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2036. Chapitre Cinq : Rendez-vous à l'hôtel Crillon (1).

Gouderien

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                                                                                            CHAPITRE V : RENDEZ-VOUS A L'HÔTEL CRILLON.

 

 

Lundi 28 juillet 2036.

Le lendemain matin, Gérald se réveilla à une heure normale – 9 heures, ce qui pour ce lève-tôt était bien tard.  Après avoir pris sa douche et s’être rasé, il descendit à la cuisine pour prendre un solide petit-déjeuner, bientôt rejoint par sa fille. Elle semblait en forme, et pas trop traumatisée par ce qui lui était arrivé. Les adolescents de cet âge font souvent preuve d’une résilience exceptionnelle, face aux événements de la vie. Mais quand il lui proposa d’aller écouter le récital de Sophia, ce fut un « Non » net et définitif.

  • Pas grave, dit-il, on t’emmènera chez Agnès, elle t’apprendra à préparer des salades.

  • Ou des cocktails ?

  • Ça, c’est moins sûr.

  • Quand va-t-on prendre nos vacances finalement ? demanda-t-elle.

  • Je ne sais pas. Avec tout ce qui s’est passé, ça a un peu chamboulé mes projets. Laisse-moi quelques jours pour me retourner.

  • OK.

Il pensait reprendre le cours normal de sa vie, écrire son article puis penser à autre chose. Mais une petite voix en lui murmurait que c’était un rêve, une illusion. C’était comme vouloir reprendre une vie normale après avoir été heurté par un train. Un wagon lui était passé dessus, mais miracle ! il était encore vivant. Ne restait plus qu’à attendre le suivant…

A sa demande, son père avait conservé un antique PC, bien sûr pas connecté à Internet, mais disposant d’un traitement de texte et d’une imprimante en état de marche. C’est là-dessus qu’il commença à écrire son article. 

 

Avant le repas de midi, comme tout le monde était réuni dans la cuisine, il en profita pour distribuer enfin les cadeaux qu’il avait ramenés de Las Vegas. Cela fit plaisir aux intéressés, et quant à lui, il en fut grandement soulagé, comme s’il se libérait d’un poids. La télévision était allumée, et diffusait les actualités.

  • On dirait qu’on parle de toi, remarqua son père.

Et en effet, le journaliste relata brièvement l’enlèvement d’Agnès, et comment la célèbre pianiste Sophia Wenger, assistée du père de la victime, avait délivré la malheureuse et infligé à ses ravisseurs un juste châtiment.

  • En général je ne suis pas pour les justices expéditives, mais là j’avoue que ça ne me dérange pas trop, déclara Philippe Jacquet d’un ton satisfait.

  • A priori ça n’a pas trop dérangé non plus les gendarmes, persifla Agnès. En d’autres temps, elle se serait retrouvée en prison, cette chère Mlle Wenger.

  • Et comment tu sais ça, toi ? répliqua Gérald. En d’autres temps, t’étais pas encore née, je te le rappelle.

  • Je sais lire.

  • Commencez pas à vous disputer, dit le père Jacquet. Moi j’écoute les informations.

Et justement le journaliste annonçait que suite à l’affaire de Charlagnac, le Front patriotique avait décidé d’organiser dans une trentaine de villes des manifestations contre le danger représenté par la présence des clandestins sur le sol français. Apparut sur l’écran un défilé de quelques dizaines de milliers de personnes dans les rues de Paris (on reconnaissait la place de la République), avec des banderoles « La France aux Français », « Clandestins dehors » et autres classiques du genre.

  • Bande de cons, grommela Philippe Jacquet. Regardez-moi ça. Je suis sûr qu’ils vont en profiter pour durcir encore une fois les lois sur l’immigration.

  • Là je suis d’accord avec toi papy, approuva Agnès.

Plutôt mal à l’aise, Gérald préféra changer de sujet :

  • Dis donc papa, je te rappelle qu’il va falloir se préparer pour aller au concert.

  • Mouais, fit le vieillard d’un ton peu enthousiaste. J’espère qu’il ne faut pas se fringuer en pingouin, car je te signale que mon dernier costume trois pièces doit être en train de servir de repas aux mites au fond d’une penderie.

  • Mais non. Ça fait longtemps qu’on ne s’habille plus pour aller au concert. Une tenue correcte suffit.

  • Tant mieux. Tu sais, ça fait au moins vingt-cinq ans que je n’ai pas assisté à ce genre de truc. Ta mère aimait ça, et il m’est arrivé de l’accompagner, mais moi c’est pas mes goûts.

Quand il était jeune, Philippe Jacquet avait plutôt été un rocker. Quelque part dans la maison devaient encore se trouver quelques centaines de CD et de vinyles de Johnny Halliday, Eddy Mitchell, Elvis Presley, les Rolling Stones et quelques autres.

  • Moi j’aime bien, intervint Irène. En attendant, si vous avez faim, je vous signale que c’est prêt.

  • Plutôt deux fois qu’une ! s’exclama Gérald.

 

Après le repas, ils prirent donc la route de Toulouse, non sans avoir laissé Agnès chez Sandra au passage. Ils portaient donc des vêtements "corrects" mais légers, car une fois de plus il faisait très chaud. Gérald conduisait. Quand on avait goûté de l’aircar, toute voiture classique paraissait un veau. Mais, exceptionnellement la circulation était fluide, et ils arrivèrent avec un peu d’avance devant le théâtre du Capitole.

Ils se présentèrent à l’accueil, et on leur désigna leurs places, au deuxième rang. Sophia Wenger ne s’était pas moquée d’eux. Pour demeurer incognito – car son visage était souvent apparu à la télévision ces derniers temps – Gérald s’était coiffé d’une casquette ridicule et avait chaussé de grosses lunettes de soleil, qui lui mangeaient la moitié de la figure, mais ce fut efficace car on ne le reconnut pas. Quand les lumières s’éteignirent il ôta ses lunettes. L’artiste fit son apparition juste à l’heure, saluée par un tonnerre d’applaudissements. Elle était vêtue d’une somptueuse robe rose et verte légèrement fendue, qui tombait presque jusqu’à ses pieds mais laissait entrevoir ses belles jambes. Elle salua le public puis s’assit devant son piano. Et ses doigts effleurèrent les touches… L’heure et quart suivante passa comme un rêve. Elle entama le concert par le « Concerto italien » de Bach, continua par une sonate de Mozart, poursuivit avec les « Moments musicaux » de Schubert, interpréta la « Suite bergamasque » et la fameuse « Cathédrale engloutie » de Debussy, enfin termina par la ballade de Chopin qu’elle lui avait promise. Le public était sous le charme, et tandis que les morceaux se succédaient pour le ravissement des auditeurs, un profond silence régnait. On n’entendait que la musique, même les bavards invétérés et les traditionnels tousseurs qui hantent habituellement les concerts se taisaient. Quand enfin le récital se termina, Gérald se rendit compte qu’il l’aurait bien écoutée comme ça pendant encore des heures. Tandis que la virtuose se levait et saluait, des salves d’applaudissements se succédèrent, tellement fort qu’on avait l’impression que la salle – qui était pleine – tremblait. Les gens se levèrent en masse et se mirent à crier « Bis ! Bis », et finalement elle se remit au piano pour interpréter encore une pièce de Chopin, la très célèbre étude n° 3 dite « Tristesse » (bien mal nommée car elle n’est pas spécialement triste). Quand elle plaqua les derniers accords, toute la salle se leva et applaudit avec encore plus d’énergie, faisant trembler les murs. Submergée par l’émotion, une femme assise quelques rangs derrière eux se trouva mal, et on dut l’emporter à l’extérieur.

  • C’était magnifique ! dit Irène, assez fort pour se faire entendre malgré le tumulte.

  • Et toi papa, ça t’a plu ? demanda Gérald.

  • Oui, balbutia le vieillard, et le journaliste se rendit compte, à son grand étonnement, qu’il avait la larme à l’œil.

Mais lui-même était très ému. La pianiste qui venait de les enchanter de son talent n’avait rien à voir avec l’aventurière qui l’avait entraîné dans les souterrains de Charlagnac et avait exécuté froidement trois hommes pour libérer sa fille.

Quand ils revinrent après l’entracte, on avait enlevé le piano, mais l’orchestre du théâtre du Capitole de Toulouse s’était installé à sa place sur la scène. Quand les lumières s’éteignirent, Sophia Wenger réapparut, vêtue cette fois d’une robe mauve et vert pâle presque transparente, en compagnie du célèbre chef vénézuélien Gustavo Dudamel. Tous deux furent bien sûr salués par des tonnerres d’applaudissements. Souvent, lors de ses tournées de concerts, Sophia Wenger chantait en s’accompagnant elle-même au piano, mais aujourd’hui elle allait bénéficier du soutien d’un grand orchestre. Elle commença par quatre airs de Puccini, tous très connus : le fameux air de Mimi de « La Bohême », l’encore plus célèbre s’il est possible air de « Madame Butterfly » (« Un bel di »), l’archi-connu « Vissi d’arte » de l’opéra « Tosca », qui était jadis l’un des morceaux de bravoure préférés de l’illustre Maria Callas, enfin, peut-être le morceau le moins connu des quatre, l’air de Liu au premier acte de « Turandot ». A chaque fois qu’elle arrêtait de chanter, toute la salle était debout et en délire. Ensuite elle changea complètement de registre, et interpréta les « Quatre derniers lieder » de Richard Strauss. Quand elle eut terminé, cette fois il y eut un moment de silence, et Gérald sut avec certitude qu’au moins la moitié de l’assistance était en train de pleurer – tout comme lui, son père et Irène.

Tandis qu’une fois de plus le public croulait en applaudissements, deux jeunes filles apportèrent d’énormes bouquets de fleurs et les offrirent à la diva. Les gens applaudirent pendant un quart d’heure, réclamant encore une fois un bis ; après plusieurs rappels elle se laissa convaincre et chanta un lied de Gustav Mahler – avant, cette fois, de disparaître définitivement en coulisses.

Comme ils se levaient de leurs places, apparut la mine renfrognée de Cindy MacLaird.

  • Miss Wenger vous attend dans sa loge, annonça-t-elle d’un ton indifférent.

Ils ne se firent pas prier pour la suivre. Elle resta devant la porte, tandis qu’ils entraient. L’odeur des fleurs embaumait la petite pièce, où s’entassaient de multiples bouquets. La belle était devant son miroir, en train de se démaquiller. Malgré l’effort qu’avait dû représenter cette double prestation, Gérald nota qu’elle semblait avoir à peine transpiré. Elle leur serra la main.

  • Ça vous a plus ? demanda-t-elle.

  • C’était sublime ! s’enthousiasma le journaliste.

Et les autres confirmèrent.

  • Et la ballade de Chopin ? interrogea-t-elle. C’était à votre goût ?

  • Oui, c’était magnifique. Vous savez pourquoi je vous ai demandé ça ?

  • Aucune idée.

  • Parce que je possède un vieil enregistrement de ce morceau par Sviatoslav Richter. Comme on vous compare souvent à lui, je voulais voir comment vous vous en sortiez.

Elle eut un petit sourire :

  • Et alors ?

  • Votre jeu est aussi subtil que le sien, mais peut-être encore plus puissant.

Elle éclata de rire :

  • Vous avez enchanté ma journée ! Vous me direz combien je vous dois !

  • Non non, je vous assure, c’est sincère.

  • C’était fabuleux, renchérit Irène. Et la partie chant peut-être encore plus que la partie piano.

  • Bah, dit la diva modestement, j’étais bien aidée par l’orchestre.

  • Il faut encore pouvoir faire jeu égal avec lui, dit Gérald.

  • Quand vous avez une partition comme l’air de « Madame Butterfly », ce n’est pas trop difficile. Cela dit je préfère l’autre grand air du deuxième acte.

  • Celui qui commence par « Ah ! M’ha Scordata ? »

  • Oui, c’est très beau.

  • Mais ce n’est pas très gai.

  • Non, c’est pour ça qu’on l’entend rarement en concert.

A ce moment on frappa à la porte de la loge, puis elle s’ouvrit sur le visage grincheux de Cindy MacLaird :

  • I’m sorry, but Mister Dudamel is here.

  • OK, no problem. Je suis désolée, déclara Sophia à ses invités, mais je suis très demandée.

  • Passez-donc nous voir un de ces jours à Chennevières, dit le père Jacquet d’un ton chaleureux, on vous offrira le champagne pour vous remercier de ce que vous avez fait pour nous.

  • Je n’y manquerai pas, avant de remonter sur Paris. Merci beaucoup.

  • Merci à vous. Bye.

  • Bye.

 

Ils reprirent la route de Chennevières. Alors qu’ils étaient environ à mi-chemin, son ex-femme l’appela. Il aurait déjà dû la rappeler, mais comme ça lui cassait les pieds il avait remis cette corvée à plus tard. Comme il était discipliné et que désormais on ne plaisantait plus avec ce genre de choses, il se gara sur le bas-côté pour lui répondre. Elle était de méchante humeur, très en colère à cause de la façon dont les gendarmes l’avaient renvoyée dans ses foyers, mais moins agressive quand même que l’autre jour, maintenant qu’Agnès avait été retrouvée saine et sauve.

  • J’espère que tu vas me la ramener rapidement, lança-t-elle.

  • Je te signale que nous ne sommes toujours pas partis en vacances.

  • Après ce qui s’est passé, ne me dis pas que tu envisages encore de prendre des vacances ?

  • En fait je n’en sais rien. Rappelle-moi dans quelques jours, j’y verrai un peu plus clair.

  • Tu es gonflé. Passe-la-moi.

  • Désolé, elle n’est pas avec moi. Mais tu peux l’appeler sur son portable.

Et il raccrocha.

 

Ils arrivèrent dans la soirée à Chennevières ; naturellement, ils s’arrêtèrent chez Sandra pour récupérer Agnès.

  • Elle est géniale Sandra ! dit-elle après avoir embarqué. Elle m’a appris des gros mots en espagnol !

  • Je vois, fit son père, tandis que Philippe Jacquet éclatait de rire.

  • C’était bien, votre concert ? demanda-t-elle.

  • Super ! dit Gérald.

  • Ça ne m’étonne pas, déclara la jeune fille d’un ton sarcastique. Si elle chante et joue du piano aussi bien qu’elle tue les gens, votre Sophia Wenger, ça doit être quelque chose !

Un grand silence se fit dans la voiture. Que répondre à ça ? Gérald songeait que sa fille était une petite peste, mais en même temps, il était bizarrement fier d’elle, car sa remarque ne manquait pas de pertinence.

  • C’est une grande artiste, se contenta-t-il de dire. Dans tous les domaines…

Passant du coq à l’âne, il ajouta :

  • Ta mère t’a appelée ?

  • Oui.

  • Et alors?

  • Elle veut que je rentre à Paris tout de suite. Elle prétend que je ne suis pas en sécurité, avec toi.

  • Et qu’est-ce que tu lui as dit ?

  • Que pour l’instant je n’avais pas envie de bouger, et que pour les vacances on n’avait encore rien décidé.

  • Ce qui est la pure vérité. Excellente réponse.

  • Merci. 

Peu après, ils retrouvèrent enfin la maison. Après un souper tardif, Gérald se remit à son article, et, comme il se sentait inspiré, il en écrivit une grande partie avant de s’arrêter, content de lui, vers deux heures du matin, et d'aller se coucher.


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