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Chalet à quatre.

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La lumière du jour inondait la pièce dès les heures les plus matinales, à cette époque-ci. Quelle curiosité: c'était une période de vacances, et pourtant je me levais encore plus tôt que d'habitude, et sans alarme! C'était un plaisir énergisant que de se tenir devant la grande fenêtre, et d'admirer le paysage au-dehors encore couvert de neige. À petites gorgées, un premier café, presque brûlant. Là-bas, les collines blanches étaient belles et froides. Les branches des arbres encore épaissies par la neige... Comme il n'y avait pas de vent aujourd'hui, tous les arbres gardaient leur aspect hivernal, saupoudrés. Au contraire, à l'intérieur, il faisait chaud. Le chalet avait été bien construit; la seule pièce qui reflétait le temps au-dehors était le minuscule hall devant la porte d'entrée, une sorte de sas, antichambre du dehors. Cela ne faisait que quelques jours que nous étions arrivés, mais déjà je prenais goût à cette routine, qui présageait de deux semaines reposantes. — Karine arriva et se tint à côté de moi, café fumant en mains, pour apprécier le paysage elle aussi. — "Bonjour!" — "Bonjour", répondis-je avec une bise.

Nous: nous étions quatre. Il y avait Karine et Hugo, son petit ami de longue date; il y avait moi, et Yann, avec qui nous venions d'établir que nous étions bel et bien ensemble, après s'être tant tournés autour, préférant tout d'abord profiter et ne rien définir. Un double rendez-vous, donc. — Le fameux "double date". — Nous nous connaissions tous suffisamment pour savoir que nous passerions un bon moment ici; ce ne serait pas comme ces films américains où le groupe d'ami semble se détester dès qu'ils se retrouvent.

Les garçons dormaient encore. Ceux-là préféraient des vacances où la grasse matinée s'allonge de jour en jour. D'un côté c'était un peu embêtant, cela réduisait le temps que l'on passerait ensemble; d'un autre, c'était aussi agréable de retrouver Karine les matins, et de converser comme avant. D'ailleurs eux-mêmes devaient bien s'entendre, étant donné à quelle heure ils s'étaient finalement couchés hier soir! Ç'avait été une soirée un peu étrange. Ils avaient fait de la musique sur des percussions improvisées; nous les avions accompagnés en chantant à tue-tête tout ce qui venait à l'esprit. Parfois les quarts de tons étaient voulu — j'étais habituée à certains maqamat — mais parfois c'était une dégringolade-surprise qui finissait alors en rires. Ils avaient joué à cache-cache, aussi. Le chalet n'était pas bien grand! Et pourtant Yann arrivait à dénicher de meilleures cachettes que Hugo. À la fin de la nuit, nous nous étions racontés des histoires de fantômes. Peut-être qu'ils cherchaient à nous faire des frayeurs pour que l'on vienne se blottir contre eux. En tout cas, cela avait dû fonctionner: ils dormaient toute la matinée. Ou peut-être avaient-ils poursuivi la nuit avec un autre jeu.

Nous restions là, à côté l'une de l'autre, buvant tranquillement, admirant la sérénité de l'absence de vent. Tout était si calme.

— "Je suis contente que l'on se retrouve entre nous. Parle-moi un peu de ce que tu écris! Tu imagines toujours tant d'aventures", me dit Karine.

Je souris. Je n'avais pas entendu de mots comme cela depuis longtemps, et...

Et? ... Je réalisai soudain: une légère tension sur le menton, la mâchoire qui tremblote... souvent les plus fortes émotions viennent sans prévenir, affleurées par presque rien; toutefois profondes et puissantes. Quelques instants plus tard, je ne savais pas pourquoi j'avais failli pleurer. Je n'étais pas triste, et ce n'était pas non plus une surprise joyeuse et inattendue: non, c'était juste ce sentiment d'être , dans le moment présent, en compagnie de quelqu'un pour qui je comptais. — Mais je m'étais ressaisie après un premier silence, et nous commençâmes à parler de nos projets. 

Elle était à un croisement de sa vie; hésitant entre plusieurs voies. Quelle différence, souvent, entre les études que l'on fait et le premier travail! Elle avait passé des années à réviser telle et telle notion économique, et maintenant elle évoluait dans le milieu de l'hôtellerie. Il y avait plusieurs possibilités et le "bon choix" n'était pas évident. Parfois cela tient plutôt de heureux hasards. Alors cela lui plaisait de ne plus y penser pendant un moment, et d'écouter plutôt toutes les fictions que je me construisais. Des histoires de détectives et d'agents secrets. J'avais commencé à jouer avec l'idée de débuter un projet plus ambitieux: un roman qui ferait évoluer dans de sombres intrigues quelques personnages récurrents, comme le commissaire Micmac. Peut-être trouverait-il en enquêtant sur les comptes d'un gîte en montagne des lignes suspectes, qui trahiraient que le lieu paisible est en fait une plateforme du crime international.

L'heure passait. Après le café, il était temps de prendre une longue douche.

* * *

Décidément Yann ne voulait pas se lever aujourd'hui. Je retournai dans la chambre. Avec la lumière du jour, l'atmosphère était tout autre que durant nos soirées tamisées. La pièce était assez petite — la plupart de la surface du chalet était prise par les salles communes, plutôt que les deux chambres. Le lit défait prenait la moitié de l'espace. Grande bosse immobile sous les draps: dormait-il encore? Avait-il bu, se sentait-il bien? J'hésitais entre sauter sur le lit pour le réveiller d'un coup, ou m'y glisser et d'user de la manière douce: un câlin compléterait bien le matin... — Je m'approche. Une main se faufile... rien? Je ne sens que les draps. — Intriguée, je repousse doucement la couverture. S'est-il tapi tout au fond? ... Plus j'enlève de couverture, moins je vois de dormeur. Il n'y a personne ici. Il s'est déjà levé? Il a dû être bien discret, nous n'avions entendu aucun bruit depuis tout à l'heure. En tout cas, une chose est sûre, il n'est plus dans la pièce.

Je vais voir la salle de bains. Personne non plus. Confuse, je vérifie même si quelqu'un s'est caché dans la baignoire. — Évidemment, non. Personne.

Dans la pièce principale, Hugo à demi-réveillé mange des céréales, le regard dans le vide. Je pense qu'il ne fonctionne pas encore. Inutile de lui demander. Karine, elle, est assise sur le canapé et lit un roman policier, son café à portée de mains pour de régulières pauses.

— "Karine... Tu as vu Yann? Il n'est pas dans la chambre."

— "Il n'est pas dans la chambre...", fait-elle d'un ton inquiet.

— "Je me demande où il a pu passer. Il n'est pas dans la salle de bains, il n'a pas pu sortir quand même!"

Elle me fixe un moment, silencieuse; on n'entend que quelques sons de céréales qui craquent. Comme pour en trouver la supposition drôle, elle esquisse un sourire: "Mais non, il n'est pas dehors." — Je ne sais pas quoi dire. Il doit y avoir un voile d'incompréhension sur mon visage. Finalement je réponds d'un ton qui aurait dû être amusé, mais rendu monotone par angoisse — "Il n'est pas encore en train de jouer à cache-cache, tout de même". Pourtant c'est Karine qui alors paraît bien plus inquiète que moi.

Elle s'approche et me pose la main sur l'épaule.

— "Flo... Est-ce que tu vas bien? Est-ce que... Je veux dire... Tu te souviens?" — une pause... — "Est-ce que tu te rappelles que toi et Yann, vous n'êtes plus ensemble depuis un mois? Non, non, écoute... Vous deviez venir tous les deux. Mais vous vous êtes séparés. Alors tu es venue avec nous, Flo. Tu n'es pas venue avec Yann. Il n'a jamais été ici."

La tête me tourne. C'est l'émotion de tout à l'heure qui revient. Le menton qui se crispe. Il me semble que tout est devenu flou.



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1 Commentaire


Commentaires recommandés

Ça commence tellement paisiblement...

L'idéal cocon d'un chalet posé sur la neige . La rêverie de Flo dans le matin lumineux.

Tout va bien, si bien. Je l'envie, moi, le (banal?) bonheur de ce réveil de vacances, le café brûlant, le plaisir de la solitude avant celui de l'irruption des "Autres".

Je t'en voudrais presque de me gifler la quiétude d'un souvenir que je m’appropriais avec tant de facilité pour l'avoir simplement vécu.

Bon, c'est le talent.

Et la foule de questions qui se posent à la fin. L'angoisse qui s'impose...

Merci

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