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Parasocial paranormal.


Criterium

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Je m'appelle Jean-Louis, je suis SDF. Enfin, je l'étais; pendant le confinement — l'année où le monde est devenu fou — des amis m'ont confié une de leurs chambres. Je ré-apprends à vivre; il est incroyable de s'apercevoir en temps réel de l'effet d'une douche quotidienne et de pouvoir manger chaud, chaque soir sous un toit. La rue ne me manquera pas. Elle, par contre... je n'arriverai peut-être jamais à l'enlever de moi. Elle y colle encore, comme une vieille brûlure, une cicatrice, une ombre de tatouage. Alors en attendant de trouver un autre travail, je survis avec celui qui fait partie du deal: logement et nourriture en échange du fait de tenir la caméra pour les colocataires, et parfois de les aider pour les projets un peu spéciaux ou dingues. Ah çà, ils en ont toujours. Ils sont tous les trois streamers — ils vivent connectés à Internet du matin jusqu'au soir... Pour eux, le confinement ressembla plutôt à un grand rassemblement virtuel.

F.X. (il ne répondait plus qu'à ses initiales...) - le grand blond qui joue obsessionnellement à tout ce qui demande du talent. Pas de hasard — il veut sur-développer chacune de ses facultés. Cultiver le skill. On l'entend tard dans la nuit hurler sur des adolescents jouant à Minecraft, lancer des piques pour narguer l'adversaire d'échecs qui a laissé permettre une fourchette ou une enfilade, puis on ne l'entend plus lorsqu'il répète avec compulsion le même niveau du même jeu une centaine de fois pour y gagner un point d'expérience.

Mourad: trapu, les longs cheveux bruns en queue-de-cheval, lui se spécialise dans le domaine de la "réaction". On lui envoie de tout et n'importe quoi, et il le regardera — en public, à cœur ouvert, il est si habitué aux découvertes qu'il n'a même plus besoin de forcer pour s'exprimer à grands cris, ou éclater de rire de manière très contagieuse. C'était lui que je connaissais le mieux, nous nous étions rencontrés lorsque tout allait encore mal. À mon avis, c'est aussi lui qui permet que personne ici ne devienne fou ou asocial.

Stéphanie — mais qui préfère qu'on l'appelle Luciole — pour qui l'aventure tenait un peu des deux. Jeux d'adresse, réactions, karaoké maison...; parfois elle se contentait juste de parler pendant des heures avec la communauté qui s'était formée autour d'elle. Au moins, celle-ci semble plus intéressante que toxique. Là, c'est facile de savoir si la caméra tourne ou pas: son visage n'est plus du tout le même avec ou sans maquillage. S'il y a un smoky eye ou un motif géométrique multicolore, parfois fluo: la caméra est on. S'il n'y a rien: off.

Je n'ai jamais vraiment "vu" sa chambre: un bref coup d'œil avait suffit pour voir qu'à côté de la chaise ergonomique et du casque aux oreilles de chat, tout ce qui n'était pas dans l'angle direct de la caméra était un désordre monstrueux. Habits pêle-mêle sur le sol, emballages des paquets que des inconnus lui envoyaient, vieux sacs, trousses, chaussures, bouteilles vides... — je n'aurais jamais cru que la pire pièce de la maison serait celle de la fille. Encore heureux que je ne sois pas là pour faire le ménage. À vrai-dire, la chambre de F.X. n'était pas tellement mieux.

Non — j'étais bien content d'aider surtout Mourad. Il sortait encore souvent, parfois pour trouver du contenu original, parfois pour ses autres jobs. Faut dire qu'il en cumulait trois! À côté du streaming, il réalisait des clips de musique, en free-lance; je lui donnais souvent un coup de main. Et encore à côté de cela, il avait produit quelques documentaires, dont un qui était même passé à la télévision à une heure de grande écoute. Quelque chose sur les go-fast belges, je crois. — C'était une passion qui lui restait de ses études. Il avait commencé une thèse en média, quelque chose sur l'influence qu'avait la représentation des documentaires à propos de la police anti-drogue sur les trafics eux-mêmes: le cercle vicieux d'une réalité qui se fictionnalise de plus en plus. Il ne l'avait jamais finie — mais parfois on l'appelait quand même "Docteur Mourad"... Il riait avec nous. — On s'était rencontrés sur le tournage d'un clip de rap. Un de ses amis-artistes; un esthète de la langue française, dont la figure de style favorite était l'épiphore — lorsqu'il finissait chaque rime avec "pute".

Maintenant encore, je lui faisais découvrir de nouvelles ruelles dans la ville. Il faut dire que j'avais eu le temps de me familiariser avec les lieux. Là-dehors, pour survivre, on a deux choix: soit il faut se "payer" sa place (gare à celui qui en change ou qui oublie le "loyer") - soit il faut faire le nomade et toujours bouger. Je ne voulais pas finir dépressif et drogué au même endroit: j'avais opté pour la deuxième. Avec le mobilier urbain et le poids du corps, l'homme qui n'a plus rien à perdre devient fort et furieux. Au moins je n'étais pas tombé dans la délinquance. Bon, j'ai peut-être fait peur à quelques jeunes étudiants bourgeois, j'ai peut-être taxé un téléphone ou deux, quelques billets, mais ne m'en voulez pas — ils le voulaient, c'était écrit sur leur tête.

Aujourd'hui, nouvelle aventure: nous allons explorer une porte en ferraille sous un pont, juste au bord de la ville. Je crois que le visionnage d'un documentaire sur les tunnels secrets du métro de New York a gravé dans son esprit l'envie d'en découvrir de nouveaux, ici, en Bouches-du-Rhône. À tous les coups, il veut y tourner un clip de rap façon Catacombes. — F.X. et Luciole ont des sessions, donc nous n'y allons qu'à deux.

— "Miskine, arrête de récupérer tous les mégots."

— "J'ai encore mes réflexes" - et je pensai: "et ma répartie facile".

Il faut traverser toute la ville pour retrouver l'endroit. Certaines lignes de bus ne circulent même plus. Mais ça ne nous gêne pas; c'est bon pour la santé. Quasiment une heure plus tard, nous voilà enfin au bord de l'autoroute; il faut passer derrière un grillage, revenir un peu en arrière, on retrouve le pont, passe dessous: voilà, c'est là. La porte est comme la dernière fois, de la tôle hâtivement peinte, gris-acier. Seuls certains côtés ont des traces de rouille — on ne doit pas souvent y passer. La vieille station EDF est plus loin dans l'axe; et des ruines dans l'autre; c'était de là qu'il avait déduit qu'il devait s'y trouver des passages, surtout lorsque je lui avais parlé de l'écho. Si un bruit fort résonne dans l'espace entre la porte et les gonds, comme un cri — c'était comme ça que je l'avais découvert — celui-ci revenait plusieurs fois, après une longue pause, et de plus en plus déformé, métallique.

Premier obstacle: une chaîne de métal encercle la serrure. Ce doit être pour pallier le verrou: la barre pendait, il ne marche plus. — Regard à gauche, regard à droite... Personne: tout le monde est resté chez soi. Mourad a emporté une sorte de cisaille industrielle. Clic, clac: en deux coups la chaîne rouillée tombe au sol avec un bruit métallique sourd.

Deuxième obstacle: les gonds sont coincés. Ça doit faire longtemps que quelqu'un est passé par cet accès. Il faut forcer un peu, donner un grand coup d'épaule, et avec un grincement énervant, la porte cède enfin.

— "Perfect", fait-il.

Derrière le seuil: un grand tunnel dont on ne voit pas le bout. À l'un des murs, de nombreux tuyaux sont affixés, ils doivent parcourir le souterrain jusqu'à l'usine. Certains doivent être des câbles; ceux-là se connectent à deux grandes armoires en métal, abritant sans doute des transformateurs ou quelque chose du même genre. À intervalles réguliers, de petites lueurs jaunâtres indiquent la présence d'ampoules tout le long du tunnel.

— "On explore pour voir comment c'est plus loin."

Malgré les ampoules, impossible de voir où l'on met les pieds; je me demande bien à quoi elles servent — juste à prétendre qu'il n'y fasse pas nuit noire. Nous allumons les lampes-torches et nous avançons. Heureusement, puisqu'un peu plus loin, plusieurs grands trous circulaires dans le sol n'ont pas été bouchés. Ceux-là sont pourvus d'échelles rudimentaires en métal pour aller dans les égouts. Ça doit rejoindre le Rhône quelque part. Un peu plus loin encore, le tunnel devient une grande pièce peu illuminée. Une table, quelques chaises, l'endroit a l'air d'un bureau abandonné et poussiéreux. À bien y regarder de plus près, pas si poussiéreux que ça; certaines chaises sont même assez propres. Il flotte dans l'air une odeur de renfermé et de bière séchée.

— "Ok on continue mais fais gaffe", me souffle Mourad maintenant préférant parler à voix basse.

La pièce devait être une sorte d'ancien poste de contrôle, sans doute remplacée par quelque autre structure en surface et donc abandonnée maintenant. Mais c'est sûr: il doit y avoir d'autres accès — comme la porte en ferraille n'a clairement pas été utilisée depuis longtemps — et quelqu'un vient là de temps en temps. À l'autre bout de la pièce, deux nouveaux corridors; ce devait être une sorte de dédale. "Ça va faire un super endroit pour filmer... et puis tu sais à quoi je pense aussi? - Une vidéo d'urbex, ça va bien marcher ça aussi." — Nous explorons le premier tournant; plus de tuyaux, plus de câbles, et toujours ces ampoules blafardes. Je pose la main sur un tuyau... c'est chaud. Donc il y a des lignes d'eau qui passent par là? L'organisation est bizarre — j'ai un mauvais pressentiment.

Et c'est juste après que mon collègue me réponde "Mais non y'a rien" que comme pour lui donner aussitôt tort, nous entendons alors un cri. Des hurlements... festifs? La résonance donne un ton métallique aux voix. Je réalise horrifié que toutes ces fois où j'avais cru entendre un écho, ç'avait peut-être été non-naturel... — Terrifiant. Mourad s'aperçoit que la lumière de ma lampe-torche tremble d'un côté à un autre... maintenant c'est en chuchotant qu'il me dit "Arrête de trembler, c'est pas un jinn, c'est un drogué tout au fond." - Je me dis que ce n'est pas franchement rassurant. Juste les nerfs. Et pourtant, nous continuons à suivre le tunnel... quelques tournants, puis l'on débouche sur une autre pièce, assez grande, remplie d'armoires métalliques dont certaines sont entourées de grillages. On doit se trouver sous l'usine, je pense. L'un des câbles rejoint un petit boîtier juste à côté de l'entrée, avec un interrupteur. Pour avoir une meilleure vue d'ensemble — la pièce est trop grande pour en voir le fond ou les recoins — on décide de l'activer...

*clic*

Mourad laisse échapper un juron. Un flot de lumière artificielle, blanchâtre, inonde la pièce entière. Il y a là une grande installation électrique, on distingue la forme de plusieurs générateurs au fond à gauche. Silencieux donc à l'arrêt. De l'autre côté de la pièce, plusieurs grandes tables en ferraille, avec des tabourets, dont l'un placé devant une sorte de meuble amovible rempli de boutons et d'interrupteurs. Le sol est couvert de mégots et de capsules de bière. Dans le fond, un grand objet qui dénote, relié par un câble électrique au meuble sur roulettes: une énorme enceinte — comme celles placées en concert — avec de petites lettres blanches et pointues: "Peavey". — Mais surtout: quatre personnes à moitié endormies, avachies sur le sol, seulement certaines sur des sacs de couchage de fortune. À côté de l'un, une grande flaque du dernier dîner. Et ils ont tous un autre point commun, à part d'avoir certainement fait une grosse fête la veille — ils ont tous le crâne rasé, parfaitement lisse, des blousons en cuir noir, des jeans très bleus, et des chaussures militaires dont les lacets sont très blancs. La lumière trop forte est en train de tous les faire grogner... ils gigotent. Mais déjà l'un était plus éveillé que les autres. Ça a dû être lui que l'on avait entendu... Il nous repère immédiatement. Ses yeux sont bizarres, semblent toujours fixer un point situé au-delà, derrière nous... Et alors — il montre les crocs comme un chien; et aussitôt se met à hurler. Même pas un mot; c'est une sorte de long monosyllabe qui se distord pendant que l'homme lui-même se tord dans tous les sens pour se remettre debout. Et il a un tournevis rouillé en main. — Nous nous sommes retrouvé dans une très mauvaise position...

— "On taille!" hurle à son tour Mourad.

Ça fait un moment que je ne tremble plus: la vision m'avait complètement réveillé comme une claque au visage. Nous prenons les jambes à notre cou, et détalons le plus vite possible. Il faut faire attention à ne pas tomber dans l'accès aux égouts... Puis, très vite: la lumière du dehors. Sauvés. Derrière nous, des cris de bêtes; mais nous n'entendons pas les bottes, soit qu'ils aient été encore trop médicamentés pour nous poursuivre, soit que l'on les ait semés. En tout cas: croix sur le clip — ce sera pour plus tard, et ailleurs. — —

Le lendemain soir, j'entends Stéphanie crier sur Mourad dans la cuisine. — "C'est quoi cette histoire de tunnel avec l'autre!" — Je colle l'oreille à la porte de ma chambre pour suivre la dispute, ayant eu l'instinct que cela se rapportait à moi. Au début, juste des noms d'oiseaux — pour une fille, elle a le vocabulaire particulièrement fleuri... pensai-je. Et soudain une phrase qui faisait distinctement référence à quelque chose qu'elle n'aurait pas dû savoir:

— "Et maintenant j'ai des skins toxiques sur mon tchat qui postent des photos privées et qui me disent que c'est Jean-Louis qui les a invités! Tu m'expliques, HEIN?"

3 Commentaires


Commentaires recommandés

Encore une amorce prometteuse...

Qui laisse encore plein de portes ouvertes (entr'ouvertes?) sur des fils différents à connecter ensemble ou... surtout pas!!!

Je suis désormais définitivement admirative.

Merci.

 

Modifié par Elfière
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Merci Elfière! :)

 

Ab initio: ça dépend des textes. Ici j'écris un peu de tout; parfois le texte est complet, parfois c'est juste une scène ou une idée, et parfois la différence est ténue comme j'aime bien ne pas en dire trop et laisser la part belle à l'imagination et faire des ellipses. — Il y a eu des textes plus longs ("Le village", "Mandragore") et certains textes sont en fait associés entre eux même si ça n'est pas toujours évident ("Assemblée" qui est avant "Mandragore", ou encore "Les nuits d'été", "Le miroir" et "Les trois reflets" qui vont ensemble...). Il y en a certains que j'oublie et laisserai dans l'état; d'autres que je réécris de plusieurs manières, ou adapte. Parfois un peu plus tard, parfois après des années...

Je fais la même chose sur des carnets et sur des documents Word. Ici je ne poste pas de texte plus long parce que je ne sais pas si vous voulez lire un roman entier... — À vrai-dire ceux-là je ne sais pas encore ce que je vais faire avec. Mon style d'écriture et de sujet est assez particulier donc ce n'est pas vraiment ce qui s'édite. — Alors je dilue ces atmosphères en de petites scènes.

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