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Le champignon.


Criterium

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Une grande salle aux murs d'hôpital, blanc crème, sans décorations. L'espace est subdivisé en plusieurs espaces de travail par des paillasses recouvertes d'un capharnaüm de matériels scientifiques. Il y a des pipettes, des tubes, des éprouvettes, des appareils, des récipients; des boîtes — énormément de boîtes. Certaines sont en carton, griffonnées de la main d'un technicien: "PCR v5 sept.-oct." ou encore "Échantillons Steph 2019". D'autres, plus colorées, sont des kits provenant de diverses entreprises de biotechnologie: Zymo, Eppendorf, Bio-Rad... Des grandes boîtes vertes, rouges et bleues. Sous les paillasses, de nombreux petits frigidaires, certains à 4°C et d'autres à -20°C. C'est au fond de la pièce que l'on trouve l'énorme armoire frigorifique qui conserve d'autres échantillons à -80°C... Celle-là fait du bruit: le condensateur; son bourdonnement se mêle à ceux des lumières constamment laissées allumées. — Fait-il jour, fait-il nuit? On ne sait pas, la lumière est la même, le son est le même; tout au plus pouvait-on le déduire quand au bruit de fond se mêlait celui de conversations brèves et techniques, lorsque se tenaient plusieurs chercheurs dans la pièce.

— Mais en ce moment, aucune voix ne s'y faisait entendre. L'homme était seul. Il s'affairait sur sa paillasse, préparait une lame de verre à accueillir l'échantillon qui le tracassait tant. Il avait soigneusement lavé la lame, de toutes les manières qu'il pouvait: éthanol, tissu, brève exposition à une flamme... la surface devait être impeccable. — Enfin, il est prêt. Il se place au microscope, ajuste le bouton rotatif qui contrôle la focale des lentilles précises et précieuses. Voilà; l'échantillon apparaît nettement, et il peut l'observer à nouveau — encore une fois face à l'énigme.

Il voit le mycélium. De longs filaments; on distingue nettement les séparations entre les cellules allongées.

Pourtant certains filaments semblent déconnectés, s'élargissent ou diminuent de taille le long de la maille. D'un geste plein de précautions, il meut l'échantillon avec de minuscules pinces, les yeux rivés sur l'objectif du microscope pour voir l'effet que le mouvement entraîne. D'habitude, l'on voit distinctement les filaments bouger dans la direction que l'on a choisie; simplement comme un objet, comme si l'on poussait un tissu avec une baguette — mais là, justement, l'effet n'est pas le même.

Certains filaments rapetissent, d'autres s'agrandissent, des petits cercles apparaissent et disparaissent; l'ensemble se meut plus ou moins dans la direction voulue, mais il y a ce pétillement inexplicable, cette disparition soudaine de files entières de cellules qu'il gardait pourtant à l'œil... alors que d'autres paraissent soudain se matérialiser de nulle part. - C'est incroyable, irréel; pourtant dans le laboratoire rien ne change - le même bruit blanc, la même lumière blafarde... ce sont seulement les mains de l'homme qui tremblent. Il tente de comprendre.

Peut-être... si un objet en trois dimensions passait par un plan habité par des êtres bidimensionnels, ceux-là n'en apercevraient que des intersections; les doigts d'une main seraient des cercles apparaissant, changeant de taille, des objets distincts et pourtant liés entre eux par quelque relation secrète, puisque le mouvement de chacun, et de l'ensemble, affecte tous les autres. Par analogie, un objet en quatre dimensions passant sur notre plan apparaîtrait comme de multiples sphères, apparaissant, changeant de taille, toutes liées inexplicablement ensemble. Ainsi, un tube sur ce plan pouvait apparaître comme une sphère plus ou moins allongée, ou encore comme un cône, selon le quatrième angle... — Et d'une manière ou d'une autre, c'était exactement ainsi que lui apparaissait le mycélium du champignon qu'il étudiait depuis quelque temps. Mais il y avait un problème. C'est que c'était impossible. — Était-ce impossible?

Alors il observait, cillait des yeux comme pour donner un temps de répit à son cerveau qui ne pouvait pas à la fois accepter que ce fût impossible, et que pourtant il le voyait très distinctement. Chaque mouvement qu'il opérait sur l'étrange mycélium avait le même effet, de le mouvoir dans la direction voulue; mais tout comme celui-ci allait un peu sur les côtés en même temps, celui-ci allait également un peu sur les côtés... d'une dimension qui n'était pas possible; ce qui donnait ces effets magnifiques et incompréhensibles sur cette maille biologique.

Pourtant l'échantillon n'avait rien d'extra-terrestre; il s'agissait juste d'une autre moisissure, récupérée d'on ne sait où, quelque part au Yémen. La forme des hyphes était semblable à celle habituellement vue chez les hétérocaryons basidiomycètes, avec de minuscules anses connectant les cellules attenantes au niveau de chaque septum. Rien ne différentiait le champignon de ce que l'on aurait vu en mettant un petit morceau écrasé de mycélium de bolet au microscope. Et pourtant... celui-ci poussait en longueur, en largeur, en profondeur, et en... perfondeur?

L'espace d'un instant, il cru devenir fou en pensant au fait que depuis cet autre plan, des présences l'observaient, guettaient chacun de ses gestes...

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.../...Peut-être... si un objet en trois dimensions passait par un plan habité par des êtres bidimensionnels, ceux-là n'en apercevraient que des intersections; les doigts d'une main seraient des cercles apparaissant, changeant de taille, des objets distincts et pourtant liés entre eux par quelque relation secrète, puisque le mouvement de chacun, et de l'ensemble, affecte tous les autres. Par analogie, un objet en quatre dimensions passant sur notre plan apparaîtrait comme de multiples sphères, apparaissant, changeant de taille, toutes liées inexplicablement ensemble. Ainsi, un tube sur ce plan pouvait apparaître comme une sphère plus ou moins allongée, ou encore comme un cône, selon le quatrième angle... — Et d'une manière ou d'une autre, c'était exactement ainsi que lui apparaissait le mycélium du champignon qu'il étudiait depuis quelque temps. Mais il y avait un problème. C'est que c'était impossible. — Était-ce impossible?

.../...

Alors là... je suis complètement larguée . Ce n'est pas ta faute, en vrai, je suis larguée depuis qu'un prof têtu n'a pas voulu accepter mon HypothéMuse pour m'en imposer le carré...!)

Attention, je ne suis pas douée, certes, mais je pense que peu de lecteurs sont capables d'appréhender correctement ce que tu décris...

Ce que j'en retire, c'est le souvenir flou d'une projection (futuroscope) où j'étais entourée d'hologrammes de papillons qui dansaient autour de moi.

Et je suppose que si l'on ne capte pas bien là, ça nuira à la suite éventuelle de la lecture.

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Oui c'est vrai que c'est assez difficile de décrire cela aisément... Si tu imagines un bout de tissu, avec ses mailles; on peut le bouger, le plier, etc, dans nos trois dimensions habituelles. Je voulais faire une description authentique de ce que l'on percevrait si l'on avait un tel bout de tissu, mais que l'on bouge, plie, etc. dans quatre dimensions. Mais du coup, c'est assez difficile à percevoir et à se l'imaginer, même lorsque ce n'est pas en texte mais que l'on en voit une simulation en vidéo... (Il faudrait que je vois s'il y en a une plus claire quelque part sur youtube).

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