gâchis... Mais non, c'est quelqu'un d'autre. Un punk maigre et qui a l'air aussi mal en point que moi. Il a le regard à moitié dans le vide. Il est perché mais semble bienveillant. Il remarque les petits cartons dans mes mains. En guise de réponse, je lui en tends un. Mais lui, d'un geste habile trahissant l'habitude, se hisse sur le rebord de la grande poubelle et fouille le sac que j'avais percé pour en soutirer de nouveaux secrets. Rapidement, lui aussi héritait de deux burgers entiers, et d'un autre à peine entamé. Puis il m'invite à nous déplacer un peu plus loin, là où la ruelle devient encore plus étroite et rejoint un espace caché entre un muret et une sorte de terrain vague. — "Fais juste gaffe qu'on ne voie pas, sinon ils vont faire comme les autres Macs, et asperger leurs burgers d'eau de javel avant de les jeter", me prévient-il. — "Ils font ça?!" — "Tout plutôt que de donner aux pauvres." Nous nous accroupissons contre le muret et dînons ainsi, en silence. La rencontre est étrangement sympathique. Que c'est agréable malgré tout de partager un repas à deux... Même ainsi, sur le sol sale et dans la pénombre. Entre deux bouchées, je l'observe. Il est grand, les cheveux rasés d'un côté et encore assez courts de l'autre. Je pense qu'il est brun, mais c'est difficile à dire, comme le côté avec des cheveux est teinté en rose et en bleu. À l'une des oreilles, un bijou scintille. Ses joues sont assez creuses, mais ce n'est pas vraiment une maigreur; juste un visage très particulier. Ses habits — veste en cuir, jeans — sont abîmés, mais il n'est pas sale et ne sent pas mauvais. C'est un homme qui a un toit — impossible qu'il soit SDF. Nous sympathisons. Je me confie un peu à lui, tout en restant sur mes gardes. Je lui laisse comprendre que je cherche un endroit pour la nuit, mais sans lui révéler que je n'ai pas d'autres options. En fait, rapidement de lui-même, il m'invite à rejoindre son groupe dans un squat sur la Presqu'Île. Je ne décèle pas d'intention cachée dans sa proposition. Je crois qu'il se sent seul. Il a dû ressentir la même chose que moi, à partager par hasard son repas avec une inconnue. L'homme reste un animal social... Alors j'hésite, réalisant qu'après tout je risquais presque autant en me dirigeant vers les hôtels de la gare qu'en suivant le punk inconnu. Je décidai de poser la question qui me ferait pencher pour une option ou l'autre: — "Il y a une douche?" Il rit. C'est amusant: je ris aussi. Le courant passe, en tout cas. — "Bien sûr. Il y a même une baignoire. On a l'eau et l'électricité. Rien n'a été coupé. C'est un appartement secondaire, le propriétaire n'est encore jamais venu. " Je décide de le suivre. * Minuit. — Je suis allongée dans la baignoire. L'eau est si chaude qu'à chaque mouvement, elle vient brûler le pli de l'articulation qui a bougé. C'est tellement relaxant — c'était seulement à ce moment-là, sans plus bouger, que je m'étais aperçue d'à quel point mes muscles étaient endoloris. Toute la marche de la journée, les deux services, l'aller-retour vers la faculté... J'avais tout vécu dans l'instant. Et là encore, je sentais que mon cerveau se voilait déjà un peu, et que je ne pourrais pas vraiment penser au futur si je l'avais voulu. Si j'arrive déjà à manger, à dormir, et à gagner quelques euros pendant plusieurs jours de suite, alors c'était déjà parfait pour un nouveau départ dans celle ville inconnue. L'appartement squatté était simple mais m'avait semblé luxueux. Ils y vivaient à quatre. Il y avait l'homme que j'avais rencontré, qui s'appelait Cris. Il y avait aussi un couple, Jo et Véga, et pour eux aussi l'adjectif "punk" convenait. Je ne les avais qu'entre-aperçus par l'entrebâillement de leur chambre. Elle avait les cheveux teints en rose fluo et des piercings sur tout le visage. Le dernier colocataire, lui, avait un style un peu différent. Thomas. Il avait le crâne rasé, portait un treillis militaire et le tee-short noir de ce qui devait être un groupe de musique extrême. Il m'avait également paru étonnamment musclé; ce type-là, d'une manière ou d'une autre, ne devait pas être porté sur la bière mais plutôt sur des exercices incessants pour se tailler le corps — ou alors il avait un gène d'athlète que pourraient lui envier les bodybuilers. Taciturne et très impressionnant. Je restais dans l'eau jusqu'à ce que soudain elle me parût froide. Impossible de savoir combien de temps le moment plaisant avait réellement duré; je n'avais pas de montre non plus. Là, sur le sol de la salle de bains, le sac qui ne me quittait plus contenait toutes mes possessions. Quelques habits, quelques produits de toilette, quelques papiers, des objets divers... Vraiment peu de choses, juste le nécessaire. Je ne voulais pas penser non plus aux événements qui m'avaient conduit jusqu'ici. Ça n'en valait plus la peine. Si je commençais à m'apitoyer sur mon sort, j'allais me mettre à pleurer, je n'allais plus pouvoir rien faire, et je n'aurais plus accès à toute cette énergie qui m'avait fait survivre aujourd'hui. Je regardais le bout de mes doigts — ils s'étaient ridés dans l'eau. Il paraît que ceux des morts ne fripent plus, pensai-je. Pas de séchoir à cheveux dans la salle de bains. Par curiosité, je fouillai chaque tiroir. Produits ménagers, quelques serviettes, un gros sac de nourriture pour chien — pourtant je n'avais pas vu d'animal? — et puis aussi une trousse de toilette qui devait appartenir à Véga, puisque j'y trouvais son maquillage. Dans une étagère amovible, je découvris quelques boîtes de médicaments. Du tylénol, de l'ibuprofène, quelques bandages... du mercurochrome et de la ouate... et — tiens — des plaquettes de Prozac. Il n'en restait pas beaucoup. J'empruntai un bandage et quelques pilules d'ibuprofène, juste assez pour que ça ne se remarque pas. Au cas où. — Tenue de nuit — brossage de dents — la longue journée est finie... Je rejoins le salon. C'était là, dans un recoin de la pièce, que Cris m'avait installé un sac de couchage. Il y avait une sorte de drap en-dessous, mais à part celui-ci ce serait à même le sol. Il y avait un coussin. En remettant mes affaires dans l'ordre, j'adaptais mon petit sac de voyage pour que celui-ci me serve d'oreiller. Comme ça, impossible de me le voler durant le sommeil. Précaution sûrement inutile, mais on prend vite certaines habitudes. Le coussin, lui, je le prendrai dans les bras; et ainsi, j'aurai l'impression de ne pas être si seule. ...si seule. Les yeux qui se ferment... — aussitôt, le Sommeil. (à suivre)1 point
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Des broussailles, qu'il faut écarter en faisant attention: certaines branches ont des épines. D'un côté, la forêt; de l'autre, la plage. Personne ne vient par ici; les endroits touristiques sont bien plus loin, au Sud. Ici, le sable est parsemé de gravas, de pierres plus ou moins grosses, mais dont les arêtes peuvent être tranchantes; personne ne s'y aventurera pieds nus. Les marées ont dessiné des grandes lignes colorées le long de la plage — des strates: tout d'abord, le mélange de terre et de sable où poussent les buissons épineux — puis le sable rocailleux et blanchâtre — une ligne de roches, au ton rose pâle — une rangée d'algues noires — puis le sable qui devient de plus en plus foncé et vaseux jusqu'à rejoindre la mer. L'océan. Le vent souffle souvent en fortes bourrasques venues de l'Atlantique; avec elles vient l'odeur salée des algues et de la vase, la fraîcheur de l'air, mais souvent aussi l'odeur particulière des cadavres de limules qui sèchent çà et là sur le sable. Celle-là était plus désagréable au début, mais l'on s'y habituait vite. À certaines saisons, la fragrance des algues prenait le dessus. L'odeur de l'océan est forte et iodée. Comme chaque jour, l'homme vient ici prendre des mesures. Il faut venir plusieurs fois quotidiennement pour vérifier à la fois marée basse et marée haute; pourtant il ne cherchait pas à établir une nouvelle courbe de marée, mais plutôt à avoir suffisamment de points de données pour suivre, mois après mois, l'avancée de la montée des eaux. Depuis cinq ans qu'il vivait ici, il l'avait bien vu de ses propres yeux: au-delà des saisons du calendrier lunaire, le niveau de l'océan à marée haute n'avait cessé de se rapprocher du rivage. Ce témoignage si concret de ce qui devait être un changement climatique l'avait tout d'abord fasciné, puis rapidement fort inquiété. À la vitesse où cela allait, il ne faudrait qu'une dizaine d'années pour commencer à causer de graves problèmes pour certaines habitations côtières. Les maisons les plus riches se trouvaient plutôt sur les collines, là où l'on avait une meilleure vue sur l'Atlantique; et tant que ceux-là ne seraient pas menacés, rien ne serait fait. La petite bourgade allait à la catastrophe. Et lui s'était retrouvé, sans le prévoir, aux premières loges pour le long spectacle. — Il prit la mesure et se re-dirigea lentement vers sa maison. — "Tu suis toujours les marées?" C'était Jean qui avait parlé. L'homme avait eu la surprise en rentrant chez lui d'y retrouver le couple d'ami qu'ils connaissaient depuis qu'ils s'étaient installés ici. Ils étaient venus tôt. Jean et Svéa — alors qu'eux s'appelaient Samuel et Jade. J. et S., S. et J.: la coïncidence les avait beaucoup amusé, depuis le début. Régulièrement, ils organisaient un apéritif en soirée, comme aujourd'hui, et passaient un bon moment ensemble à discuter de choses et d'autres et à se rappeler de vieux souvenirs. Comme à chaque fois, Svéa et Jade parleraient de scrapbook et d'arts plastiques, alors que Jean, lui, serait intarissable sur son loisir qui l'amenait lui aussi le long de chaque plage: la détection de métaux. — "Regarde ce que j'ai trouvé aujourd'hui", fit-il. Jean lui tendit une pièce en argent. Rien que l'année et la valeur témoignaient qu'il s'agissait d'une découverte rare: un demi-dollar de 1936. — "Regarde ici, sous le bateau à voile avec la devise". Samuel y décoda l'inscription: Long Island Tercentenary. — "C'était une pièce qui n'a pas circulé. C'est pour cela qu'elle est en argent plutôt que comme aujourd'hui, en alliage de cuivre et de nickel. Tu imagines, retrouver ça? Qui se balade avec ça dans la poche?... 1936, c'est l'année du tricentenaire de Long Island: en 1636 un groupe de puritains anglais est venu s'y installer, en côte, depuis le Connecticut." À force de collectionner des vieilles pièces, Jean commençait à devenir un expert en numismatique. Il faut dire que le long des plages, l'on trouvait plus souvent des pièces de monnaie que des bijoux oubliés. Le détecteur était très efficace pour le cuivre; alors sa collection de vieux pennies prenait de plus en plus de place. Un jour, il avait eu une chance inouïe: il avait trouvé une pièce très rare. Un "Wheat" penny de 1920. Sur une face, le petit "S" indiquait l'endroit de sa fabrication (en l'occurrence, San Francisco). Il s'avérait qu'au vu de sa qualité, cette simple pièce d'un penny valait désormais à peu près cinquante mille fois son prix, presque un millier de dollars... Ce jour-là, il avait exulté en montrant sa découverte à Svéa, puis à son couple d'amis; il avait aussi hésité entre la conserver, ou se résoudre à la vendre — ce qu'il avait finalement fait. Il préférait le procédé de découverte, plutôt que l'accumulation. Ç'avait juste été une victoire qui le motivait à continuer le hobby. — "Est-ce que tu vas la vendre elle aussi?" — "Je ne sais pas encore. Sans doute. C'est déjà suffisamment difficile de retrouver le propriétaire d'une bague de fiançailles, alors pour une pièce rare en argent..." * Samuel se réveilla dans la nuit. L'horloge électronique indiquait 3 heures du matin passées. La pénombre était silencieuse; seul un trait de lumière à côté de la fenêtre laissait deviner la lune. Impossible de se rendormir; alors il se leva, vérifia le calendrier des marées et ses dernières prises de note. L'heure se révélait idéale — la basse mer était prévue pour dans une trentaine de minutes. Il aurait assez de temps pour enfiler quelque chose, longer la forêt, passer la ligne des broussailles épineuses puis aller prendre une nouvelle mesure. En pleine nuit, il ne le faisait pas souvent, mais ce serait un point de plus dans son ensemble de données, ainsi qu'une balade rafraîchissante qui lui permettrait peut-être alors de retrouver le sommeil en rentrant. Au-dehors, tout semblait grisâtre; la lune était presque pleine et illuminait tout de sa lumière étrange. On pouvait se déplacer sans problème, sans lampe-torche ni autre source lumineuse — mais les faibles tons donnaient à tout le paysage l'apparence de se mouvoir dans un film en noir et blanc. Par contraste, les buissons à la lisière de la forêt abritaient des recoins totalement obscurs. L'homme approcha du rivage. Il faisait très frais; d'intermittentes brises apportaient avec elles l'odeur — décuplée dans l'obscurité — du sel, et de quelque poisson mort et froid. Difficile de négocier les arbustes épineux — il manqua tomber, dû sautiller entre deux branches. Une sensation de chaleur le long de son tibia trahissait une probable éraflure. Tel serait le coût de préférer se déplacer à la lueur de la lune... La plage à basse mer semblait immense. La grande étendue de sable et de vase, là où l'océan s'était retiré, s'étalait en une vaste surface, qui réfléchissait la lumière et devenait indistincte — ainsi il était presque impossible, de loin, de déterminer où la plage s'arrêtait, et où commençaient les vagues. Dans le silence de la nuit, il entendait au loin les faibles clapotis de l'océan au calme. Alors il s'approchait, encore et encore, explorateur nocturne des surfaces qui ne se révélaient qu'aux marées basses, se demandant si au prochain pas une soudaine froideur s'emparant de son pied trahirait qu'il vient de marcher dans l'eau... Il trébucha sur un objet. Il ne tomba pas mais pesta vertement. De temps en temps, un bout de bois vermoulu ou une bouteille de bière échouait sur le rivage; parfois encore c'était l'exosquelette d'une limule trop grande. Il regarda de quoi il s'agissait. La lumière de la lune se reflétait sur la forme dans le sable, presque scintillante, et entourée d'algues. C'était une bouteille. Mais elle était plus grande et n'avait pas l'aspect habituel de ce que buvaient les fêtards de la région. À l'aide d'un mouchoir pour ne pas se salir la main, il en saisit le goulot, et scruta dans le gris de la lueur de la lune de quoi il s'agissait. Sans doute une simple bouteille de vin jetée par un habitant particulièrement malappris. Le bouchon y était encore, et semblait curieusement redoublé par un emballage au papier de paraffine — comme si quelqu'un avait voulu prendre soin qu'il fût hermétique. En l'agitant, il s'aperçut qu'elle contenait quelque chose — un petit objet tintait contre le verre. Le séjour dans les océans semblait avoir entièrement fumé le verre, il était impossible de voir ce qui se trouvait à l'intérieur — d'autant plus à la pénombre: la nuit rendait tout le monde mal-voyant. Samuel rentra par le garage. Là, il pouvait allumer une ampoule sans que cela ne réveille ni dérange les autres. Clic: après avoir tant habitué ses yeux à la lune, les couleurs trop franches, trop brusques devenaient un instant douloureuses. Première découverte: ses chaussures étaient pleines de vase et il pouvait voir sur le sol les marques des traces de ses pas. Sa femme rouspéterait demain s'il ne se levait pas tôt pour s'en occuper un minimum. Deuxième découverte: la jambe droite de son pantalon était déchirée. En-dessous, l'éraflure n'était pas si profonde, mais assez longue, et la trace noire d'un peu de sang séché parcourait presque tout le tibia. Les buissons avaient été plus périlleux que prévu. Mais tout cela n'était pas bien grave — son attention se captivait pour l'objet qu'il avait découvert. C'est une bouteille qui sent mauvais; l'odeur de la mer est trop forte, et quelques algues brunes y collent encore, humides et mourantes. La teinte que le verre a pris est opaque, irrégulièrement ambrée et rougeâtre, brune par endroits... Le bouchon a bel et bien été particulièrement renforcé afin que l'eau ne puisse pas rentrer. Il faut tour-à-tour jouer d'un couteau et d'un tire-bouchon pour petit à petit en ôter des morceaux — jusqu'à enfin percer le mystère. À l'intérieur, un cylindre métallique contient un bout de papier, graissé, autre précaution pour éviter qu'il ne s'imbibe d'eau. C'est un message... * "Cher Ami Inconnu," "Je T'écris par-delà la chaîne du temps, confiant de savoir que le destin portera ce message au bon destinataire et au bon rivage. C'est pourquoi je sais déjà que ce lien nous unit, au-delà de nos cercles immanents, et fait de nous des Amis. Es-Tu d'un côté ou de l'autre de l'Atlantique, lis-Tu mes mots seulement un an après que je te les confie, ou après que plusieurs générations ne se furent écoulées; je ne le sais pas, aussi permets-moi donc de T'appeler ainsi: mon Ami. — Je m'appelle Samuel Johnsveats, nous sommes en l'an de grâce 1936. Aujourd'hui, j'ai abandonné tout mon or et mon argent — je les ai jetés à la mer eux aussi; j'ai amorcé le Chemin, et j'ai donc payé toutes mes dettes monétaires et mentales, puis je me suis débarrassé du reste. Telle est la taxe et la dîme." "J'ai percé le Secret. Après des années à me flétrir le corps à Alexandrie, et l'esprit à Fontainebleau... — j'ai finalement compris que ces gourous ne nous transmettaient qu'une infime pincée de sel, pensant épargner nos corps à plaie ouverte... pensant que l'on ne pût pas en souffrir plus... leur pincée plus ou moins large, adaptée à leur propre plaie... Ce sel si simple, que Paracelse déjà connaissait. Ce qui est nourriture pour l'un, est un poison pour l'autre — ce sel qui conserve, relève, affine, et qui toutefois tue l'homme qui boit l'eau de mer... Le sel crée. Le sel prend, aussi. Mais à l'homme dont les papilles fades s'éveillent, il devient nécessaire, il devient aussi important que de boire ou manger — et pourtant il nous tue, en nous transmettant le message. Il lacère puis dessèche nos chairs. — Mais c'est le cristal de la vérité." "Le Secret... C'est que nous sommes, dans l'Autre Monde, chacun un grain de sel. — C'est ainsi que l'on reconnaît, indistinctement, dans les amours et dans les rêves, la cristallisation de l'Autre à laquelle l'on souhaite se joindre... Faire partie de la même trame géométrique... Croître comme croît si lentement un cristal de gemme dans une grotte. Alors même inconsciemment, il faut s'aligner afin que les arêtes correspondent... puis se presser jusqu'à ce les trames se conjuguent. C'est là la véritable signification du mariage mystique et de la Pierre des alchimistes. Le vitriol... La visite intérieure pour trouver la Pierre, le Sel de l'autre Plan..." "Le Secret... Je n'ai ni gourou, ni bien-aimée, mais j'ai découvert le Grand Raccourci... La solubilisation... C'est l'eau qui est le grand alkahest. Le sel s'y noie dans l'océan, les cristaux disparaissent — jusqu'à ce que vienne le temps imparti: l'eau sèche — le sel re-cristallise... — et Nous serons tous unis dans cette nouvelle trame. — — Alors Mon Ami Inconnu: je me noie et je t'encourage à m'y rejoindre. Adieu." * Impossible pour Samuel de se rendormir cette nuit-là. — Le message de l'Autre Samuel lui semblait à la fois le produit de la folie et la missive désespérée d'un véritable ami. Il hésitait également entre parler de la bouteille à sa femme et à Jean, ou la cacher et se taire à jamais. Ou alors, la remettre à l'eau qui monterait, monterait, et attendre qu'elle parvienne à un troisième Samuel.1 point
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