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Bla-bla-bla Membre 215 messages
Forumeur activiste‚ 0ans
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Amar m’a sauver !

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Le 6 août à Porquerolles

 

 

Le 6 août 1968.

La chaleur est terrible et nous marchons, nous marchons. Sous un soleil de plomb. Le plateau de l’Hebenberg n’était qu’une mise en bouche ou plutôt en pieds... avec nos lourds rangers. Plus une mine anti-char, 7 kilos en plus du bardas dans le sac à dos. Sur la tête le casque lourd. C’est comme une marmite avec à l’intérieur, le crâne qui mijote ! On a bien fait nos vingt kilomètres déjà...

 

C’est notre huitième mois d’armée. Nous sommes pile au milieu de notre temps. On ne sait pas encore qu’en décembre ce sera dans la neige qu’on marchera, trois jours d’affilée  par moins dix-huit, mais peu importe, maintenant le problème c’est la chaleur et l’épuisement.

J’ai alors une idée :

« Hé, les gars ? L’année prochaine, le 6 août, rendez-vous à Porquerolles sur la plage d’argent, en maillots de bain, les doigts de pieds en éventail ! »

Le bonheur absolu !

Et les quatre copains que nous sommes, tombons bien tous d’accord : « L’année prochaine, le 6 août à Porquerolles ! C’est juré ! » On a peut-être pu en continuer d’un pas plus léger…

 

Et voilà que le 26 avril suivant, nous sommes « libérés ». Pas trop tôt ! Biens sûr, en se quittant, on se rappelle le pacte , ça fait huit mois qu’on en parle : « le 6 août à Porquerolles ! On est bien d’accord ! » Ça nous permettra de faire le point sur notre retour à la « vie civile ».

 

Chacun rentre chez soi. En partant, j’ai refusé catégoriquement d’emporter la Médaille de Commando que nous avions durement gagnée au stage de Trèves. Je suis au dessus de tout ça ! Mais pas tout-à-fait puisqu’aujourd’hui, je regrette parfois de ne pas pouvoir la montrer à mes petits enfants ! « Ça c’est quand pépé il était commando ! » Je leur dirais. Mais ne brûlons pas les étapes ! Là, j’ai 21 ans. Et je rentre chez moi...

 

Le premier soir, mon père me dit : « Demain nous irons chercher des escargots et des asperges à la campagne. Il a plu, c’est le bon moment ! »

Peut-être qu’il espérait cette sortie à nous deux depuis des mois ? Je peux désormais le comprendre...

Mais ces escargots, ça a été pour moi comme un déclic : Quel avenir ?! Des escargots ! Des asperges ! Non, c’était pas possible ! Fallait que je m’évade ! Immédiatement !

Ce que j’ai fait le matin même prévu pour la capture des escargots dès la première heure.

J’ai laissé une lettre pour qu’ils ne s’inquiètent pas avec un « ne me cherchez pas tout va bien ». Elle devait être horrible ma lettre pour mes parents qui étaient déjà entre eux deux, en plein naufrage. Horrible du genre « Aller chercher des escargots à la campagne ? C'est tout ce que vous avez à me proposer ? J’attends mieux que ça de la vie ! »

Mais c’était vrai : à 21 ans, on attend plus de la vie. Trop peut-être. Un besoin de liberté incompressible, un besoin d’aventure, de vivre, d’autant plus vif que je venais de passer plus d’un an prisonnier d’une discipline militaire imbécile.

Partir, être autonome, c’est bien, mais encore faut-il la gagner cette « sa vie », gagner au moins de quoi manger. C’est un minimum. Certes, j’avais ma voiture. Une 203 grise. (Dont l’assurance avait quand même été payée par papa-maman!)... Je suis donc parti pour la ville !

Toulon !

Il paraît que la nuit, quand le marché du Cours La Fayette se met en place, on peut facilement te proposer du travail... J’y suis donc allé. Et j’ai fait le tour de tous les camions des maraîchers… Un chauffeur a accepté par gentillesse (ou pitié?!) plus que par besoin véritable, que je lui donne un coup de main. J’ai déchargé quelques cagettes de légumes... Il m’a donné un billet de cinq francs ! Mais ça a été tout. Plus rien d’autre.

C’était pas terrible ! Je me suis donc retrouvé seul devant la nuit. Le plus raisonnable aurait été de rentrer à la maison qui n’était qu’à une trentaine de kilomètres, mais on le comprendra : c’était pas possible !

J’ai cherché un coin tranquille, derrière le Faron, sur la route du Revest et j’ai dormi dans la voiture.

Quelle aventure !

Le matin, c’était pas terrible non plus. Pas physiquement, j’avais tellement vu pire à l’armée en bivouac dans la neige. Non, c’était surtout le moral. Les cinq francs dans ma poche que j’avais pas vraiment gagnés avaient quelque chose de misérable. Autant éviter que ça tourne carrément au sordide ! Il me fallait quelques jours pour me retourner, le temps de trouver un vrai travail...

Là, j’ai pensé à Arlette, ma sœur. Ma sœur, c’était pas tricher ! On était… générationnellement du même niveau par rapport aux parents ! En plus elle n’habitait pas loin. Juste de l’autre côté de Toulon, à Six-Fours...

 

Évidemment que j’ai été super bien reçu ! Arlette avait eu un petit pendant que j’étais à l’armée et l’avait appelé comme moi, Emmanuel. C’est dire ! Ils m’ont installé un lit de camp dans la salle à manger… J’avais un toit ! Et son mari, mon beau frère, combinard comme pas deux, m’a fait rentrer à son collège comme pion. Sa tactique était simple :

– Il nous manque un pion, tu te présentes demain et ils te prendront ! 

– Mais j’ai même pas de dossier au rectorat ?! 

– On s’en fout ! Tu viens, tu occupes la place et on régularisera en suite ! Il faut leur forcer la main !

« Forcer la main », c’était sa tactique. Et ça a marché !

J’ai fait pion un mois. Le mois de juin. Le seul souvenir qui me reste de ce mois de pion, c’est que le matin, quand on partait, tôt, avant huit heures et en chemisette puisqu’on était en juin, J’étais frigorifié !

Mais c’était un petit savoir. Depuis, je sais qu’au mois de juin, le matin tôt, il fait quand même un peu frais... Tous les ans, en juin, je me le redis ! Ça ne rate jamais. Je ne peux pas m’en empêcher : « Mois de juin : couvre-toi le matin ! » (J’en suis un peu désespéré !)

Pour être payé de ce mois de pion, il a fallu que j’ouvre un compte au Crédit Lyonnais. Sans m’en rendre compte, j’étais déjà pris dans le « système ». Et j’en étais sans doute satisfait, même fier. J’avais un compte comme un grand !

 

Mais un mois, c’est court et il a fallu rapidement que je retrouve du travail. Un mois pion, ça ne suffisait pas pour être en congés payés pendant les vacances.

 

J’ai vite trouvé finalement. Quand on est prêt à tout accepter c’est pas un problème de trouver du travail. En tout cas pas à cette époque. Et je me suis retrouvé manutentionnaire chez « Compagnon ». Un marchand de matériaux pour le bâtiment. C’était vers « Les Routes » à l’ouest de Toulon. C’était pas un travail facile, tout-à-fait épuisant, même. Soixante heures par semaine à transporter que des trucs lourds, mais lourds ! Et à servir les clients. Ce qui était plus agréable.

 

Le contremaître, Atilio était italien, gentil, sympa. Les trois autres manutentionnaires (en plus de moi), étaient arabes. L’un était discret, réglo, il faisait bien son boulot et c’est tout. R.A.S. ! Un autre était pas intéressant du tout, vicelard sur les bords, il se planquait dès qu’il pouvait… Mais le troisième, c’était Amar un type génial ! Gentil, mais gentil ! Il était vieux déjà pour ce travail. Peut-être cinquante ans ? (Vingt ans de moins que moi aujourd’hui ! Aïe ! ) Il faisait quasiment partie des meubles chez Compagnon. Avec Atilio, c’est lui, Amar qui m’expliquait le boulot. Parce que même manutentionnaire, il faut un peu de savoir faire et d’intelligence. De l’intelligence pratique. Quand je faisais mal, Amar me charriait ! Un jour, pour charger une palette que présentait le Clark, (j’étais sur le camion), je place mes premiers agglos, devant moi, au plus près, sans réaliser, que je ne vais plus pouvoir en mettre d’autres à l’arrière de la palette. Que voulez-vous quand on ne sait pas, on ne sait pas ! Là, Amar me regarde et me fait :

– Eh Barbaroussa (il m’appelait comme ça, à cause de ? Ma barbe ! Gagné!) Ti travail’ com’ lis arab ?!

Et il m’a expliqué qu’il fallait en premier remplir le fond de la palette pour pouvoir ensuite empiler sur le devant… Je n’y avais pas pensé !

Amar n’était pas très grand, très mince, maigre même et il titubait quand il portait un sac de ciment… Pour lui, je n’étais ni français ni arabe. J’étais juste un jeune, un gamin qu’il faut aider, protéger. Il arrivait de temps en temps des semi-remorque de ciment à décharger et il fallait tout décharger à la main, empiler les sacs, en faire des rangées de cinq mètres de hauteur sous le hangar, Parfois, il me tirait par le bras sur le côté :

– Laiss’ travalli lis arabs ! Va rangi li toumet’ !

Au fond du hangar, derrière, sur la gauche, bien caché, il y avait tout un tas de carreaux, des tomettes, en vrac. Ça c’était la bulle ! Je les mesurais au millimètre près et j’en faisais des piles au cas où un client viendrait nous demander, une tomette de 10 centimètres virgule deux pour une réparation ! Je n’ai toujours pas compris pourquoi ces tomettes étaient presque toutes de tailles différentes. C’était peut-être des restants de vieux stocks de plus de cent ans ?… Mais ça m’avait fait une spécialité, aussi ; et quand quelqu’un demandait des tomettes, on me l’envoyait ! j’étais devenu incollable sur le sujet !

 

Pour habiter, j’avais trouvé une chambre de bonne, au centre de Toulon, rue Paulin Guérin. Septième étage sans ascenseur. Le plafond était en pente, mansardé, une petite lucarne d’un côté, une fenêtre de l’autre qui donnait sur un cour minuscule, comme un gouffre. Deux « pièces » de quatre mètres carrés chacune ! Et je crois bien que j’exagère ! C’est dans cette chambre de quelques mètres que j’ai rêvé d’être un grand peintre. Comme Paulin Guérin ce fameux peintre Toulonnais du XIX ème  (Toulon est petit !) C’est là que j’ai peint la femme triangle et le violoniste rouge. La « Tête de femme dans le vent » aussi… Je dois pouvoir retrouver des photos de tout ça… Peut être même les originaux ! Je suis du genre révolutionnaire conservateur !

 

Chez Compagnon, on empilait aussi des rangées de tuiles, debout, sur champ, pour les stocker. C’était la place qui manquait. Putain, que c’est coupant les rebords de tuiles !

Un jour on est partis en camion à la gare pour décharger un wagon de sac de plâtre. (Les semi-remorque, ça suffisait plus, on passait aux Wagons !) En partant, j’étais plutôt content : les sacs de plâtre c’était seulement quarante kilos, comparés aux cinquante des sacs de ciment, ça devait être un promenade ! Malheureusement, une fois sur place, si les sacs étaient bien de quarante kilo, en revanche, ils étaient... brûlants ! Mais brûlants, brûlants ! Et c’était pas prévu. On n’avait pas de gants. Amar, il a fait le boulot sans moufter ! Et moi... aussi ! J’en ai eu des cloques dans les mains !

 

Je me souviens que ce soir-là, les sept étages, ils ont été durs à monter ! Et j’avais même honte de traverser depuis le rez-de-chaussée jusqu’à ma chambre du septième, tout blanc de poussière, cette maison si bien bourgeoise aux escaliers si bien cirés...

 

Amar, ne savait pas lire. Et le jour où on a été augmenté (on était passé de trois francs quinze de l’heure à trois francs cinquante, je crois, grâce à la révolution de 68), à la comptabilité, ils n’ont pas jugé bon de l’augmenter, lui, puisqu’il ne savait pas lire !… Croyez-moi qu’ils nous ont entendus, jusque chez le patron ! Atilio et moi en tête ! Et il l’a eue son augmentation Amar !

 

Un jour, pendant sa pose, je l’ai vu sous le hangar, assis tout en haut d’une pile de sacs de ciment. Il avait un papier à la main et il semblait bien le lire… Je m’approche et je lui demande ce qu’il fait. Il me répond :

– J’i riçu di nouvel’ du pays !

J’ai regardé son papier tout couvert de cette écriture arabe si belle, comme des dessins. Il ne savait pas lire le français : il ne lisait QUE l’arabe !

Un autre jour, un gros balourd de camionneur (français) se moquait de lui :

– Vous les arabes, vous n’êtes même pas capables d’avoir la même heure que nous en France !

Alors, Amar, lui a tout expliqué : la terre ronde, et les fuseaux horaires qui découpent la terre en tranches depuis les pôles et qui se succèdent quand la terre tourne sous les rayons du soleil…

Je l’ai écouté et regardé avec admiration.

L’espace d’un instant, lui le manœuvre qui titubait sous des sacs de ciments était redevenu le digne héritier des grands astronomes arabes. Ceux qui ont donné leur nom à la plupart de nos étoiles.

 

C’était tout ça, Amar !

 

Nous pataugions dans la poussière de plâtre et de ciment… Du coin de l’œil, j’ai aperçu dans le bureau, un écran de télé allumé : deux américains en scaphandre pataugeaient au même instant dans la poussière de la lune…

Juillet 1969.

 

A la fin de ce mois de juillet, le patron m’a fait venir pour me demandé si je voulais remplacer Atilio, le contremaître qui devait s’en aller. Je lui ai répondu que moi aussi je m’en allais ! Un mois de ce régime, ça me suffisait !

Notre projet pour le mois d’août, (avec Annick qui allait devenir ma femme) était de faire tout le tour de l’Espagne !

Bien sûr, on a retardé notre départ jusqu’au 6 août. Rapport au fameux grand rendez-vous ! Une promesse, c’est sacré !

Le 6 août nous avons donc pris le bateau pour Porquerolles, direction, la Plage d’Argent ! C’était déjà les vacances...

Mais sur la Plage d’Argent, je n’ai trouvé...

Personne !

Merde !

 

Bien sûr, j’aurais pu inventer une fausse anecdote, qu’un jour Amar m’avait tiré de derrière un camion qui reculait, et que je n’avais pas vu, par exemple, histoire de justifier mon titre ou qu’il m’avait prêté ses gants (en vrai, il n’en avait pas) dans le wagon de plâtre brûlant. Mais ça aurait été faux ! Le titre, je le garde, juste parce qu’il m’amuse !

Amar m’aura quand même « sauver » (« sauver , e, r !) et définitivement de la bêtise toujours possible après tout, du racisme.

 

 

 

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Bla-bla-bla Membre 215 messages
Forumeur activiste‚ 0ans
Posté(e)

Quand je parlais à mes fils de la RUE PAULIN GUERIN, ( mon antiquité !), ils se foutaient de moi ! C'était deevnu :

C'est la rue Paulin Guérin, Caracas six couteaux

Si ton poing n'est pas malin de la Marengo,

Go, go ! cache ton poing derrière ton dos !

Ben non, les gamins !

Paulin Guérin, c'était un peintre Toulonnais du XIX ème et pas mauvais du tout ! (Je l'ai appris aujourd'hui !)

Alors, quand je vous dis que je peignais Rue Paulin Guérin, septième étage sans ascenseur :

RESPECT !

Franchement, c'est pas de l’œuvre d'art, ça ?

'Tête de femme dans le vent 1969"

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Bla-bla-bla Membre 215 messages
Forumeur activiste‚ 0ans
Posté(e)

Avec le temps, j'ai mis de la guimauve dans mon vin....

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:smile2:

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Don Juan Membre 1329 messages
Forumeur alchimiste‚ 150ans
Posté(e)

je ne suis pas sensible à l'art graphique comme je te le disais ailleurs, mais ton récit ne m'a pas laissé insensible, on va éviter les épanchements, tu ne peux pas savoir à quel point ce que tu racontes là me touche.

Juste quelques points au hasard.

Moi aussi j'ai connu Amar

Moi aussi à deux pas de Porquerolles.

Moi aussi la même tranche d'âge.

Moi aussi des sacs de ciments à charger sur des semi-remorques.

Etc.

  • Waouh 1

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Bla-bla-bla Membre 215 messages
Forumeur activiste‚ 0ans
Posté(e)
Il y a 2 heures, Don Juan a dit :

je ne suis pas sensible à l'art graphique comme je te le disais ailleurs, mais ton récit ne m'a pas laissé insensible, on va éviter les épanchements, tu ne peux pas savoir à quel point ce que tu racontes là me touche.

Juste quelques points au hasard.

Moi aussi j'ai connu Amar

Moi aussi à deux pas de Porquerolles.

Moi aussi la même tranche d'âge.

Moi aussi des sacs de ciments à charger sur des semi-remorques.

Etc.

J'en suis bouleversé !

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