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Les grands hôtels.


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À chaque fois, c'est seulement une fois l'avion posé que le véritable voyage commence. Ce n'est pas que je n'aime pas voler — tout en admettant qu'à chaque fois que l'on décolle, l'on se demande si c'est cette fois-ci que surviendra une catastrophe — mais plutôt qu'avec l'habitude, les intérieurs aseptisés finissent rapidement par tous devenir le même. Ils se diluent et se confondent entre eux, pour n'en former au final qu'un seul, indistinct, lisse, une salle d'attente où l'on patiente jusqu'à en perdre la notion du temps. Les mains crispées lorsque l'avion atterrit, les jambes qui s'engourdissent; même en ayant troqué l'économie pour la classe affaires les mêmes sensations revenaient. Tout de même, l'on y mangeait mieux. Mais voilà que l'on était à destination.

— L'air frais!

— Oui: c'était , une fois sorti, inspirant un air qui avait un je ne sais quoi de différent, et entendant des bribes de conversations en langue étrangère (toujours trop rapides pour n'en comprendre plus que quelques mots), que le voyage commençait. Là, à chaque fois, le trajet jusqu'à l'hôtel serait la confirmation d'être enfin ailleurs. Et à chaque fois, je me sentais enfin moi-même, ayant choisi d'être ici plutôt qu'autre part; naviguant avec plus ou moins d'aisance le dédale de signes dont je devais souvent deviner le véritable sens. Au moins, cette fois, je n'aurais pas à balbutier quelques mots en danois à un agent du tramway, ni un espagnol incertain aux douanes. L'horloge interne déréglée, l'on avait toujours l'impression d'arriver juste au crépuscule. Ici aussi, il fallait prendre un train, changer de station, marcher un peu, contourner une rue pour se retrouver dans l'avenue large où se trouvaient les grands hôtels. Je préférais cela à un simple trajet en taxi — il me fallait sentir l'air frais, improviser les directions, voir ceux qui habitaient la ville sur leur trajet routinier. Une liberté avant le protocole.

L'on entendait "Bonjour Monsieur" dès la porte, le personnel était courtois et soigné. Le hall d'entrée de ces endroits est toujours gigantesque, haut de plafond; sur le côté, de grands espaces ouverts aux fauteuils confortables. À l'accueil, quelques formalités, l'on confirme la réservation. — Avez-vous fait bon voyage, et vous êtes au quatrième étage. Il me semble avoir déjà entendu exactement les mêmes mots.

La chambre est grande, agréable. Comme toujours, le lit est immense, avec trop de coussins. C'est sans doute pour que l'on choisisse celui qui plaît le plus. Plusieurs canapés et fauteuils autour d'une table basse en verre; un meuble qui peut servir de bureau à côté du lit, et encore un autre à la fenêtre. Il faut que toutes ces chambres soient multifonctions: l'on ne sait pas s'il s'agira d'un voyageur solitaire, d'un couple en quête d'aventure, ou de quelque discrète réunion d'affaires.

Je fais couler un bain chaud. Il suffit d'y rester vingt minutes, et de s'engouffrer une fois sec dans les draps du grand lit, pour aussitôt s'endormir. Les muscles las disent directement au cerveau que le sommeil est proche — ça ne se passe même plus consciemment. — Une habitude utile! — Un, deux, trois: et je dors profondément, sans même un rêve.

 

*

* *

 

Je me réveille. Combien de temps s'est-il passé? — Impossible de le ressentir. Au-dehors, la Nuit. Je ne sais pas si elle finit ou si elle débute; néanmoins, je sais que je ne pourrais pas dormir plus. L'heure reste incertaine. Je me sens éveillé et bien présent. Capturé par cette heure d'entre-deux. Je ne vais pas faire les cent pas dans la chambre — mais pas non plus arpenter l'avenue vide, en pleine nuit, pour admirer les néons! Il reste bien autre chose. J'attrape l'une des brochures élégantes laissées sur la table. Services — Déjeuner — Restaurant — Plans — ... Il y a un Bar, qui sert même thé et café à toute heure. C'est décidé: je m'y aventure.

Sensation étrange que d'arriver au bar, après avoir arpenté des corridors tous vides, et d'y voir rassemblées quelques personnes! Tous s'y sont abrités.

Les voyageurs nocturnes sont tous différents, et chacun est seul. Le barman, hiératique, essuie quelques verres. Il est brun et se tient très droit; est-il trentenaire? Difficile de l'affirmer; son air ténébreux doit lui attirer beaucoup de succès, à d'autres heures. À une table proche, une femme dans une robe élégante, couleur prune. Elle doit avoir trente-cinq ans. Certaines touches du léger maquillage trahissent une habitude à évoluer dans les milieux aisés; on ne sait pas vraiment identifier ce qui précisément donne cette impression, mais c'est quelque chose qui émane subtilement à la fois du tracé du sourcil, et d'une pommette trop saillante qui trahit une légère injection. Pourtant, de temps en temps elle vérifie qui est là — et l'on se demande si elle attend quelqu'un en particulier, ou un certain profil. Elle retourne alors à un livre de poche dont les pages tournent trop vite.

Au bar, deux jeunes hommes sont absorbés chacun par quelque chose dans leur téléphone. On ne sait pas vraiment s'ils sont venus ensemble ou séparément; tous deux ont simplement retiré leur cravate, et gardé la veste bleu marine que possède chaque cadre et chaque consultant. Parfois l'un sirote un alcool fort sans décoller le regard de l'écran. Est-ce un dossier à étudier avant l'échéance du lendemain, est-ce un jeu d'adresse — l'on ne devinera pas. — Dans un coin plus éloigné, un homme plus âgé et qui lui n'est pas en costume étudie une pile de feuilles, stylo à la main. Il doit avoir la cinquantaine. Il porte des lunettes sans monture, seyantes, et a un air académique. Peut-être participe-t-il à un colloque — histoire, pharmacologie, les notes sur les pages doivent témoigner de l'une de ces possibilités. Ou peut-être présenteraient-elles l'enquête d'un journaliste d'investigation, attendant l'arrivée d'un certain chef d'entreprise pour conduire une entre-vue dont les buts ne seraient pas tous dits.

Il y a un homme en costume, barbu et presque chauve. On ne dirait pas le représentant typique envoyé par la compagnie. D'un coup, il me rappelle quelqu'un que j'ai vu dans un vieux documentaire espagnol. Ils avaient la même tête. C'était un trafiquant qui rencontrait des collaborateurs et des clients dans ce type d'hôtel. Je me souvenais bien du personnage: d'origine gitane, de nationalité néerlandaise, et pourtant un nom de juif séfarade. Il parlait d'armes et de filles comme s'il s'agissait de la même marchandise, et dans la même phrase pouvait formuler à la fois un prix et une menace discrète. Si je m'étais retrouvé par hasard avec lui, c'était que des choses illégales se tramaient ici. Mais ça ne peut pas être lui, le reportage date de plusieurs années, presque dix.

J'ai dû le regarder un peu trop: l'homme me voit, me sourit en levant son verre, et m'invite par un signe à le rejoindre. Et autant se jeter dans la gueule du loup!

— "Bonjour ; ou Bonsoir", fis-je. "À vrai-dire, je ne sais pas du tout l'heure qu'il est".

— "Moi non plus", rit-il. Dès les premiers mots, quelque chose à l'intérieur de moi soupire: l'homme n'avait pas du tout la même voix que celle du trafiquant du documentaire. Et son visage est plus expressif. — "Jack Byrne", se présente-t-il.

Je lui dis mon nom, nous nous serrons la main. Le contact passe; agréable surprise que de partager une discussion amicale avec un inconnu! Rapidement, il me demande s'il peut m'offrir quelque chose à boire. Je n'accepte qu'à la condition qu'il ne s'offusque pas que ce soit sans alcool. Gin-tonic sans le gin? Sirop, ou simple café? Difficile de choisir parfois. Lui a beau demander un second verre de bourbon, son visage et sa voix ne trahissent aucune ébriété — pas même une trace. Je me surprends à me demander s'il a un métabolisme entraîné, ou si c'est un facteur génétique. Les autres voyageurs sont tous absorbés par ce qu'ils font; bien que nous ne parlons pas très fort, quiconque tendrait suffisamment l'oreille pourrait plus ou moins suivre la conversation, ou tout du moins en recueillir quelques renseignements. Pour cette raison, je reste sur mes gardes; il ne s'agit pas de trop dire. Je me rappelle de ces histoires où un certain service écoute attentivement ce que se racontent les clients des hôtels du centre-ville. Tout serait discret et avec la permission du personnel du moment que ce soit invisible. Certains lieux sont de vrais nids à espions.

Jack me dit travailler pour une société dont je ne comprends pas l'activité, même après ses explications utilisant trop de mots anglais; du reste, ce n'est pas bien grave, parce que nous parlions plutôt des villes que nous avions visitées. Il y avait Copenhague, il y avait Paris bien sûr; plus étonnamment, il y avait Astana.

— "Vous êtes allé au Kazakhstan!"

— "Une seule fois, et je n'ai pas eu le temps de beaucoup visiter. Nous avions rendez-vous avec un client": ma réponse laconique.

Il me dit que la ville avait maintenant changé de nom: la capitale s'appelle désormais Nur-Sultan, en hommage à l'oligarque. Je me rappelle des articles d'il y a quelques années au sujet de Nazarbayev. Il y était question de ses opposants politiques; n'y en avait-il pas même un qui s'était réfugié en France, pour éviter des poursuites quant à un détournement de fonds dont personne ne saurait au juste s'il s'agissait de véritables manigances ou d'une raison bien utile pour se débarrasser de lui? — Son nom me vient soudain à l'esprit. Il me semble qu'il s'appelle Abliazov. Ç'avait été une suite d'histoires rocambolesques; ne se sentant plus en sécurité en Russie, arrêté avec un passeport de la République Centrafricaine qui aurait pu être un faux, un homme à la tête de plusieurs trafics. Cela me rappelle les histoires du séfarade qui lui opérait en Ibérie et à Chypre. Cela commence à faire beaucoup de coïncidences, tiens.

— "C'est amusant, nous sommes allés au même endroit, mais pas au même moment. Nous aurions pu nous y rencontrer".

— "C'est aussi amusant qu'à côté de ces destinations plus rares, nous ne nous soyons pas croisés plutôt à Barcelone. D'ailleurs, figurez-vous que malgré tous ces voyages, je ne suis jamais allé en Espagne, par exemple. Pourtant c'est juste à côté" : j'avais lancé l'hameçon.

Le résultat arrive aussitôt: "Vous devriez venir! J'y suis tout le temps. J'ai des origines espagnoles!".

— "Vraiment? Mais votre nom — Byrne — ne le trahit pas!"

— "Celui-ci est d'origine irlandaise. Cela vient de Bran, un prénom celtique, comme dans l'épopée de Bran mac Feabhail. Mais je n'ai rien d'irlandais, mon père était espagnol et ma mère tchèque".

— "Voyager doit être de famille", fais-je étonné. Des parallèles inattendus entre des personnes si différentes et pourtant avec les mêmes traits de visage. Est-ce que les mêmes facteurs dictaient à la fois l'apparence physique de quelqu'un, et ses accomplissements? Cela a souvent été cru, au cours de l'histoire, bien que maintenant une telle théorie soit reçue avec ridicule par les scientifiques. Les anciens tentaient d'expliquer cela par l'influence des astres ou de quelque facteur génétique, ou encore géo-magnétique; les modernes se contentaient de dire que le hasard était drôle. À part cette ressemblance il n'y a pas lieu de penser que Jack travaillait dans l'illicite. Plus je me perds dans ces pensées, au fur et à mesure de la conversation, plus celles-ci bifurquent et naviguent, imaginatives... Nous échangeâmes nos cartes professionnelles.

Je ne sais pas combien de temps s'est écoulé. L'un des deux jeunes hommes semblait sur le point de s'endormir; au contraire, l'homme plus âgé était infatigable, toujours penché sur ses feuilles et griffonnant des notes au stylo. La femme, elle, paraissait fatiguée; elle avait troqué le livre pour un verre de vin, attendant toujours quelqu'un ou quelque chose. Tous étaient dans ce hiatus — entre deux lieux — entre deux heures. Tous à l'attente. Je préférai retourner à ma chambre plutôt que d'être comme capturé moi aussi par cet endroit. Je pris congé et saluai le barman d'un signe de tête. — Les couloirs de l'hôtel étaient vides. Partout ils étaient éclairés, toute la nuit durant, d'un ton sépia qui n'était pas tout à fait tamisé; cela accentuait leur solitude. Nul bruit ne me parvenait des portes: on ne savait pas si l'hôtel était occupé ou vide.

Autre sensation étrange que de finalement ouvrir la porte de sa chambre et d'y retrouver, sous une lumière faible, les quelques affaires exactement au même endroit où l'on les y a laissées! Comme un déjà-vu; comme si on avait quitté la pièce cinq minutes ou cinq heures ou les deux à la fois. Au dehors, il faisait encore nuit et les rues étaient tout aussi vides. Peut-être qu'en lisant un roman au lit je trouverais à nouveau le sommeil. Les écrans ne s'y prêtent pas aussi bien... mais une fois allongé la curiosité me poussa à rechercher sur le téléphone de nom de la compagnie de Jack Byrne, maintenant que j'avais sa carte, qui prouvait bien que je n'avais pas imaginé la rencontre et rêvé la scène du bar. Tiens! L'homme était complètement international. C'était une entreprise cypriote.

— En m'endormant, le polar dans les mains, je me demandai s'il n'y aurait pas prochainement un autre documentaire — un nouvel épisode.

 

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