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Le canular des Poldèves


January

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Modérateur, ©, 108ans Posté(e)
January Modérateur 62 439 messages
108ans‚ ©,
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À Paris en mars 1929, des députés de gauche (tous avaient voté contre les congrégations missionnaires lors d'un récent débat) reçurent un appel leur demandant d'intervenir en faveur des malheureux Poldèves opprimés. La capitale du pays s'appelait Cherchella ; la lettre était signée : Lineczi Stantoff et Lamidaëff. Derrière ces patronymes pseudo-slaves on pouvait lire à voix haute : « l'inexistant » et « l'ami d'A. F. (L'Action française) », l'instigateur de cette mystification étant Alain Mellet, journaliste et membre de L'Action française de Charles Maurras.

Ce canular avait pour but de ridiculiser la représentation républicaine (députés). Si les députés de gauche et anticléricaux furent visés, Alain Mellet lui-même le reconnaît : « la pêche eût été aussi poissonneuse dans les rangs de la droite républicaine. » Les lettres paraîtront en volume durant les années 1930 sous le titre : Intelligence et parlement. Le Drame Poldève.

Le 18 mars 1929, Alain Mellet, adressa à certains parlementaires une supplique, à en-tête du « Comité de défense Poldève», rédigée en français très approximatif, ce qui devait en renforcer l'authenticité :hehe: :

"Honoré Monsieur le Député,

C'est un cri à votre pitié et à votre justice que nous faisons entendre en vous suppliant de laisser toute votre attention sur les choses qui suivent : En plein XXe siècle de lumière et de droit, près de 100.000 infortunés Poldèves, esclaves modernes, habitent sous le joug de quelques dizaines grands propriétaires terriens. Femmes, vieillards, enfants (parce que les hommes travaillent dans les usines et dans les entreprises agricoles d'autres pays) mènent une vie misérable de bêtes.

Aucun secours pour eux si leur délivrance ne vient pas de la conscience mondiale que nous venons chercher dans votre coeur. Certainement, nous ne sommes pas les amis des républiques soviétiques, surtout l'Ukraine par qui nous avons eu trop de souffrances, mais un pareil état de vie ne serait pas possible chez eux depuis la révolution.

Donc, Honoré Monsieur le Député, nous ne demandons pas le plus petit secours en argent, mais seulement votre éminent appui moral. La France de 1793 qui a piétiné les tyrans et les rois peut nous arracher entre les griffes des grands propriétaires affamés de sang poldève.

Dans ce commencement du XXe siècle qui a vu éclater grandiosement le triomphe de la paix perpétuelle et de la fraternité à toujours, il faut effacer les dernières taches immondes.

Oh, merci, Honoré Monsieur le Député, pour votre réponse qui va à Genève avec celles des autres collègues du Parlement de la Grande France de la Révolution.

Pour le Comité de Défense Poldève,

Lyneczi Stantoff, Lamidaeff."

Par retour du courrier, le Comité de Défense Poldève reçut quatre réponses :

M. Camille Planche, député de l'Allier et Président du groupe de la Ligue des Droits de l'Homme se contente « de prendre note ».

M. Cazals, député de l'Ariège, questeur à la Chambre, ancien président du parti radical et ami personnel de Poincaré n'hésite pas, lui, à condamner moralement l'oppression dont la Poldévie est la victime : "Toutes les iniquités trouvent en moi un adversaire résolu, à plus forte raison la violence."

M. Chouffet, député du Rhône, vice-président de la commission de l'Armée, lui fait écho : "Je suis, en ce qui me concerne, et dans les limites des possibilités, à votre entière disposition pour vous aider dans votre noble tâche. Rien, en effet, n'est plus beau que le dévouement de ceux qui s'attachent à délivrer leurs frères de la servitude, et il est triste de constater qu'aujourd'hui, au XXe siècle, on puisse encore parler d'esclavage."

M. Boutet, député des Ardennes, adresse à Mellet une sorte de profession de foi : "Je réponds à votre appel si douloureux en vous disant que le socialiste que je suis est avec les victimes de l'oppression. Mon coeur saigne à la pensée que des hommes qui devraient être libres et heureux sont courbés sous le joug des bourreaux et souffrent dans leur être physique et dans leur être moral. Joignez ma protestation à toutes celles que vous recevez en faveur des Poldèves."

Il suffisait d'ouvrir un Atlas pour constater que la Poldévie n’existait pas :D Aucun parlementaire ne l’a fait. On leur demandait une aide exclusivement morale, un appui désintéressé, pas le plus petit secours en argent, et cette suprême habileté qui consistait à s'adresser aux cœurs (vous allez voir il va y avoir beaucoup de cœurs ! ) en méprisant les portefeuilles était bien faite pour exalter les uns en apaisant les autres.

Ces quatre lettres furent jugées peu convaincantes par Mellet qui reprit sa machine à écrire et composa un second appel en forme de SOS tragique :

"Honoré Monsieur le Député,

Quinze jours déjà, nous avions cru permis de frapper à votre conscience pour protestation contre les infamies dont souffre la nation poldève. Hélas, les événements ont marché, marché ! La révolte s'est faite dans deux districts déjà. Alors, pour représailles, la Bourse du Travail de Tcherchella a été incendiée par des sanguinaires comme les fascistes Italie. Un cent de nos pauvres frères esclaves ont vu la mort. Transpercés par la soldatesque des grands bourreaux propriétaires terriens.

Il y a des filles qui ont vu la violation, et tout cela sans jugement, sans jugement !! En France, quelle est l'agence de nouvelles qui a dit les choses ? La France du refuge des proscrits paraît sous le joug méchant du parti de réaction. Notre peuple n'est pourtant pas un inconnu pour la grande France de jadis. Rappelez-vous les lettres de Voltaire à Constance Nepuska. C'est sous la conscience élevée du grand penseur, toujours pour les petits contre les grands, que nous plaçons notre détresse.

Ah ! nous sommes vraiment abandonnés. L'Evêque poldève n'a rien fait du tout. On dirait qu'il n'existe pas. Seuls, les honorés collègues Planche, Boutet, Chouffet et Cazals ont répondu à notre première lettre. Qu'ils sont bons ! Et comme nous leur prouverons bientôt notre reconnaissance ! Mais quatre, c'est trop peu pour enrayer le sang qui coule. De grâce, aidez-nous, sauvez-nous!

De grâce, nous traînons vos pieds à notre malheur nous ne demandons pas le plus petit secours en argent, mais vite, envoyez-nous la protestation pour notre dossier pour la troisième souscommission de la commission du Droit des Minorités de la Société des Nations.

Il faut tarir l'écoulement du sang Poldève !

Merci ! Merci !

Pour le Comité..."

:o Ce fut le raz-de-marée au Palais Bourbon. Un flot d'indignation submergea l'hémicycle ! Évidemment, les destinataires n'avaient pas relevé l'étrange consonance du nom de la cité martyre : Tcherchella (qu'ils n'ont d'ailleurs pas cherchée ;) ) Mais, par contre, ils avaient retenu l'amitié de Voltaire pour cette Constance Nepuska de derrière le Danube.Voltaire au secours des Poldèves, c'était dans la grande tradition républicaine. C'est pourquoi la Chambre se leva comme un seul homme. L'affaire des Poldèves était lancée.

M. Courrent, député du Lot-et-Garonne,s'engagea dans la lutte : " L'exposé des souffrances qu'endure la nation Poldève ne saurait laisser un homme de cœur indifférent. Nombreux, je l'espère, sont ceux qui protestent avec vous contre les injustices et les iniquités qui s'abattent sur vos frères malheureux. Permettez-moi de me joindre à ces protestataires et de souhaiter que le jour viendra où le droit des faibles et des opprimés sera enfin respecté."

M. Henri Gout, député de l'Allier :"...avec vous je regrette les troubles qui ensanglantent votre pays et c'est de tout cœur..."

M. Roux, député des Bouches-du-Rhône : "Tous les hommes de coeur sont avec vous... Puissiez-vous être entendu et émouvoir enfin la conscience humaine."

Alors là, après tous ces "cœurs", le grand mot était lâché ! Les Poldèves avaient ému la Conscience Humaine !

Si Mellet avait alors eu le culot, avec la complicité de quelques joyeux drilles, d'organiser des manifestations, il obtenait l'accord de la Préfecture de Police. S'il avait loué un local, dans un quartier résidentiel de préférence, il pouvait fonder l'Ambassade de Poldévie. Vingt députés auraient soutenu la demande d'accréditation. L'Elysée aurait marché...

Mais Alain Mellet se contentait de se régaler du style épistolaire des représentants du peuple français :

"Camarade, écrivait le député Ferron, veuillez inscrire mon nom au nombre des protestations des gens de coeur contre les tortures qui sont infligées aux enfants de la nation Poldève. C'est une honte, au siècle où nous sommes, de voir se renouveler les crimes qui ont souillé l'humanité."

M. Forcinat, député de l'Eure, y alla du même couplet vengeur et gratuit : "La conscience humaine se révolte au récit des mauvais traitements auxquels sont soumis actuellement vos frères, les malheureux Poldèves. Votre cri d'alarme ne peut laisser indifférent un membre du Parlement français, ancien combattant de la Grande Guerre, descendant de ces glorieux ancêtres de la Révolution, qui ont proclamé à la face du monde les Droits imprescriptibles de l'Homme et du Citoyen." :France:

Les lettres s'entassaient sur le bureau de Mellet. Parmi tous les députés pressentis, il ne s'en trouva que deux pour manifester quelque réserve :

Charles Lambert, député de Lyon, invita «Monsieur Stantoff » à passer à son bureau pour complément d'information. Quant à Monsieur Richard,député de la Loire, il répondit assez sèchement : "Je ne connais rien à la question que vous voulez bien me soumettre. Documentez-moi. Je ne vous accorderai ma signature qu'en connaissance de cause."

Mellet reprit sa machine et rédigea, à l'intention de cet homme soupçonneux, la réponse suivante :

"Honoré Monsieur le Député,

Merci pour votre lettre. Vous demandez la documentation. En voici un petit peu. Sur l'histoire de notre malheureux peuple, il n'y a rien avant l'an Mille. Après sa conquête de Malte, Charles le Téméraire, ambitieux, voulut la couronne du Roi des Poldèves, mais Charles Quint s'opposa. Le malheureux peuple Poldève tomba alors pendant près de deux siècles sous la domination horrible des Hohenstauffen qui essayèrent sur eux les premiers canons.

Un héros national, Gellé-Foa (oui oui, j'ai les foies :D ), leva l'étendard de l'indépendance avec l'aide de la France qui envoya le colonel-général Mellet, tandis que l'Angleterre envoyait l'amiral C.D. Bynn (se débine). Il gagna la bataille sanglante de Tamphepa (t'en fais pas :p) Malheureusement, il fut tué et les Aristocrates reprendre le pouvoir..."

Mellet faisait ensuite intervenir des prêtres luthériens dont les deux plus redoutables étaient Cimon et Gezipe, puis il terminait sur une note confuse qui mettait en cause la belle-soeur d'Alfred de Musset ! La plaisanterie était terminée. Sans attendre de réponse, Alain Mellet publia une série d'articles circonstanciés sur l'affaire des Poldèves. Pas un seul député ne réagit.

L'ordre régnait en Poldévie :sleep::D

D'après "Le Grand Canular" de Jacques Franju

Et wiki http://fr.wikipedia.org/wiki/Pold%C3%A9vie

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Membre, 66ans Posté(e)
pila Membre 18 571 messages
Baby Forumeur‚ 66ans‚
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Je connaissais.

Je me demande si dans certains cas, les réponses des secrétariats ne sont pas prêtes depuis longtemps. Un peu comme le fameux discours passe-partout de Pierre Dac; que l'on peut utilser pour la naissance d'un enfant comme pour l'enterrement de la centenaire.

Si j'avais été dans ce cas du drame poldève, j'aurais chercher dans le Dictionnaire.

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Modérateur, ©, 108ans Posté(e)
January Modérateur 62 439 messages
108ans‚ ©,
Posté(e)

Même la référence à Hégésippe Simon ne manque pas ;) hommage à un canular de la même veine du journaliste Paul Birault en 1913 :

Il avait créé le comité du centenaire de Hégésippe Simon et envoyé une invitation à cent parlementaires du Parti radical et à un ministre en leur demandant de bien vouloir se rendre le 31 mars 1913 dans une ville de leur circonscription (notamment à Poil, dans la Nièvre), prétendue ville natale de Hégésippe Simon, pour l’inauguration de la statue de "ce grand précurseur qu’était Hégésippe Simon". Certains députés n’avaient pas repéré le canular (pourtant publié le 1er avril !) et Paul Birault a reçu dix-sept réponses positives, dont celle d’un député, qui deviendra par la suite président du Conseil, prétendant avoir connu personnellement l'illustre Hégésippe Simon :smile2:

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Membre+, Posté(e)
Doïna Membre+ 19 687 messages
Maitre des forums‚
Posté(e)

Eh bien, quelle histoire ! :smile2:

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