Aller au contenu
  • billets
    43
  • commentaires
    5
  • vues
    3 369

2036. Chapitre Cinq : Rendez-vous à l'hôtel Crillon (2).

Gouderien

317 vues

Mardi 29 juillet 2036.

Une fois de plus, il se leva tard ; décidément, il prenait des mauvaises habitudes. Après avoir fait sa toilette, il descendit à la cuisine, et incroyable ! Agnès s’y trouvait déjà !

  • Toi, tu t’es couché tard ! dit-elle.

  • Ben oui, j’ai un article à écrire.

Il lui fit la bise, puis s’attaqua à son petit-déjeuner.

  • Je pense qu’on ne pourra partir qu’une semaine en Italie, dit-il après avoir bu son bol de café.

  • Pourquoi ?

  • Quand mon article sera publié, on va sûrement vouloir m’interviewer.

  •  Tu ne peux pas y échapper ?

  • Si c’est le journal de la 2, ça sera difficile. Quelle région aimerais-tu voir, en Italie ? Parce que si on n’a qu’une semaine, il va falloir sélectionner.

  • Venise.

  • Ah oui. Pourquoi pas ?

  • Tu y es déjà allé ?

  • Oui, avec ta mère. Autant dire que ça fait un bail… OK, va pour Venise.

  • Génial !

 

     Il travailla à son article toute la matinée et une partie de l’après-midi ; vers 16 heures, il put enfin l’expédier par mail à Ghislaine. La réaction ne se fit pas attendre : « Excellent - On le publie demain en première page. » Une bonne chose de faite ! De très bonne humeur, il alla se promener dans le village avec sa fille, et ils mangèrent une glace chez Sandra. Il lui semblait qu’un peu de la tension accumulée au cours des derniers jours s’évanouissait, mais il n’osait se réjouir trop vite.

 

Mercredi 30 juillet 2036.

Le lendemain matin, Irène alla, comme tous les jours ou presque, faire ses courses à Chennevières, et elle en rapporta, outre du lait, du pain et des croissants, l’exemplaire du « Figaro » du jour. Gérald en avait déjà pris connaissance sur son portable, mais il était du genre à n’apprécier vraiment un texte que s’il l’avait dans la main et sous les yeux, sous forme d’encre et de papier. Le titre s’étalait en gros sur la première page : « La semaine la plus mouvementée de ma vie », par Gérald Jacquet. C’était une idée de sa rédactrice en chef ; lui avait mis « De guerre civile en kidnapping », mais bien sûr Ghislaine Duringer avait toujours le dernier mot. Sinon il n’avait pas trop à se plaindre, il n’y avait que quelques coupures, essentiellement parce que le texte était trop long. Par égard pour les États-Unis et leur président, on avait quelque peu atténué ses remarques acides quant à la politique américaine et à la brutalité de l’action décidée contre les indépendantistes latinos, mais en gros ça allait. Comme il fallait s’y attendre, les journalistes recommencèrent à faire le pied de grue devant l’entrée de la propriété, et les téléphones se mirent à sonner. Il refusa toutes les propositions d’interview, sauf celle du journal du soir de Nation2. Rendez-vous fut pris pour le vendredi suivant, le 1er août. Il passerait dans la grand-messe du vingt heures.

Dans la matinée, Sophia Wenger fit téléphoner par Cindy MacLaird, afin de prévenir que, suite à leur invitation, elle se ferait un plaisir de venir boire le champagne chez eux en fin d’après-midi. Vers 16 heures, la Mercedes vert foncé de la diva se posa dans l’enceinte de la propriété, et les deux femmes en sortirent. La jeune femme, qui semblait décidément apprécier le vert, était vêtue d’un tailleur de cette couleur, avec une jupe qui s’arrêtait à mi-cuisse. Son assistante portait une chemise à carreaux et un jeans noir. Comme Gérald, Philippe et Irène sortaient de la maison pour les accueillir, ils entendirent le grondement du tonnerre. Le temps, qui jusque-là avait été encore plus étouffant que d’habitude, tournait à l’orage.

  • Nous ne sommes pas venues les mains vides, annonça la pianiste après avoir salué tout le monde.

L'assistante tenait à la main un sac en carton recyclable, qui, une fois ouvert sur la table de la cuisine, se révéla contenir un pudding et une bouteille de whisky écossais pure malt.

  • Cela vient d’un supermarché anglais de Toulouse, précisa Cindy. Le meilleur de la région, je suppose.

  • Votre charmante fille n’est pas là ? demanda Sophia.

  • Elle doit être dans sa chambre, en train de jouer sur son portable, répondit Gérald.

  • J’espère qu’elle ne s’est pas encore fait enlever ! dit la diva en riant : je ne serai pas toujours là pour aller la rechercher !

Tout le monde eut la politesse de rire, même si en fait ce n’était pas très drôle. Agnès fit son apparition peu après, l’air mécontent. De toute évidence, rencontrer Sophia Wenger, qu’elle tenait pour une brute épaisse, était plutôt pour elle une corvée qu’un plaisir. Elle dit bonjour poliment, mais sans plus.

Philippe Jacquet avait déjà disposé sur la table des couverts, des assiettes, des verres, des biscuits, des amuse-gueules, de la charcuterie, du fromage local et des tranches de pain ; bref, de quoi faire un vrai repas. Il rajouta des verres à whisky, puis alla chercher une bouteille de champagne dans le frigo.

  • Tu veux que je l’ouvre, papa ? proposa Gérald aimablement.

  • Pas besoin, répliqua le vieillard, j’ai encore de la poigne.

Et effectivement, il ôta le bouchon avec dextérité. Puis il servit tout le monde, sauf Agnès qui préférait du Coca-Cola. Dehors, il s’était mis à pleuvoir assez fort. Ils trinquèrent et remercièrent la pianiste de son intervention, qui avait permis de libérer la jeune fille ; seule celle-ci continuait à faire la tête. Gérald coupa le pudding et en distribua des parts à tout le monde. Comme il fallait s’y attendre, c’était du pudding anglais, et donc il était à la fois bourratif et d’un goût… particulier. Mais avec une coupe de champagne ou un verre de whisky, cela passait mieux.

  • Agnès devrait boire du champagne plutôt que cet awful american drink, suggéra Cindy. Ça lui rendrait peut-être sa bonne humeur.

  • Eh, minute, intervint Gérald. N’oubliez pas qu’elle n’a que quatorze ans. Elle a bien le temps de découvrir ce genre de choses.

L’intéressée haussa les épaules, vexée :

  • Franchement, papa, tu me prends pour une demeurée ? Il y a longtemps que je bois de l’alcool – sans être une poivrote, je te rassure.

Et du coup, elle se servit une coupe de champagne.

Philippe Jacquet, qui semblait être sous le charme de la pianiste, lui proposa de venir visiter son atelier afin de découvrir ses sculptures. Ils prirent des parapluies pour traverser le jardin et gagner le bâtiment. Il pleuvait de plus en plus, et des éclairs zébraient le ciel.

  • C’est très bien, ça va faire fuir les journalistes, nota cyniquement Gérald.

  • Vous n’êtes pas très tendre avec vos collègues, remarqua la pianiste. Après tout, ils ne font que leur métier.

  • Métier de merde… Je peux en parler en connaissance de cause, puisque je l’ai fait. Maintenant je suis grand reporter, c’est quand même autre chose !

Ils croisèrent le garde Éric, qui rentrait chez lui avec ses deux chiens. L’homme, qui n’était pas du genre bavard, se contenta d’un signe de tête en les voyant, mais les chiens réagirent très différemment : quand elles aperçurent Sophia, les deux bêtes se figèrent brusquement sur place et se mirent à grogner ; leur maître dut les traîner par la laisse pour les faire bouger.

  • Vous avez un problème avec les chiens ? demanda Irène.

  • C’est possible, répondit la pianiste. Quand j’étais petite j’ai été mordue par un pitbull, et ça m’a assez marquée. Depuis je garde une certaine crainte de ces animaux, et ils le sentent.

Gérald la regarda avec surprise. Durant leur périple dans les souterrains de Charlagnac, elle lui avait plutôt fait l’effet de quelqu’un qui n’avait peur de rien ni de personne. Avait-elle un point faible, comme les super-héros des bandes dessinées et des films ? Et puis il se rappela de Malabar, à Charlagnac justement, et c’était plutôt le chien, qui semblait effrayé. Tout cela était surprenant.

Ils arrivèrent enfin à l’atelier, et les deux femmes s’extasièrent devant les œuvres de Philippe Jacquet.

  • C’est wonderful ! s’exclama Sophia. Very exciting ! Il faut que je vous en achète une.

Elle avait jeté son dévolu sur une sorte de grosse taupe de métal, qui ressemblait plutôt à un char d’assaut, mais hélas l’objet était déjà vendu à un milliardaire texan. En fait c’était le cas de bon nombre d’œuvres qui se trouvaient là, mais le père Jacquet finit par lui en dénicher une qui lui plaisait, et qui était encore disponible.

  • Nous ne pourrons jamais assez vous remercier pour ce que vous avez fait pour nous, déclara-t-il, mais je vais quand même faire un geste : je vous la cède à moitié prix.

Gérald faillit s’étrangler quand il comprit que le « moitié prix » en question s’élevait quand même à 10.000 dollars, ce qui semblait beaucoup pour une sculpture petite et plutôt banale, mais la jeune femme paya sur le champ. Elle parut satisfaite de son acquisition, que l’artiste emballa aussitôt dans un papier kraft tout ce qu’il y a de plus commun, avant de la mettre dans une boîte en carton.

  • Donnez-ça à Cindy, dit Sophia, elle le rangera dans le coffre de la voiture. Quel bonheur vous avez de vivre dans cette magnifique région, ajouta-t-elle. Hélas moi je dois rentrer à Paris dès demain.

  • Moi je vais aller à Paris vendredi, dit Gérald. Je passe au journal de vingt heures.

  • Sur quelle chaîne ? demanda la pianiste.

  • Nation2.

  • Oh ! Mais moi aussi ! Je suis sûr que nous serons interviewés ensemble. Comme c’est amusant !

  • Vous croyez ?

  • Mais oui !

Ils ressortirent de l’atelier – il pleuvait déjà moins – et retournèrent dans la maison, histoire de donner le coup de grâce aux boissons et au pudding. Puis ils reconduisirent ces dames à leur véhicule. Gérald dut aider Cindy à porter la sculpture achetée à son père : malgré sa petite taille, elle paraissait très lourde. Comme ils achevaient de la ranger dans le coffre, Sophia se tourna vers le journaliste et dit, à sa grande surprise :

  • Et si vous veniez avec nous demain à Paris ? Ça vous ferait gagner du temps !

Il demeura interdit. Il avait envisagé de partir le lendemain en début d’après-midi, ce qui l’aurait fait arriver dans la capitale dans la soirée.

  • Euh, pourquoi pas ? balbutia-t-il.

Il est vrai que cela présenterait quelques avantages. Entre autres, cela lui permettait certainement d’aller voir Ghislaine dès demain. Le seul inconvénient était qu’il ne pourrait pas disposer de sa voiture, mais bon, pour un bref séjour à Paris il pouvait s’en passer – à moins de la faire venir toute seule, bien entendu, mais étant donnée la distance il y avait de quoi hésiter.

  • Vous partez à quelle heure ? demanda-t-il.

  • Tôt le matin. Si ça vous intéresse, nous viendrons vous chercher.

  • Pourquoi pas ? C’est bien aimable de votre part.

  • Il faut bien que les amis servent à quelque chose.

Sophia Wenger avait prononcé cette phrase en le regardant droit dans les yeux, et il sentit un grand trouble l’envahir.

  • Alors entendu. A demain.

  • See you to morrow.

Il regagna la demeure dans un état second, mais il mit ça sur le compte des boissons alcoolisées qu’il venait d’ingurgiter en quantité déraisonnable.

 

Il rentra dans la maison, et annonça qu’il partait le lendemain matin pour Paris, en compagnie de la belle virtuose. Naturellement cela déplut à sa fille, mais plutôt moins qu’il le craignait. Pour se faire pardonner, il promit de s’occuper rapidement de leur futur séjour à Venise.

Le soir venu, et alors qu’Agnès était allée se coucher, il prit son père à part :

  • Je vais aller à Paris quelques jours ; ais-je besoin de souligner que, cette fois, tout doit bien se passer ?

  • Ne m’en parle pas, dit le père Jacquet, la tête basse. J’en suis toujours malade. Cette fois, elle ne sortira pas de la propriété.

  • Oui, et n’oublie pas qu’il faut clôturer la partie qui donne sur la rivière.

  • On va s’en occuper.

 

Il gagna sa chambre à son tour. Il était bien 11 heures du soir, et il s’apprêtait à se mette au lit, quand le son aigu du cythar de George Harrison éclata dans sa tête. Saloperie d’implant ! Qui osait le déranger à cette heure tardive ?

  • Mister Jacquet ? demanda une voix masculine, teintée d’un fort accent britannique.

  • Euh… yes, fit-il.

  • Vous connaissez le bar de l’hôtel de Crillon, à Paris ?

  • Bien sûr.

Il se sentait tout à coup la bouche sèche.

  • Il serait agréable à certaines personnes… importantes que vous soyez au bar de l’hôtel de Crillon, samedi soir à cinq heures P.M.

  • Euh… balbutia-t-il. Quel bar ?

Si ses souvenirs étaient bons, l’hôtel Crillon possédait plusieurs bars.

  • Le bar traditionnel, "les Ambassadeurs".

  • D’accord. J’y serai.

  • Alors à bientôt, Mister Jacquet.

Et l’on raccrocha. Cette nuit-là, il dormit très mal…


   Alerter


2 Commentaires


Commentaires recommandés

Je suis bien d'accord. Mais dans le langage courant (par exemple dans les médias), on parle la plupart du temps simplement de "l'hôtel Crillon", sans la particule. Donc je ne changerai rien.  

(Finalement j'ai quand même rectifié deux passages.)

Modifié par Gouderien

Partager ce commentaire


Lien vers le commentaire

Créer un compte ou se connecter pour commenter

Vous devez être membre afin de pouvoir déposer un commentaire

Créer un compte

Créez un compte sur notre communauté. C’est facile !

Créer un nouveau compte

Se connecter

Vous avez déjà un compte ? Connectez-vous ici.

Connectez-vous maintenant
×

Information importante

Ce site internet utilise des cookies pour améliorer l'expérience utilisateur. En naviguant sur ce site vous acceptez que des cookies soient placés sur votre navigateur. Conditions d’utilisation Politique de confidentialité