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Les changeurs de vie.

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Ç'avait été un hasard — il me semble que c'est toujours par hasard que ces découvertes arrivent — et je réalisai alors qu'existait réellement une communauté secrète, dont la pratique différait de tout ce dont j'avais entendu parler jusqu'alors. Qui étaient-ils? Ceux-là se baptisaient de plusieurs noms: les "changeurs de vie". Les bioswitched. Les "échangés"...

Qui sont-ils?

Encore aujourd'hui, un certain nombre de personnes tiennent un journal intime. Pour certains, c'est une ligne de temps en temps, chaque année peut-être, décrivant quelques nouvelles résolutions ou grandes décisions de vie; pour d'autres, c'est un roman-fleuve, un feuilleton qui chaque soir se décline sur des dizaines de pages, décrivant chacun de leurs monologues intérieurs, émotions et pensées virevoltantes. Certains disent tout, absolument tout, d'autres cachent des morceaux choisis. On révèle le sale, ou l'on prétend le propre; il y a tant de manières d'écrire l'intimité. — Toutefois, pour ces personnes, l'objet de leurs confidences — le journal intime — devient peu à peu pesant, une trace lourde du passé. Parfois littéralement, lorsqu'il s'agit d'une cinquantaine de carnets reliés, précieusement conservés dans des boîtes à chaussures. Parfois simplement en esprit, lorsque quelques phrases pèsent trop lourd et font trop mal. — C'était alors que l'idée survint: tout comme l'on est amené à brûler les lettres de ses premières amours, d'aucuns éprouvent l'envie de se séparer de souvenirs trop anciens, devenus inutiles - ou trop pesants, un boulet traîné de déménagement en déménagement. À côté de cela, l'homme a toujours eu l'envie profonde de s'imaginer dans la vie de quelqu'un d'autre — de quelqu'un ayant fait des choix différents, pris une autre route... Ces carrefours de la vie, ceux-là qui adviennent très tôt et ne sont reconnus comme tels que bien après-coup... C'est alors a posteriori: quelle minuscule décision ce jour-là ou cette nuit-là — ayant déterminé quasiment tout le reste de sa vie! Est-ce un choix d'études? Un déménagement, une ville? Est-ce le fait d'être resté en couple avec telle personne, d'avoir quitté telle autre? Ce job moins bien payé mais dépaysant? ... — Et si tout avait été différent? — Et si tout avait été à refaire? — C'est là qu'intervient le journal intime de l'Autre.

Un cercle de personnes cèdent une grande partie de leur passé — des années de journaux intimes. Et chacun reçoit — complètement au hasard — l'histoire de quelqu'un d'autre. Chacun entre de fait dans cette communauté inconnue; chacun devient un "changeur de vie".

Classe sociale, niveau culturel, lieu géographique, aucun facteur ne vient remplacer celui du hasard. Seule la langue est uniforme — et encore, vous pourriez hériter des trente carnets d'une adolescente dyslexique. Déjà cependant ces changeurs s'internationalisent et la société secrète s'étend.

Une enquête s'imposait. — Mais tout était crypté; il n'était pas possible de déterminer qui, si vraiment il y avait quelqu'un à la tête de cet étrange groupe, jouissait de la qualité d'organisateur. Un système de clefs asymétriques: presque impossible à remonter. C'était déjà par une coïncidence étrange que j'entendis parler de ce mouvement underground — laquelle il me serait préférable de ne pas confier ici — il était donc difficile d'acquérir une vue d'ensemble du phénomène. Je n'avais que quelques contacts anonymes et secrets; beaucoup de questions - aucune réponse.

Alors je réalisai qu'une seule solution existait réellement: devenir moi-même membre de la secte. Je réalisai aussitôt que je me formulai l'idée à l'esprit que cela serait difficile et douloureux. J'avais en effet tenu jusque là un journal intime. Assez irrégulièrement, je l'admets; et, s'il ne me semblait pas particulièrement intéressant — il était question de mes relations amoureuses, de mes choix professionnels, et d'écrits en "flux de conscience" à propos de questions philosophiques qui me taraudaient... — était cependant devenu une partie de moi. C'était donc comme se couper un bras. Je ressentais bien sa bivalence pour autant: les carnets me pesaient, le style me semblait malhabile et dégrossi, les questions un peu bêtes. Cependant, j'avais également lu beaucoup de contes bouddhiques ces dernières semaines, et donc je réalisai en parallèle à quel point ce 'bras' n'était en fait qu'une impermanence, plutôt une 'mue' que j'allais abandonner derrière moi. Que son double-aspect: histoire et lourdeur, n'était que deux facettes distinctes du même attachement au passé. Que je devais laisser ça derrière moi, afin de renaître une nouvelle personne. Peut-être... qu'en fait, ce procédé n'était qu'une manière de rendre tout le processus plus facile, et que la lecture de cette 'vie parallèle', celle de l'Autre, serait une manière de tous se soutenir et de réaliser — ce ne sont que des peaux mortes, du passé poussiéreux! — Que là se trouvait réellement le but de la confrérie. — Un jour, je réalisai qu'il ne fallait plus attendre et méditer: l'heure était venue de changer de peau... de vie. J'envoyai mes vieux carnets.

Quelques jours plus tard. Un surplus de travail m'avait fait presque oublier cet acte; je réalisai alors que je n'avais pas tant tenu à ces carnets. Mais j'allais également découvrir une émotion nouvelle: l'excitation si étrange qu'il y a à trouver chez soi un colis, soigneusement ficelé et empaqueté, contenant la vie de l'Autre.

J'ouvre la boîte. — Cinq grands cahiers, épais. On devine qu'entre de nombreuses pages ont été insérées des images, des dessins, des herbiers... Le tout est recouvert d'une écriture fine, le plus souvent au stylo bille noir, parfois bleu; une écriture d'homme. Je découvre une nouvelle vie. — Curieusement, impossible d'y retrouver son prénom; pourtant, ses amis et ses amours sont tous là, nommés, parfois de simples initiales; d'innombrables souvenirs sont soigneusement décrits en quelques mots et avec des tournures qui me paraissent d'autant plus poétiques qu'elles ont été pensées par un esprit différent, dont l'on devine qu'il associait les mots différemment. — Je lis, fasciné, happé par ces pages et ces pages. Il y a là des souvenirs d'enfance, la première cigarette, la première copine; des descriptions trop précises d'actes sexuels à côté d'envolées poétiques sur le sens de la vie et les buts que l'on s'adjoint. C'était plus qu'une autobiographie: c'était le roman vrai d'une autre vie, d'une autre mue. La lecture est captivante, fascinante; ce n'est qu'après avoir fini l'ensemble — que l'on devine correspondant à peu près à douze années de vie — que je reviens à moi, puis tombe de fatigue sur un siège.

Sensations confuses: une impression, maintenant que je ne suis plus plongé dans les cahiers, d'avoir épié ces mots — mais surtout le fait que cela soit une sensation connue. Une sensation finalement très similaire à celle que j'avais eu par le passé en relisant mes propres carnets. Ces traces auraient-elles donc toutes la même valeur? L'on dit et se répète: les mots s'envolent, les écrits restent. Je n'ai jamais autant eu la sensation que ceux-là s'envolaient tout autant, que maintenant, avec cette réalisation que nous ne sommes pas nos vies.




3 Commentaires


Invité Karbomine

Posté(e)

Ne me dis pas que tu as fouillé ma table de chevet, quand même !

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