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L'équipée du Barde


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conselia Membre 27 messages
Forumeur balbutiant‚ 56ans
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L'Equipée du Barde

Attablé depuis plus de deux heures à la taverne des Lucioles, Lucas le Barde s'enivrait comme à chaque fin de semaine en compagnie de ses compères. A sa gauche trônait Geldorf le Chauve, qui prétendait avoir abattu une chimère d'un seul coup de sa hache biface, bien qu'il peinât aujourd'hui à la porter d'une seule main. Guerrier de taille plus que modeste, il flottait dans la cotte de cuir qu'il n'ôtait qu'une fois par mois, lorsque Clothilde la Hardie l'invitait à perdre le reste de sa solde dans ses bras épais comme des mâts de navire. Soldat de fortune sans engagement régulier, il vendait aux capitaines de tous bords ses talents de boucher, mais n'avait eu depuis des lustres l'occasion de se battre, car les temps étaient propices aux arguties diplomatiques et l'on ne donnait que trop rarement la parole aux armes. On le payait donc à avoir l'air de ce qu'il était, une brute, afin de souligner la menace que le propos d'un plus habile que lui masquait sous des dehors courtois.

A sa droite gisait Ferlot le Pleutre, voleur rejeté de toutes les guildes pour n'avoir jamais eu plus de courage qu'une fillette, ni plus de malice qu'une gourde. Il ne vivait que des pitoyables larcins que lui permettaient ses maigres capacités, détroussant enfants et vieillards de ce que leur famille n'avait pas jugé bon de les priver. Qu'il eut des amis n'était pas la moindre des surprises, tant il était veule et malodorant de surcroît, mais il y avait dans ses yeux une sorte de candeur qui ne laissait pas indifférent, car on eût pu la confondre avec de la bienveillance.

En face de Lucas, et lui versant une cinquième coupe d'hydromel, se tenait Serkis de Tarse, le plus redoutable de la bande, lutteur de foire vendu comme esclave et affranchi depuis, qui excellait dans l'art de briser chaque os d'une seule de ses mains nues. Sa peau noire et luisante lui valut quelques commentaires disgracieux dans cette contrée peuplée presqu'exclusivement de peaux claires et de cheveux roux, mais après que les premiers qui s'y étaient risqués eurent à souffrir de ses redoutables talents, sa réputation de briseur de colonnes vertébrales le précéda bientôt et les langues acerbes se tinrent à l'abri de bouches closes sur son passage. Le sourire rare, les yeux injectés du sang d'une colère qui semblait devoir exploser à chaque instant, il était pourtant le plus fiable des compagnons, prêt à risquer sa vie pour ceux qu'il avait décidé de suivre dans leurs aventures.

Lucas écarta la coupe débordante d'un revers et fit signe à Serkis de ne pas insister. Il lui fallait garder la tête claire pour l'heure, car un grand défi était lancé à sa sagacité. Son surnom de Barde ne devait rien à la pratique d'un quelconque instrument ou à un goût prononcé pour le chant ou la poésie, bien qu'il eût plus de lettres que toute la racaille dont il aimait à s'entourer, mais à un déguisement dont il s'était servi pour abuser le Prince d'Elsinberg, profitant de la crédulité de ce dernier pour lui dérober son bien le plus précieux, le pucelage de sa fille, et mettre un terme sanglant à son règne du même pourpre. De belle allure pour un brigand, il fournissait aux puissants de ce triste monde les pires services que l'on pût demander, d'une manière aussi élégante qu'expéditive.

Mais aujourd'hui, la tâche qu'il avait acceptée dépassait en hardiesse toutes celles qu'il avait jusqu'alors menées à bien. Un potentat du clergé local l'avait chargé de reprendre possession d'un ciboire qu'une dénommée Shandra lui aurait subtilisé dans des circonstances que sa prétendue chasteté lui avait interdit de préciser.

S'il ne faisait l'ombre d'un doute que reprendre un objet des mains d'une drôlesse fût à la portée du premier aventurier venu, s'approcher d'elle semblait impossible car elle était l'une des quatre filles de Vermascher le Cruel. Bien des contes relataient les méfaits de ce nobliau retranché dans un castel d'allure sinistre et Lucas n'ignorait pas qu'une bonne part de ces sornettes reposait sur le compte bien réel des disparitions inexpliquées que l'on déplorait depuis plusieurs années dans les parages. Qu'il se fût agi d'une cruauté maintenant légendaire ou de véritable magie, il n'en restait pas moins qu'approcher le sinistre personnage requerrait plus qu'un habile déguisement.

C'est pourquoi Lucas tardait à quitter cette table, au grand dam de ses compères qui piaffaient d'impatience à l'idée d'en découdre, à l'exception notable de Ferlot, ivre-mort en cet instant, et qui n'aurait quoiqu'il arrive manifesté aucune hâte de partir affronter qui que ce fût. Geldorf pestait contre la serveuse qui tardait à apporter le jambon qu'il avait commandé depuis plus d'une demi-heure quand Lucas se leva d'un bond, brandissant la chope qu'il avait jusqu'alors négligé de boire. « En route ! » lança-t-il, et sur ces mots tous surent, même Ferlot qui sursauta dans son demi-sommeil, que Lucas avait trouvé le moyen de les conduire à une victoire certaine.

Le Barde fit savoir au prêtre qu'il acceptait l'affaire, sous réserve qu'on fît savoir partout en ville que le plus grand des cuisiniers du royaume y séjournerait demain pour deux jours seulement. Ainsi fut fait et prestement, car il n'y avait de meilleur vecteur pour une nouvelle que les prêtres et leurs fidèles, ravis d'avoir à colporter plus que la parole du Texte. Ils firent tant et si bien que lorsque l'annonce en fut faite à Vermasher, le cuisinier dont il était question se voyait affubler de qualités dont on n'avait pas même l'idée pour l'époque. Il savait, disait-on, donner au moindre rôti qu'il couvrait d'une sauce de sa façon un goût si rare, si délicat et si exquis que l'on ne pouvait s'en rassasier avant que d'en avoir englouti toute la chair et jusqu'à la cordelette qui le liait. L'effet escompté ne se fit pas attendre et, dès le surlendemain, ce génie culinaire fut sommé de se rendre au château pour régaler le Cruel et sa lignée. Drapés des toges vertes et ocre des métiers de la bouche, typiques en ces contrées, Lucas et sa petite bande s'introduisirent dans l'antre du malfaisant personnage par la grande porte qui leur aurait été close en toute autre circonstance. Prétendant s'affairer à la préparation de ce que leurs hôtes devaient penser être le meilleur repas de leur vie, les compères se préparaient en fait à inspecter les lieux, dès que la vigilance des gardes se serait suffisamment relâchée. Prétextant la nécessité des plus improbables ingrédients, ils passaient de pièce en pièce pour réclamer l'attention des uns, pendant qu'ils exploraient les appartements des autres, jusqu'à ce qu'ils eussent repéré la chambre où le ciboire avait été déposé, sous une cloche d'un verre épais et coloré.

Lucas recueillait les informations glanées par ses comparses et concevait le plan qui leur permettrait de s'emparer de l'objet avant de s'enfuir. Dans le même temps, il déversait dans une bassine de très grande taille un brouet infâme supposé donner le change quant à la nature de leurs incessantes allées et venues. De sorte que lorsque l'heure du dîner sonna, il demanda que tous les convives l'attendent à la table et que nul ne se tint entre la cuisine et la salle à la manger, afin qu'aucun de ses secrets ne fût dévoilé, ce qui assurait Lucas d'une retraite sans embuche une fois le ciboire dérobé.

Le maître des lieux y consentit sans peine, mais demanda cependant qu'avant que le plat ne lui fût servi, les cuistots et leur chef lui fissent l'honneur de partager une coupe de son meilleur vin. Il ne pouvait en être autrement et cet intermède permettrait à Lucas de goûter l'ironie subtile d'être complimenté pour sa fourberie par sa propre victime.

Les quatre complices furent attablés de part et d'autre de chacune des filles de Vermasher, qui présidait comme il se devait. Lorsqu'ils eurent porté le toast que leur hôte proposa, en l'honneur de la grande cuisine et de ses serviteurs, et reposé le verre de l'excellent vin qu'ils avaient bu d'un trait, le maître des lieux commença un étrange discours sur les vertus de certaines chairs, lorsqu'elles nourries avec le plus grand soin. L'esprit légèrement embrumé par le vin, traître plus qu'il n'y paraissait de prime abord, Lucas distinguait avec une difficulté croissante les paroles de son hôte.

Il comprit un peu tard qu'il s'agissait pour Vermasher de vanter le goût particulier qu'une chair, préalablement nourrie des meilleurs mets, pouvait offrir au palais le plus délicat. Une chair comme celle du meilleur cuisinier du royaume et de ses marmitons, par exemple, devait être de celles-là, qui n'avait été gâchée par la consommation d'aucun plat vulgaire, mais exclusivement nourrie des meilleurs sucs et sauces que l'on pût avoir préparés.

Avant de sombrer dans un sommeil sans rêve dont rien ne pourrait plus jamais le tirer, il eut encore le temps d'entendre Le Cruel préciser que c'était là la seule chair digne de constituer le repas d'anniversaire de ses nobles filles.

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Criterium Membre 2 379 messages
Nyctalope‚ 33ans
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C'est amusant :bo:

Ce qui est un peu étrange, c'est que malgré que ce soit une nouvelle, tu as 3 gros paragraphes dès le début pour décrire l'équipée du Barde, ce qui planterait la scène pour un texte sans doute plus gros ; mais comme celui-ci est plus court, ça fait une entrée en matière un peu étrange. Sinon, j'aime bien le reste : c'est bien écrit, la lecture est fluide, il y a de petites touches d'humour léger avec les exploits passé du Barde, et la fin, abrupte, marche.

:blush:

Par contre, je ne comprends pas ton choix pour le titre. :coeur:

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conselia Membre 27 messages
Forumeur balbutiant‚ 56ans
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Merci de cette gentille critique.

Le texte est résultat d'un exercice consistant à écrire en une heure sur un thème choisi par d'autres, ceci expliquant cela...

Quant au titre, c'est un clin d'oeuil à l'équipée sauvage et à Asterix, histoire de justifier le mélange entre littérature de genre et humour.

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Ocytocine Membre+ 17 768 messages
Forumeur alchimiste‚ 46ans
Posté(e)

J'ai bien aimé. :blush:

Sauf que je trouve la description des comparses un peu trop riche en comparaison du personnage principal.

Je suis d'accord avec Criterium pour le titre. Tu l'as expliqué, mais c'est trop subtil par rapport à ta nouvelle. Il ne s'agit pas ici d'une réelle équipée, le rôle des compagnons du barde n'ayant pas trop de profondeur et il ne s'agit pas d'une aventure décrite sur une longue durée.

Cela n'enlève rien à la qualité de l'ensemble.

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