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Affichage du contenu avec la meilleure réputation le 15/04/2021 dans Billets
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L'homme laid s'arrêta un instant dans le cadre de la porte, s'assurant que je le suivais toujours — son rictus immonde, sa peau grisâtre, ses mains en griffes de vautour... Me faisait-il signe ? Déjà il s'effaça, plus loin encore. À travers les pénombres d'une cour intérieure pavée d'octogones, qui me paraissent soudain tous plus horribles les uns que les autres, déformés, aux arêtes traîtresses. Il voulait que je le suive. Chaque pas une nouvelle erreur ; et pourtant, chacun m'empêchait un peu plus de vouloir un retour. — Une ombre dans un escalier étroit, haut, semblant presque sans fin... — Le bruit sourd des marches gravies... Et puis... Un seuil... La pièce. Il se tient là, au fond, longiligne, brindille... au visage satanique ; son sourire : à tout moment je sens qu'il pourrait sautiller sur place, jouissant d'allégresse — celle de l'artiste dévoilant son chef-d'œuvre — car c'était là bien ce qu'il faisait ; sans un mot... il me montrait ça. Contre le mur violet était épinglée la grande peau d'un homme — étendue, étalée, impudique — et tout autour, les innombrables branches d'un riche feuillage... dont l'obscurité empêchait de savoir s'il s'agissait de nerfs disséqués ou de véritables commiphores. Il y a bien des fleurs qui les parsèment ; rouges comme des gouttes de sang. Mais au milieu de la tenture — au centre de la tapisserie de chair — cette tête d'homme est encore pleine de vie. Ses yeux me voient ; à ses tempes battent les artères. Il froncerait les sourcils s'il en avait encore. — — Va-t-il parler ? — "Vois ! J'ai perdu l'envie de faire, puis j'en ai perdu le pouvoir. Je suis devenu l'homme-plante, le trophée de notre siècle." En entendant cela, celui qui m'a guidée jusqu'ici pouffe et glousse. Sa ruse fonctionne peut-être — un message d'outre-tombe. Tour de magie morbide ? A-t-il installé un microphone pour faire parler le mort — ou a-t-il gardé sa créature vivante ? Comme un lutin moqueur, il se gigote encore... Puis un reflet soudain me montre ce qu'il tient dans la main : la longue, l'effilée — l'alêne ! Son visage laid à nouveau menaçant — ses longs doigts qui se crispent — sans un mot il veut me forcer à m'en rendre compte de moi-même ; il veut que je pose une question à l'écorché. Ma mâchoire n'obéit qu'à peine ; impossible de colorer le souffle par ma voix, que je devine cassée et sonnant fausse. Quelques mots dissonants, d'un ton que je ne me reconnais pas... — "Est-ce... Est-ce que tu as jamais été en vie ?" La tête rirait si elle le pouvait ; agitée de soubresauts, l'horrible réponse résonne comme une sorte de hoquet : — "Je suis la vie elle-même !"1 point
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Certaines voix révèlent tout. C'est quelque chose dont l'on se rend compte parfois facilement, lorsque par exemple la voix tremble ou chevrote, ou au contraire lorsque puissante, elle emporte avec elle l'énergie de mots passionnés; puisqu'évidemment la voix se fait alors le vaisseau des émotions... Plus difficile de le percevoir lorsqu'elle reste neutre, voire monotone. Chez certaines personnes, ce sont ainsi les élans qui se révèlent plus que la voix elle-même. Chez d'autres on décèle un caractère à partir d'une intonation dure ou douce... Mais là, ce n'est pas juste ça. Il y avait quelque chose en plus. Les modulations n'étaient qu'en-deçà... Plutôt, c'est la voix elle-même qui révèle tout. Plus rare; plus difficile à expliquer... Plus qu'une émotion passagère, plus qu'un trait de caractère: la sensation d'avoir directement vu un fragment de l'âme de l'autre. — Et alors, puisque c'est bien illusoire, impossible; l'on a la tentation de vérifier tout autour de soi, si cela tient véritablement à cette personne, si d'autres ont pu percevoir le même phénomène; ou si... c'est simplement une étincelle: un moment qui n'avait existé qu'un seul instant privilégié; un lien spécial de quelques minutes — une rencontre entre soi et cet autre. — Tout cela, c'était ce qui m'avait traversé l'esprit, en à peine une seconde, en entendant la voix de l'homme qui s'adressait à moi après que nous ayons été finalement présentés. Ç'avait été rapide, immédiat; mais j'en avais presque oublié où j'étais. — Tant m'avait frappé sa voix, inexplicablement... Le brouhaha des autres discussions, les verres qui tintent, le ton plus détendu de chacun et chacune... Oui, ça y est, ça me revenait... c'était le dernier jour d'une conférence. — "Mais vous-même, que faites-vous ces temps-ci? Vous ne travaillez plus à ***?" Question innocente et simple — mais tout en façonnant la réponse, je ne pensais encore qu'au moment qui venait de s'écouler. Ce lien. Ce bref instant où seul le son d'une voix me révélait qui était vraiment cet interlocuteur. Parce que ce n'était pas un coup de foudre, bien que l'expression revêtait soudain un sens plus profond, et plus réel; c'était plutôt le contraire. En cet instant, j'avais décelé en l'autre une étincelle de noirceur, une flamme sombre et secrète. Il y avait un pouvoir caché dans cet individu, et ce pouvoir était mauvais. — Je lui répondais, mais pendant que je le faisais je ne pouvais pas oublier d'avoir vu en lui par cette porte entrebâillée — et d'avoir vu ça. Quelques autres personnes nous rejoignirent. La discussion s'élargit. L'on me demande depuis combien de temps je suis rentré en France; je réponds, je laisse d'autres conversations débuter — se dérouler — pour retrouver un instant silencieux. Ici, tout le monde se connaît au moins de vue, et chacun est habitué à prendre la parole à tour de rôle, assez poliment; le cercle est donc propice aux observations. Alors je parle peu; j'écoute l'homme adresser quelques paroles aux autres, et je tente d'y retrouver le phénomène, et de comprendre ce qui dans sa voix m'a fait cet effet si profond et si immédiat. L'impression s'est amenuisée; la porte s'est refermée. Il ne subsiste que cette tache — cette certitude d'avoir entre-aperçu quelque chose de mauvais. Peut-être est-ce là ce que certains appellent le sixième sens; ou l'intuition. Plus tard dans la soirée, je n'y pense plus. Le dernier jour d'une conférence se termine toujours par cette sorte de chaos organisé. Après les discussions autour d'un café ou d'un apéritif, venait l'heure d'un banquet, dans une grande salle; juste avant le dessert, la remise des prix non-officielle, où petit à petit l'on entendait le brouhaha devenir plus fort, puis de grands applaudissements, et les voix de quelques-uns qui avaient changé (l'alcool aidant) — les allées et les venues de ceux qui devaient repartir tôt, pour prendre l'avion ou le train; ceux-là avaient amené leurs bagages et déjà réglé l'hôtel. Le café s'éternisait, les convives changeaient de place et allaient de groupe en groupe. Bientôt le fond sonore fit place à un rythme plus moderne. Cette fois les percussions étaient de meilleur goût; de la musique portoricaine... Je ne sais pas qui avait fait la sélection sonore, mais elle eut l'effet escompté: peu de temps après, tout le monde dansait. * Il doit être quelque chose comme 4 heures du matin. L'heure où bien que l'on ait eu l'impression que la nuit entière fût déjà passée, il faisait encore nuit noire — aucun rayon de soleil matinal ne se laisse deviner. L'esprit encore fatigué confond certaines scènes du passé proche. Danses, rires, rencontres. Je suis assis sur le rebord d'un lit dans une chambre d'hôtel qui n'est pas la mienne, mais celle de la jeune femme se tenant à mes côtés. Nous discutons avec lenteur — nos voix s'étaient cassées, à force d'avoir dû communiquer par cris, en bas, lorsque la musique faisait rage. La fatigue contribue elle aussi; c'est donc une discussion qui alterne avec les silences. Mais ce n'est pas déplaisant; lorsque nous ne savons plus quoi dire, nous nous faisons un sourire. Sa jambe touche la mienne. Et, parfois, un mot d'humour, ou juste le son amusant d'une de nos voix se cassant au milieu de la prononciation d'un mot, nous surprend et nous fait rire — et alors, nous nous prenons presque dans les bras. C'est l'instant de l'équilibriste; prolonger l'instant; le moment où par jeu chacun préfère attendre le premier pas venant de la part de l'autre. C'est comme cela que je fis la connaissance d'Ana. Elle avait les cheveux mi-courts, très bruns; et comme elle était à la fois de petite taille et fine, ses grandes lunettes lui donnaient aussitôt l'air d'une scientifique. Ce qu'elle était: qui plus est, une scientifique accomplie — la belle chercheuse franco-brésilienne venait de publier un article qui avait fait beaucoup de bruit dans certains milieux. Je l'avais rencontrée, cinq jours plus tôt, puis croisée tous les jours; et enfin, il y a deux jours, je l'avais entendue parler de ces résultats extrêmement intéressants, qu'elle était venu présenter ici — et avec brio. Nous en avions beaucoup parlé dès que nous le pûmes autour d'un nouveau café. Le courant était tout de suite passé. Nous étions aussitôt devenus inséparables, et avions parcouru nos cercles respectifs. Avec un enthousiasme communicatif, elle m'avait expliqué les directions inattendues de ses recherches. Certaines, et sans doute les plus intéressantes, ne pouvaient pas encore être explorées — il faudrait devenir indépendante pour cela. Or, pour le moment, il y avait encore un obstacle — le directeur de thèse. Évidemment. De nos jours tout dépend encore des demandes de fonds, et de ce qu'elles impliquent: toujours, de longues délibérations de ces comités qui voulaient lire un rapport sur tout et pour tout. C'était là le domaine qu'il gardait encore jalousement. — Je ne connaissais pas le directeur: Marcus K**. Alors elle m'avait montré une photo... et là, j'avais eu un mouvement de recul instinctif — car Marcus K**, je le reconnus: c'était cet homme à la voix mauvaise. — "Tu le connais? Pourquoi as-tu fait cette tête?" Comment expliquer cela? Je ne pouvais quand même pas dire à quelqu'un, et de plus: que je ne connaissais pas depuis longtemps — que j'avais bien rencontré son directeur de thèse, et que dans un flash j'avais entre-aperçu un recoin caché de son âme — et que s'y cachait une immense noirceur! - Ou alors, ce serait perçu comme une blague exagérée. Cela passerait, sûrement; mais je ne voulais pas en parler sur le ton de la plaisanterie. Cela nierait l'expérience qui avait été bien trop réelle. — "Je ne sais pas comment le dire... Je l'ai rencontré, oui. Il m'a fait une très mauvaise impression, et je ne saurais même pas dire exactement pourquoi", décidai-je de répondre: simple et honnête, advienne que pourra. — "Il crispe certaines personnes..." (Était-ce une confirmation que l'intuition avait été fondée, car d'autres avaient eux aussi pu percevoir de lui quelque chose de similaire?) "...mais dans notre milieu, ça arrive tout le temps, étant donné à quel point certains ont l'esprit compétitif." Je décidai de tenter d'expliquer la sensation fugace — tout en ne sachant pas vraiment mettre les mots dessus. Alors nous avions commencé à parler un peu d'intuition. Après tout, c'était un domaine de recherche désormais très actif en neurosciences... Elle avait le mot d'esprit de Bernstein en tête: "L'intuition c'est l'intelligence qui a commis un excès de vitesse". C'était certainement assez vrai; le subconscient avait bien dû suivre les méandres d'un raisonnement, trop vite pour que l'on puisse en suivre les idées, et au mieux on ne pourrait que les remonter, petit à petit et avec effort. L'être humain est constamment à l'affût de milliers de signaux subtils sur la gestuelle, les expressions, les mimiques et les intonations d'autrui — et toute cette analyse procédait de manière inconsciente, automatique. Alors il était normal de développer parfois une réaction instinctive — un inexplicable dégoût, ou alors une inexplicable attirance. La symétrie était étonnante: il y avait eu cette sensation si négative avec l'homme — et en parallèle, l'exact contraire, l'attirance immédiate et réciproque avec Ana. * Un mois plus tard, nous emménagions ensemble à Londres. Les choses s'étaient faites si simplement — et rapidement. La présentation qu'elle avait donné avait eu lieu exactement au bon moment: elle avait passé sa thèse dès la semaine d'après, et aussitôt acquis son indépendance — avec l'aide de certains contacts qui avaient été très impressionnés durant la conférence. Comme pour confirmer que le hasard conspirait pour nous, je trouvai en même temps une opportunité à Londres, indépendamment — quelque chose de trop intéressant pour attendre. Devais-je repartir si tôt? - Ne sachant pas encore qu'elle y irait, j'avais eu au début l'air nostalgique et le cœur brisé... — et, au contraire, en s'apercevant que le destin nous déplaçait tous les deux, ensemble: nous nous sentions plus liés que jamais. — Dès lors tout avait été évident et facile. Ainsi, nous emménagions déjà dans un petit appartement, ensemble. Juste le temps d'aller visiter la grande enseigne suédoise — de disposer nos meubles, d'y ajouter quelques plantes pour avoir l'impression que l'air se rafraîchissait dans cet espace verdi... — et alors ce fut déjà la grande agitation de la vie: chacun avait de longues heures en semaine. Une nouvelle étape de vie. La vie à deux. — Nous développions une routine plaisante pour toujours se retrouver ensemble autant que possible une fois venu le week-end, et s'échapper de temps en temps un soir de la semaine pour découvrir un nouveau restaurant et profiter d'un dîner romantique en tête-à-tête. Nos cercles s'entre-croisaient, nous étions devenus une sorte de couple-modèle que l'on invitait à deux. C'était décidément une nouvelle période — une nouvelle vie. Un soir où je rentrais plus tard que d'habitude — le dernier jour d'un projet qui, une fois fini, devait être célébré par un dernier verre même s'il faisait nuit... — je remarquai quelque chose m'ayant échappé jusqu'alors. Sans doute était-ce l'angle particulier de la lumière dans la rue, depuis que les néons du restaurant le plus proche avaient changé de couleur... Il suffit souvent de changer un angle et une teinte pour que tout paraisse différent, me dis-je. Sous le nouvel angle, j'avais l'impression que le mur à l'ouest de notre immeuble était plus éloigné, de l'extérieur, que l'espace qu'il laissait à l'intérieur. C'était très peu — un mètre peut-être — juste assez pour passer inaperçu, jusqu'au jour où, légèrement grisé, l'esprit se fixe sur ces détails anodins. Cette nuit-là, je fis d'étranges rêves. Londres regorge elle aussi de passages secrets. Tous les bâtiments officiels sont reliés à de multiples points de chute par de vieilles galeries que l'on redécouvre au fur et à mesure. Avec Ana, nous avions même dîné un soir dans un bar installé dans les catacombes, pas loin de Buckingham, juste à côté de Trafalgar Square. Alors je me revoyais en rêve dans cet espace, mais désormais seul dans la ville; en passant en surface, en longeant les ruelles puis les avenues, c'était toujours le même constant: seul, comme si toute la population de la ville avait disparu. Ou alors, comme s'ils s'étaient tous cachés dans un espace que je n'avais pas encore découvert. — L'impression du rêve avait été suffisamment étrange et dérangeante pour que je m'en souvienne le lendemain — et, avec lui, revenait donc tout autant les observations de la veille sur les proportions anormales du mur du bâtiment. Nous étions samedi. Pourquoi ne pas utiliser les longues heures matinales pour y jeter un coup d'œil? J'en parlai à Ana et nous décidâmes de tenter l'aventure. Nous vérifiâmes tout d'abord l'alignement des murs avec une boussole, et en s'orientant par rapport aux rues que l'on voyait depuis les fenêtres: il était aisé de déterminer que si espace secret il y avait, celui-ci serait dans le mur au fond du salon. Pourtant, aucune trace, ni ici ni sur la façade. Peut-être derrière les meubles, ou derrière une couche de peinture? S'il y avait une fausse cloison, ce serait plus difficile... l'on avait sondé le mur et le son n'avait pas paru particulièrement suspect. Il fallut déplacer une lourde armoire pour finalement deviner le tracé rectangulaire sur le mur: une ancienne porte, très basse, de la taille d'une trappe. Les gonds étaient tellement anciens qu'elle fut très difficile à ouvrir — et avec un grincement plaintif, qui se combinait avec les craquements de la peinture qui tombait en s'écaillant tout autour des interstices. Derrière: un espace étroit, poussiéreux et tissé de toiles d'araignées. Je m'y faufilai à quatre pattes, afin de voir si le passage menait quelque part. C'était simplement une sorte d'escalier, bas de plafond, très étroit et taillé dans la pierre, qui descendait jusqu'au-dessous du sol. Ça avait l'air d'avoir été un ancien accès vers la cave. Pourtant, j'étais à peu près sûr que celle-ci était situé à l'autre extrémité du bâtiment, et pas sous le mur oriental. Une seconde cave? Ana me passa ma lampe-torche et nous décidions d'en avoir le cœur-net, d'aller jusqu'au bout du petit mystère soudain révélé. En bas des marches, une petite pièce carrée. Les murs sont en pierres apparentes, comme dans une cave campagnarde. Le sol semble avoir été taillé à même une forte roche. Aucune fenêtre; mais dans l'air de la pièce flotte une humidité à l'odeur désagréable. Les pierres semblent suinter. Lorsqu'il pleut — ce qui arrive si souvent dans la région — l'humidité souterraine doit s'accumuler ici. C'était peut-être même la raison d'être de la pièce: un réservoir pour concentrer les eaux de pluie et éviter une inondation? - Le système du métro londonien — le tube — regorge de ces passages pour la même raison. Pourtant, au milieu de la pièce, une petite table en bois qui n'était qu'à peine vermoulue. Et, posé dessus, un carnet à l'aspect récent, moderne, et dont les pages n'avaient qu'à peine absorbé l'humidité ambiante. Bien au milieu de la surface, comme pour lui donner un air de pupitre. C'est quelque chose qui a été laissé délibérément, et récemment. Est-ce l'ancien propriétaire qui y glissa une sorte de clin d'œil, une chasse au trésor pour l'éventuel aventurier qui trouverait la pièce après lui? — Est-ce un carnet oublié par l'agence, avant de repeindre par-dessus la trappe? — Difficile de le dire. Le livre contient peut-être la solution. Ana me rejoignit dans la pièce. L'humidité et la fragrance de moisissure lui rendait le lieu clairement désagréable. Je vis bien qu'elle aussi fut fort étonnée en apercevant le carnet déposé si ouvertement à l'exact milieu de la table passée de date. Alors c'est ensemble que nous nous décidâmes à l'ouvrir. Des formes géométriques. Des pentacles, des ennéagrammes, des heptagones...; des lettres tracées hâtivement aux arêtes et dans des alphabets inconnus. C'est l'œuvre d'un fou qui se rêvait magicien. Chaque symbole est différent, paraît improvisé d'une nouvelle manière; une sorte de livre des Ombres moderne, dans lequel un sorcier du XXIe a expérimenté avec les formes. Sans doute cherchait-il le sceau qui lui correspondrait le plus, et avait donc ainsi, patiemment, tenté un nouvel essai à chaque page. Il y en avait à peu près une centaine. Sauf à la dernière page. Car sur la dernière page, il n'y avait qu'une photo et deux dates. Nous tremblions, sans échanger un mot. L'atmosphère de la pièce était devenue étouffante. La photo: celle de Markus K**. Les dates: 1968-2016. Et pourtant, nous étions en 2022, et il vivait. Impossible — juste la farce d'un collègue de mèche avec l'agence qui avait géré l'appartement. Avec tout de même, en filigrane... la possibilité... qu'il eût vraiment été remplacé par quelque chose. Quelque chose de mauvais. Quelque chose qui nous tournait autour.1 point
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Un véritable cauchemar. La pièce était immense. Or, non seulement chacun des quatre murs était couvert d'étagères, celles-ci remplies de livres d'un bout à l'autre, et ce à hauteur de deux étages — plusieurs échelles en bois avaient été affixées pour accéder aux parties supérieures, sans compter l'étroite mezzanine — mais également même l'espace au milieu de la pièce avait été utilisé: une dizaine de grands meubles, tous de très hautes bibliothèques, qui avaient permis d'entasser là au moins encore quatre fois plus d'ouvrages. D'en haut, on voyait que ce n'était qu'une pièce; mais d'en bas, celle-là ressemblait plutôt à une succession de couloirs livresques. La plupart des reliures ne portaient aucune marque, aucune indication; souvent c'étaient les mêmes modèles — des cahiers à la reliure en simili-cuir, d'environ 200 pages chacun. Car ce qui était regroupé là, c'était une littérature bien particulière, aux auteurs oubliés: il s'agissait des journaux intimes de centaines de personnes. — Et le cauchemar, c'était que nous allions devoir les vérifier un par un — sur des milliers et des milliers de tomes. Je pris un volume au hasard: il est rempli d'une écriture tassée, cryptique, difficile à lire; au fur et à mesure des pages, la seule différence immédiatement visible était que le stylo-bille noir avait perdu de l'encre et écrivait de manière de moins en moins contrastée. Ce tome-là n'est ni daté, ni signé; il aurait fallu le déchiffrer en entier pour en savoir plus sur l'auteur à la calligraphie maladive. — Un autre volume: une belle écriture féminine, à la plume. Celui-ci est daté: 2018-2021. Il n'est pas signé. — Un autre: une écriture encore plus petite, en pattes de mouche, quasiment incompréhensible et qui semblait avoir abrégé les mots usuels et courts en un ou deux traits comme dans une sorte de système moderne de notes tironiennes. Là, "comme" était devenu un "c" dont la partie inférieure était allongée sur la droite; "tel" et "tant" ne laissaient deviner que leur "t"; "jusqu'à" devenait "j~~", et ainsi de suite — et, cerise sur le gâteau, tous les prénoms avaient été codés par une lettre arabe... Je reposai le tome. Ça allait être encore plus difficile que ce que j'avais cru en entrant dans la salle. La tâche allait s'avérer monumentale, cyclopéenne. — Je jetai un coup d'œil à mes deux collègues. Aucune parole n'eut à être échangée: leur visage laissait lire — comme un livre ouvert — un mélange d'étonnement, de paralysie, de désespoir, et de résolution. Comment les motiver? Moi aussi, je me demandais si nous ne ferions pas mieux d'abandonner sans même commencer... Et en même temps... cela me rappelait une histoire orientale, que j'avais entendu il y a bien longtemps, sans y prêter tant d'attention: c'était l'histoire d'un idiot dans le désert, et qui avait soif. Après avoir marché des heures, il se trouva soudain devant une rivière: sauvé! Mais au lieu d'y boire, il s'était contenté de rester figé sur le rivage, et de regarder fixement le cours d'eau, se disant parfois à lui-même: "Non." — Des marchands, qui passaient par l'oasis, le virent et lui demandèrent: "Mais pourquoi ne bois-tu pas?" - Et l'idiot de répondre: "Non... Je ne pourrais pas boire la rivière en entier. Alors ça ne sert à rien que j'y mette les lèvres." - Les marchands rirent de lui. J'imaginais que l'un d'entre eux avait même dû finir par le jeter à l'eau pour voir si cela le guérirait de sa stupeur. — "Bon...", commençai-je. Les mots ne me vinrent pas tout de suite. À l'intonation pourtant, je sentais que c'était là, juste à cet instant, que le moment était venu: que l'énergie pourrait revenir juste en une phrase, et que le doute, devenu inutile, pourrait être remplacé par un minutieux travail de fourmi. — Cette déclaration — ce moment — cette énergie: c'était à moi qu'il était advenu de sonner le gong qui annoncerait la ligne de départ. Le pourquoi — le comment. — "Bon:" — repris-je — "Nous sommes dans la salle des archives de T**. Ici sont stockés tous les journaux intimes des hommes et femmes ayant fait partie de nos "services" — ainsi que ceux de leurs connaissances au premier degré. Vous savez tous quelle est notre mission. Nous devons retrouver deux choses: - les carnets du Général T., et - toute allusion au Général T. dans le journal intime des personnes et collègues qui lui furent proches. Nous avons une liste, incomplète, de ceux-là. Ici. — 100% d'allocation de notre temps à cette tâche: c'est une mission prioritaire. 7 heures - 22 heures tous les jours. Jean nous apportera les repas dans la pièce d'à côté. On dort en haut, les chambres sont prêtes." — "Comment proposez-vous que l'on s'y prenne?" — "On va procéder par étapes... Il va falloir faire un début d'inventaire. Chaque personne ayant rédigé un journal aura un numéro de code, au cas où on ne retrouve pas son nom. On va établir un système pour pouvoir savoir exactement sur quelle étagère, de quelle bibliothèque, et dans quel volume, retrouver chaque livre de chaque personne; comme cela on pourra toujours y revenir facilement. Chaque jour, pendant quelques heures, l'un d'entre nous ne va s'occuper que de l'inventaire, en ne parcourant le journal qu'en diagonale. Marc — comme tu t'y connais bien en bases de données, tu pourrais faire ça, si ça te va. Parfait. Évidemment si on y trouve par hasard une mention de l'un des individus d'intérêt, alors: petite pastille autocollante sur la reliure. Rouge si le Général T. est mentionné, orange si c'est l'un de ses contacts qui l'est. L'inventaire va se faire systématiquement de gauche à droite. La deuxième personne va reprendre tous les journaux inventoriés et les lire en vitesse. Comme cela prendra plus de temps que l'inventaire, la première personne y contribuera aussi pendant les heures non dédiées au classement. Finalement — la troisième personne jouera le rôle d'éclaireur: lecture de journaux au hasard, partout dans la pièce. Petite pastille bleue pour suivre ceux qui ont été compulsés. Comme il n'y a pas de raison que les journaux qui nous intéressent soient situés là où l'on débute l'inventaire, mais pourraient se trouver n'importe où, ça nous permettra peut-être d'identifier une 'zone' où seraient rangés les journaux de l'une des cibles. Dès que l'on commencer à identifier des journaux d'intérêt, une personne deviendra préposée à les étudier alors en détail, page par page. Il y a plusieurs types d'informations stratégiques que nous aurons à y chercher — on en reparle dès que l'on trouve le premier livre réellement intéressant." Les consignes avaient été données — un début de méthode s'était dessiné. Il ne restait plus qu'une dernière phrase pour que revienne toute l'énergie nécessaire afin de s'y lancer. — "Café illimité. Bon courage, les gars..."1 point
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