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Les têtes tombent.

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— "Mais enfin, c'est ridicule".

L'homme qui venait de porter le jugement était le détective McAron, un collègue de longue date. Son expérience dans le milieu n'était plus à prouver. Sûrement était-elle à l'origine de cette propension à se déclarer avec hâte en faveur de telle ou telle hypothèse, souvent sans hésitation; par mots incisifs, il tuait une théorie, proposait un autre angle, toujours affirmatif. Ç'aurait été irritant si je ne savais pas que ce n'était qu'une façade cavalière, et qu'avec ces déclames il cherchait surtout à se convaincre lui-même. De plus, il l'avouait sans problème: c'était juste sa manière de réfléchir. Lutter contre ses premières impressions était un exercice. Patient, je repris:

— "Considérez ça juste un instant. Que savons-nous? Nous savons que F. H. a passé le plus clair de son temps, l'an dernier, chez le fameux notaire. Nous savons que le notaire a été impliqué — par de multiples occasions! — dans des affaires dont toutes impliquaient, d'une manière ou d'une autre, une personne aux R.G. . Lundi dernier, au cours de la même nuit, un vol par effraction est commis chez F. H., l'un de ses tableaux; et une même "visite" est menée chez le notaire, sans que là rien cependant ne soit subtilisé. Vrai ou faux — toujours est-il que c'est ce que celui-ci affirme. Une frégate que nous savons utilisée par les services part la même nuit du port de Marseille. L'aconier fait état de grandes boîtes — approximativement de la même taille qu'une toile, c'est lui-même qui nous a donné cette précision."

Le détective hoche la tête, bougon. Notre marche s'était quelque peu ralentie, et par grands gestes je ponctuais les faits pour en souligner l'importance.

— "Certes, certes! Mais le reste de votre "théorie"? "

— "Le tableau était récent, F. H. n'en a donné que la plus vague description; je suis d'avis qu'il avait quelque chose à cacher."

— "Pourquoi pas — mais des vols de toile, cela arrive tout le temps. Au marché noir, moins l'œuvre est connue, plus elle a des chances de se vendre sans que le bénéfice ne s'en ressente. Il n'y a pas de lien prouvé entre le vol et le navire. Entre Avignon et Marseille, il faut quoi? Une heure à peu près? Le timing est trop juste: l'invité-mystère ne serait resté dans la demeure qu'à peine une minute. Combien de cambriolages dans toutes les bourgades à proximité dans la même nuit? Nous ne le savons même pas. Et puis: admettons que les deux événements sont liés; le reste de votre théorie?"

— "C'est justement la rapidité de la subtilisation qui m'a mis sur la piste. Même la porte brisée ne fait pas sens: qui aurait immédiatement trouvé la véranda, pourtant bien abritée des regards, fracturé le carreau pour en tourner la serrure, s'aventurer dans un dédale de pièces et d'antichambres sans se perdre et comme en ligne droite vers le bureau, pour en prendre juste une toile bien précise — sans, je vous le rappelle, vérifier les tiroirs, fouiller les papiers, prendre l'une des statuettes de sa collection, ni même explorer les bijoux de madame. Pourtant, des choses de valeur, ça n'était pas difficile à trouver là-bas, nous l'avons bien vu. Bref: le voleur savait exactement ce qu'il devait prendre, où, quand et comment. À mon avis, la porte n'était même pas fermée. Peut-être même que c'est F. H. lui-même qui lui a confié le paquet, et que l'inconnu a eu tout le temps pour filer vers Marseille pendant que F. H. brisait le carreau lui-même."

— "Et pourquoi cet objet précis?"

— "C'était bien qu'il ne s'agissait pas d'un tableau, mais tout simplement d'un message. Je pense qu'il y a des documents cachés dans le cadre, ou qui sait, peut-être même des microfilms imprimés sous la couche de peinture. Toujours est-il: l'information est ramenée jusqu'au port, le destinataire averti sait immédiatement de quoi il s'agit et a dû recevoir l'instruction de larguer les amarres, ce qu'il fait derechef. Tout cela a du sens si l'on admet que F. H. n'est pas à la retraite, mais au contraire a gardé un rôle-phare dans tel ou tel groupe affilié aux services."

— "Je persiste à croire — et s'il vous plaît, ne le prenez pas mal — que vous vous êtes plutôt façonné une nouvelle théorie du complot."

Nous nous arrêtâmes machinalement une fois arrivés à la place qui bordait la vieille ville. Comment ne pas comprendre son point de vue? Il est vrai que les liens entre chaque élément du puzzle ne consistaient en rien des preuves. Chaque événement aurait pu être indépendant. L'intuition, toutefois, refusait de s'incliner pour l'instant. Je ne pouvais pas imaginer qu'une même trame ne connecte l'ensemble, et le simple fait que la chronologie soit possible s'invitait à penser qu'elle fût donc nécessaire. Avec un silence et un sourire, j'invitai McAron à partager un café à quelque terrasse de la place. L'après-midi était ensoleillée et agréable, et nous avions bien le temps de boire quelque chose de chaud après toute cette marche. Nous nous dirigeâmes vers l' "Échoppe". La place était fort fréquentée à ces heures, et quelque passant observateur aurait pu remarquer certaines de nos habitudes qui trahissaient le métier: le choix d'une table en terrasse, dos au mur et face à l'entièreté de la place; l'un de nous étant resté dehors le temps que l'autre fasse signe au garçon; le regard qui vérifiait avec régularité chaque rue et ruelle attenante. Lorsque quelque conversation prenait du volume, le fait de ne pas forcément regarder ceux qui y prenaient part, mais ceux-là, autres, qui s'étaient tournés vers le groupe, et trahissaient ainsi en avoir compris des bribes.

Un jeune homme nous amena deux cafés, serrés, et la note. McAron allait boire le sien encore brûlant. Pourquoi voulait-il tant se faire mal au palais? De mon côté, j'avais développé l'habitude de maintenir la coupelle d'une main, la tasse de l'autre et, comme s'ils étaient liés par une chaîne invisible, de les mouvoir ensemble, l'une au-dessus de l'autre, de la table jusqu'aux lèvres. Les tables proches de la nôtre accueillaient touristes et étudiants; parmi les conversations en français et en anglais, des tranches de vie se dessinaient. Nous étions plutôt silencieux. Il fallait savoir profiter d'un répit, les quelques mots laconiques n'étaient donc pas pesants. Au contraire, parfois nous communiquions d'un sourire, ayant entendu quelque mot d'esprit à côté.

— "Tiens, justement", fit-il. Il pointa une fenêtre à l'autre bout de la place. L'immeuble du toit à la porte reflétait le ton sévère de ces anciens hôtels transformés en collections de cabinets d'avocat. Comme aucune fenêtre ne semblait se démarquer de cet air grave, je lui demandai ce qu'il voulait dire. Troisième étage, deuxième à droite — si point d'erreur. Il s'agissait là du cabinet de X., l'un des anciens avocats de F. H. . Amusante coïncidence, mais qui ne nous apportait aucun nouvel élément sur l'affaire.

En promenant le regard le long de l'immeuble, je la remarquai enfin.

— "Regardez", lui indiquant à mon tour le détail qui dénote.

— "Trop éloignée de la terrasse pour être avec les touristes". J'acquiesce.

— "Étrange, ça n'a pas l'air de la maison, non plus".

À proximité de la porte, la forme sombre d'un carton, manifestement abandonné. Certains touristes oubliaient leurs bagages, mais aucun avocat ne laissait traîner un carton à demi-ouvert à deux pas de son lieu de travail. J'eus un mauvais pressentiment. En un regard, il me comprit. Nous décidâmes de faire signe au garçon, et lui montrâmes le colis oublié. Il allait s'apprêter à traverser la place pour y jeter un œil, mais je l'en empêchai de justesse. Je comprenais qu'il ne s'agît là peut-être que d'une fausse alarme et d'un carton vide, mais je n'allais pas le laisser le prendre à pleines mains au cas où mon mauvais présage se confirmât. Appeler la police, créer un périmètre, certes un casse-tête pour un restaurateur de la place. Ça allait faire fuir la clientèle et attirer les curieux. — Et, de fait, nous n'eûmes même pas le temps de terminer notre signalement: un cri strident résonne de là-bas.

Un cri qui me rappelait des choses que j'avais voulu oublier.

McAron, lui aussi, immédiatement comprit de quoi il s'agissait.

Un ordre pour le garçon d'appeler immédiatement les autorités, et nous nous ruâmes vers l'immeuble. Mon collègue brandit un badge et en quelques mots brefs empêcha quelques curieux de trop s'approcher. Un étudiant costaud nous aida à signaler à la foule de garder une certaine distance; quelques autres s'occupaient de la touriste en pleurs, anéantie par sa découverte. Car nous le voyions bien désormais: un seul regard sur la boîte ouverte avait confirmé le problème. Mes théories n'étaient peut-être que des collections de coïncidences, mais je sentais bien que la présence de trop de pièces de puzzle confirmait l'existence du puzzle — et mon collègue semblait déjà plus enclin à y re-réfléchir. — — Car ce que contenait le colis, c'était la tête de X.



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3 Commentaires


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Le retour ;)

Je l'ai lu hier soir, je me suis souvenue de mon rêve ce matin... (je ne te remercie pas :dry:) il y avait une tête coupée, un peu difforme, posée à la vue de tous pour que quelqu'un puisse l'identifier. :crazy:  :facepalm:

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Bonsoir, cela faisait un moment :) J'espère que tu vas bien.

Ah, la chance et la malchance à la fois, d'avoir les rêves malléables par la dernière lecture du soir! Ne t'en fais pas, le prochain texte qui va bientôt arriver aura une toute autre atmosphère.

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