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De l'art de trouver un titre

Jedino

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Soyons originaux, mes amis. Soyons originaux en niant toute originalité, en excluant toute saveur et tout style plaisant. Prenons l'histoire la plus originale possible : un homme banal dans une vie ordinaire. Comment ne pourrait-il pas se détacher au milieu de ces aventuriers, experts, savants et gens d'actions? N'est-ce pas inquiétant que de vivre dans un monde où le commun devient le plus étonnant? Et il est vrai que A. se faisait beaucoup de souci. Oh, pas pour ces questions très inutiles et très lointaines pour lui, non. Plutôt pour son petit chat qui ne rentrait pas alors qu'il était dehors depuis ce matin et qu'il commençait à faire nuit. Demain, s'il ne revenait pas pendant son sommeil, il partirait le retrouver.

Mais A. ne trouva pas le sommeil. Son inquiétude le tenait que trop éveillé. Ses questions, bien réelles, elles, emplissaient son encéphale. Et s'il lui était arrivé quelque chose? Et s'il souffrait en cet instant même, espérant une aide qui ne venait pas? Décidé, il se leva, sachant très bien qu'il ne parviendrait à rien tant qu'il ne savait pas. Habillé et muni de sa lampe torche, il sortit et débuta ses recherches.

Après une heure, il le retrouva sur la route, plus loin dans le village, couché à même le sol, le ventre écrasé. Une roue lui était passé dessus. Le coeur de A. fut, à ce moment-là, brisé. Il s'approcha, le prit entre ses doigts, et retourna chez lui pour l'enterrer.

Vous remarquerez que la voiture qui aurait dû débouler précisément quand il était au milieu de la chaussée, en pleine nuit quand personne ne conduit, n'a pas déboulé et ne l'a pas écrasé. De même que la situation absurde qui consiste à lui faire comprendre qu'il a fait erreur parce que ce chat n'est pas son chat, et donc qu'il se fait renverser quand son chat est en réalité bien au chaud chez lui, dans un coin, n'a pas davantage lieu. Que de choses quotidiennes, bien que tristes, qui arrivent chaque jour! Un homme seul, mélancolique, avec son être fidèle, qui un jour disparaît, mais jamais très loin. Nous ne sommes pas dans le cas où l'homme se lance dans des aventures rocambolesques pour délivrer son chat des forces du mal ou d'un enlèvement pour faire pression par son attachement afin d'extorquer les millions qu'il aurait planqué soigneusement dans le fond de son jardin perdu. Que voulez-vous, nos vies n'y ressemblent pas, et il est bien inutile de les rêver ainsi. Imaginons donc un monde fait d'aventuriers. Ne songeraient-ils pas, en ce cas, à être des hommes posés et calmes, et écriraient à ce propos de la prose et des vers? A quoi bon se préoccuper de réalisme? Aucun personnage n'est jamais apparu devant nous, sauf dans les romans. Voilà le bon lecteur : celui qui lit, et non pas celui qui lit pour quelque chose. Chaque objectif empoisonne la pureté de la lecture.

Et qu'avons-nous à faire de l'originalité? Nul ne l'est, tous le pensent. Parce que dans le cas échéant, l'oeuvre la plus originale serait celle-là même qui existe mais n'est lue par personne. Mieux, elle n'aurait été écrite par personne. Oui, c'est cela : je rêve d'écrire quelque chose que je n'aurais pas écrit et qu'aucun ne lirait. J'aurais atteint, en ce cas, le degré d'originalité suprême.

Une oeuvre qui cherche à être originale en son essence est mauvaise. L'essentiel, c'est qu'elle soit. En cela, elle ressemble aux hommes. Elle ressemble à l'homme.


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5 Commentaires


Commentaires recommandés

J'adore ce texte, car il commence en allant complètement à l'encontre de ce que je crois que devrait être la littérature, haha ! Sauf que les 2 derniers courts paragraphes m'évoquent encore une fois Pessoa : respect, donc.:hi:

Sinon, la voiture... Est-ce celle qui a poussé le caillou dans "!" ?

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Vexé? Moi? Jamais, voyons! :sleep:

Ah, je ne connaissais pas du tout Pessoa. Mais, si j'y songe un jour (en fait, si je croise le nom, ça m'évoque souvent que j'en ai entendu parler), je le lirai!

Sinon, là, comme ça... Je te dirais que le diable réside dans toute monstruosité de taule que tu croises. Alors, pourquoi pas? Va falloir que je mette des titres, cela dit. J'ai cru au départ que tu me corrigeais encore une faute avant de comprendre que tu parlais du dernier billet :D

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Ouais, c'est juste la deuxième fois que je te cause du Fernando, et même que la dernière fois je t'en ai recopié un extrait entier sous un de tes textes, à part ça tu n'en as jamais entendu parler... Grand fou, va ! :cool:

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