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Crique.

Criterium

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Le sel marin pique la peau. Il y a beaucoup de vent. — En fermant les yeux et en se concentrant sur les sons de la nuit, l'on distingue le bruit de la marée au-devant, les stridulations d'insectes nocturnes et le bruissement des feuilles derrière, dans la direction opposée. Parfois les sons disparaissent un instant, lorsqu'une bourrasque plus violente arrive... Il faut alors attendre. Le vent se calme et les sons reviennent. En prêtant plus d'attention, petit à petit, l'on entend au loin comme d'irréguliers sons de cloche. Ce sont sans doute des bateaux amarrés; y a-t-il donc quelque port au-delà, dans cette direction? — L'odeur de varech est forte; à cette heure, au clair de lune, l'on ne voit plus guère que des nuances de gris et de bleu sombre le long de la crique. Lorsque la marée est basse, de vastes étendues de vase sombre se révèlent; l'on a alors, sur quelques centaines de mètres, un dénivelé d'un paysage se métamorphosant : – la forêt d'abord; puis les dunes de sable, parsemées de lagures; puis la plage étroite, et la ligne des algues plus ou moins séchées et portées là au gré des vagues; au-delà, le sable devient gris et se mue en vase épaisse. Et il n'y a personne; l'endroit est désert.

Là-haut, au loin, un bout de lune éclaire mes pas. Pieds nus, l'on se déplace sans un bruit. Je reconnais le vieil arbre, en face du grand rocher posé de biais. Il faudra des siècles pour que ces immenses rocs changent légèrement de position – or, cela ne faisait que trente ans. Je reconnaissais chaque interstice, chaque structure; je devinais la couleur qu'ils devaient refléter le jour. — En s'approchant, il faut passer une bande de la plage où des petits cailloux et de vieux coquillages piquent les pieds, avant d'arriver à la pierre. Deuxième pointe à gauche, passer celui en forme de fantôme, monter sur le plateau, s'arrêter et tendre l'oreille... longer le roc jusqu'à une sorte de battue, un point qui n'est accessible que rarement, lorsque la marée est aussi basse.

Là, il y a une proéminence dans la roche, une sorte de parallélépipède rectangle, qui ressemble à un petit coffre. Aussitôt un vieux souvenir me revient - et je m'agenouille devant, y pose l'oreille. Il y a de vieilles légendes qui parlent de pierres magiques, enfermant cloches et trésors, qui sonnent aujourd'hui encore, certaines nuits... Je me bouche l'autre oreille avec le pouce et j'écoute.

Il n'y a qu'un bruit de brossage, distant: le reflux de la mer. — Cette nuit ce trésor sera sauf. — Pourtant, parfois, l'écho de certains sons de bateaux semble résonner dans quelque interstice, et me parvient, lointain et faible... Je me relève et reprend ma recherche. Un peu plus bas, il y a une petite ouverture dans la roche; quelqu'un y avait fixé, il y a très longtemps, un pivot et une chaîne, tous les deux usés par la rouille et couverts d'algues. C'était à cette chaîne que l'on pouvait affixer une boîte secrète, ou tout autre objet que l'on arriverait à y lier. Lorsque j'avais découvert cette cachette, j'imaginais qu'elle avait dû être utilisée pour dissimuler de la contrebande au XIXe — en fait je ne le savais pas vraiment. Ç'aurait aussi pu être un point pour déposer des messages secrets dans les années de guerre... Mais depuis, plus personne n'en connaît l'existence.

Au bout de la chaînette, une solide petite boîte en ferraille, maintenant couverte de bigorneaux. Il m'est impossible de délier le paquet, il a trop vieilli et la lumière est trop faible; alors, avec une pince acérée, je libère l'objet. — La marée ne va pas tarder à submerger l'endroit et à isoler ces roches du rivage; il me faut me hâter. Quelques pas rapides, je sautille de pierre en pierre; la plage est toujours aussi déserte. Devrais-je retourner à l'hôtel avec l'objet? Il sent la mer et me couvre les mains d'algues et de saleté... Devrais-je l'ouvrir ici? Vu son état, il faudra le fracasser contre une pierre... – Ainsi, j'hésite de longs instants quant à l'étape suivante - celle à laquelle je n'ai pas encore pensé... Je crois déjà à peine tenir à nouveau dans les mains la petite boîte abandonnée à dessein trente ans plus tôt... Pourquoi revenir ici? — C'est qu'il y avait des textes à l'intérieur. C'était en fait une sorte de time-capsule avant l'heure, avant que ça ne devienne une mode passagère; et je ne me souviens pas du tout des choses que j'y ai glissées. L'un des poèmes, en revanche, m'était revenu en rêve et refusait d'en repartir: des lignes écrites avec du sang, des vers qu'il me fallait détruire. — Or, seul le feu panse cette plaie.

Et j'allais faire un feu – un grand feu, beau et létal.

Il brûlera, il brûlera.




1 Commentaire


Yo Criterium ! Tu vas bien ?

Pour ton texte, t'as eu le truc pour créer et placer un décor, et dès les premières lignes on se sent et se voit sur place. C'est cool comme récit !

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