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2036. Chapitre Cinq : Rendez-vous à l'hôtel Crillon (3).

Gouderien

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En fait, il dormit tellement mal qu’au bout d’un moment, las de tourner et se retourner dans son lit, il finit par se lever. Il alluma la lumière, chercha un papier et un stylo dans ses affaires, et s’assit devant la petite table placée contre un mur, en face de son lit. Et il établit une liste. Elle comportait dix lignes, chacune commençant par un numéro. La voici :

 

  1. La panne. Interdiction de dire la vérité.

  2. Visite des policiers chez moi.

  3. On me parle du Trianon.

  4. Départ pour Las Vegas.

  5. Enlèvement d’Agnès.

  6. Arrivée de Sophia Wenger.

  7. Elle trouve facilement la cachette et tue les truands.

  8. Elle propose de me conduire à Paris.

  9. Rendez-vous à l’hôtel Crillon.

  10. ?

 

      Le lecteur l’aura compris, c’était la liste de tous les événements étranges qui étaient arrivés dans la vie de Gérald, depuis cette nuit où sa rédactrice en chef l’avait réveillé pour l’envoyer sur le site d’un crash aérien. En fait il avait failli rajouter une autre ligne, entre la 4 et la 5, qui se serait intitulée « Guerre civile aux USA » ou quelque chose de ce genre. Mais il s’était ravisé : il ne fallait pas qu’il devienne parano, la Maison Blanche ne prenait pas ses décisions en fonction des faits et gestes de M. Gérald Jacquet, insignifiant journaliste français.

     Quelle serait la suite ? Il n’en avait pas la moindre idée. Il la connaîtrait sans doute samedi, s’il allait à ce fameux rendez-vous – mais pouvait-il ne pas y aller ? En bonne logique, on allait lui confier une mission, mais si elle était aussi insignifiante que celles qu’il avait effectuées au temps lointain où il faisait partie des Services secrets, cela valait-il le dérangement ? Et si c’était une vraie mission, alors quoi ? Qu’est-ce qui pouvait justifier qu’on aille le chercher, lui, un ex-agent de 5e catégorie, sans qualification particulière ? Ça ne tenait pas debout. Une chose était certaine en tous cas, c’est que Mlle Sophia Wenger, pianiste, artiste lyrique et maîtresse ès arts martiaux – sans compter ce qu’il ne savait pas – tenait une grande place dans cette histoire. Une trop grande place, pour que ce ne soit qu’une suite de coïncidences. D’ailleurs les coïncidences n’existent pas : on le lui avait assez répété durant sa formation d’agent de renseignement. Il déchira la liste en petits morceaux et la jeta dans sa corbeille à papiers, puis finit par se recoucher.

     Bien plus tard, revenant sur cette période de sa vie, il songea que son analyse de la situation à l’époque était juste, sauf sur un ou deux points, dont celui-ci : pour ce qu’on allait attendre de lui, il était largement assez qualifié. Et surtout, ainsi qu’il le comprit tardivement, il était sacrifiable…

 

Jeudi 31 juillet 2036.

Gérald avait réglé la sonnerie de son portable à sept heure – ce qui n’était pas vraiment une bonne idée, car il avait été très long à trouver le sommeil. Mais comme Sophia Wenger n’avait pas précisé à quelle heure elle passerait le chercher, il préférait se lever tôt. Il prit sa douche, se lava les dents puis se rasa, enfin descendit à la cuisine. Son père était déjà là, dans une somptueuse robe de chambre bleue et jaune qu’il ne lui connaissait pas.

- Un cadeau d’Irène, dit le vieillard en réponse à sa question muette, après qu’il lui ait fait la bise. Alors tu pars avec ta copine anglaise à Paris ?

- Ce n’est pas ma copine, papa, objecta Gérald.

- Je dis ça en plaisantant. Remarque, si c’était ta copine, je serais le dernier à te le reprocher ! Elle est très jolie. Et, ce qui ne gâte rien, elle doit être riche à millions.

- Toujours romantique, à ce que je vois ! dit le journaliste en remplissant son bol de café fumant.

- Il y a quand même un truc qui me gêne en elle, dit son père.

- Quoi ?

- Ben je sais pas. C’est ça qui est étrange.

- C’est peut-être l’idée qu’elle ait tué trois hommes ?

- Non. C’est physique. C’est comme quand un mec se déguise en femme. Même s’il est parfaitement habillé, maquillé, parfumé etc., tu sens qu’il y a quelque chose qui ne va pas.

Gérard se fit la réflexion qu’au cours de ses voyages et de ses pérégrinations à travers le monde, que ce soit pour le compte de l’armée, en simple touriste ou en tant que journaliste, il avait parfois été amené à fréquenter des endroits où évoluaient ce que l’on appelait maintenant des « transgenres », dont certains auraient facilement déjoué la sagacité de son père.

- Tu la soupçonne d’être un travelo ? interrogea-t-il.

Philippe Jacquet soupira.

  • Ne me fais pas dire ce que je n’ai pas dit ! Je dis juste qu’il y a quelque chose de bizarre en elle. Et pourquoi fait-elle peur aux chiens ?

  • Elle fait peur aux chiens ? demanda Gérald de son ton le plus ingénu.

  • Ne te fais pas plus bête que tu n’es. Éric est venu m’en parler, tellement il était troublé par l’attitude de ses animaux.

  • Tu fais trop travailler ton imagination. En attendant, bizarre ou pas, tu ne t’es pas privé de lui refiler une de tes sculptures à 10.000 dollars ! J’en étais gêné pour toi.

  • Pourquoi donc ? Elle est pleine de fric. Et moi j’ai de gros frais. Faire édifier une clôture du côté de la rivière, ça va me coûter un bras.

  • Arrête ! Pas à moi ! Je sais que tu n’es pas dans le besoin, très loin de là.

  • Et alors ? J’ai bien le droit de mettre de l’argent de côté, non ? Je te rappelle que quand je mourrai, c’est toi qui héritera de tout : de mon argent, de ma propriété et de mes œuvres. Sauf une part que je laisserai à Irène.

Gérald détestait quand la conversation glissait sur ce terrain.

  • Papa, dit-il, tu es en parfaite santé.

  • Pas tant que ça. J’ai des douleurs au genou. Et des fois, j’ai des trous de mémoire : si ça se trouve, j’ai la maladie d’Alzheimer !

Le journaliste leva les yeux au ciel.

  • Tout le monde a des trous de mémoire ! s’exclama-t-il.

  • Avant, je n’oubliais jamais rien. Ce n’est pas normal.

  • Si, c’est normal et ça s’appelle vieillir. Personne n’est à l’abri de ça. Même pas toi. Maintenant tu m’excuseras, il faut que je fasse ma valise.

Il remonta dans sa chambre, énervé. Il adorait son père, mais c’est vrai qu’en vieillissant son caractère ne s’améliorait pas. Il devait cependant reconnaître qu’à propos de Sophia, le vieil homme n’avait pas tout à fait tort. Effectivement, il y avait quelque chose d’étrange en elle, même s’il n’avait pas la plus petite idée de ce que c’était.

Il fit sa valise, ce qui ne lui prit que peu de temps. Théoriquement, il ne partait que pour quelques jours, et si jamais son séjour devait se prolonger, il avait tout ce qu’il fallait dans son appartement parisien. Puis il redescendit, et prépara le petit-déjeuner pour Agnès. Elle fit son apparition un peu plus tard, mal réveillée. Pendant qu’elle mangeait, profitant qu’ils étaient seuls dans la cuisine, il lui fit part du très étrange appel qu’il avait reçu la veille au soir ; elle était la seule personne à qui il pouvait en parler.

  • Alors tu vas avoir une mission ? demanda-telle.

  • Je le crains, oui. Mais d’une manière ou d’une autre, que ce soit avant ou après, nous partirons à Venise tous les deux.

  • J’espère bien !

  • Surtout, tu ne parles à personne de ce que je viens de te dire. C’est notre secret. En temps utile, je dirai moi-même ce qu’il faut – et pas plus – à ton grand-père.

  • J’ai bien compris.

  • Et n’oublie pas de me regarder à la télé vendredi soir, au journal de Nation2.

  • Bien sûr !

 

Il avait eu raison d’être matinal, car la Mercedes verte de Sophia Wenger se posa peu de temps après devant la maison. Il embrassa sa fille et son père, leur dit « A bientôt », prit sa valise et sortit.

Cette fois, la pianiste était vêtue très simplement, d’un haut bleu et d’un jeans. Elle semblait d’excellente humeur.

  • Comment allez-vous ? demanda-t-elle en lui ouvrant la portière.

  • Ça va, et vous ?

  • Oh très bien, comme d’habitude. Mettez votre valise dans le coffre.

Il rangea son bagage puis embarqua à l’arrière, à côté de la jeune femme. Il régnait à l’intérieur une bonne odeur du cuir, mêlée aux effluves du parfum capiteux que portait la belle. Son père, Agnès et aussi Irène étaient sortis sur le pas de la porte, et ils lui firent au revoir de la main. Il répondit de même. Puis le véhicule décolla, et prit rapidement de la hauteur et de la vitesse, avant de se diriger vers Paris.

Même s’il existait pour le moment infiniment moins d’aircars que de voitures traditionnelles, le législateur n’avait pas perdu de temps pour leur imposer des contraintes, et elles n’avaient pas le droit de voler à plus de 160 km/h - ce qui représentait tout de même le double de la limitation de vitesse qui s’appliquait aux véhicules traditionnels. De plus les voitures volantes devaient suivre des couloirs aériens bien précis, véritables « autoroutes du ciel », et ne pas dépasser une altitude de plus de 200 mètres au-dessus du sol, cela bien sûr pour ne pas risquer d’entrer en collision avec un avion.

  • Voulez-vous un café, Monsieur Jacquet ? proposa aimablement la virtuose.

  • Oh vous savez, vous pouvez m’appeler simplement Gérald, dit l’intéressé. D’accord pour un café.

  • Un café ou quelque chose de plus fort, naturally ! intervint Cindy MacLaird depuis l’avant.

Comme d’habitude elle était vêtue de noir, et coiffée d’une casquette de marin.

  • Non, un café suffira, dit-il. Il est encore tôt.

Sophia Wenger manipula quelques boutons sur un tableau de bord installé entre les deux sièges avant, et un expresso fumant ne tarda pas à apparaître dans un compartiment situé en-dessous. Finalement, c’était une installation très semblable à celle de la BMW de Ghislaine Duringer, à bord de laquelle il avait volé à Paris – sauf que la Mercedes était plus confortable.

  • Nous nous arrêterons vers midi pour déjeuner quelque part, précisa la pianiste. Avez-vous une préférence pour un genre de cuisine, Gérald ?

  • Si vous voulez – et si c’est sur notre chemin, bien entendu -, je connais un très bon restaurant à Bourges, qui sert de la cuisine française traditionnelle.

  • Pourquoi pas ?

  • Dans ce cas je vais appeler pour réserver, en espérant qu’il y ait de la place.

Ce restaurant s’appelait l’« Auberge Jacques-Cœur », et il était situé non loin du palais du même nom. Ils avaient de la chance, car il y avait de la place. Il réserva pour trois personnes, entre midi et 12 h 30.

Ils mirent un peu plus de deux heures pour gagner Bourges, où ils arrivèrent vers midi et quart. Ils passèrent tout ce temps à discuter, de musique et d’autres sujets. Elle lui parla de ses voyages. Au cours de ses tournées, elle avait fait plusieurs fois le tour du monde. Et pourtant, elle paraissait bien jeune. Elle évoqua longuement la Russie, un pays qui semblait l’avoir particulièrement impressionnée.

  • Connaissez-vous la Russie, Gérald ? demanda-t-elle.

  • Un peu. J’y suis allé trois fois. Une fois en touriste, et les autres fois pour mon métier.

  • C’est un pays extraordinaire. Je vais y faire une tournée de récitals, dans un mois. Les Russes adorent la musique.

  • C’est un peuple d’artistes.

Elle parut vouloir ajouter quelque chose, et puis finalement se tut. Naturellement Gérald profita du voyage pour tester son pouvoir de séduction sur la jeune britannique, dont la présence à ses côtés ne pouvait le laisser indifférent - même si, comme le disait son père, il y avait quelque chose d'étrange en elle, c'était le genre d'étrangeté dont, pour l'instant, il pouvait s'accommoder. En fait, il avait même espéré que ce soit elle qui lui fasse des avances, car elle semblait du genre à bien savoir ce qu'elle voulait, et cette proposition de le raccompagner à Paris était prometteuse ; mais il en fut pour ses frais. Alors il lui frôla l’épaule, le coude ou la jambe, lui fit même ostensiblement du genou, sans que cela semble émouvoir si peu que ce soit sa charmante voisine. Comme il n’était pas un goujat – enfin, pas trop – il n’insista pas. Arrivés à Bourges, ils se posèrent sur un parking, puis gagnèrent le restaurant à pied. Une fois de plus, il faisait très chaud, et en sortant de la fraîcheur climatisée du véhicule, on avait l’impression de se retrouver au Sahara. Cela faisait plus de deux mois que la canicule régnait sur la France et sur une bonne partie de l’Europe, et, si l’on en croyait les prévisions météo, il ne fallait pas espérer un changement avant la fin août. Mais fort heureusement, la salle était elle aussi climatisée.

Ce fut un excellent repas, même si c’était surtout Gérald qui mangeait. Sophia avait un appétit d’oiseau, et Cindy buvait plus qu’elle ne mangeait.

      A un moment, le journaliste s’inquiéta :

  • Vous croyez qu’elle sera encore capable de conduire ? demanda-t-il à la pianiste en désignant son assistante.

  • Bien sûr, répondit Sophia. Et de toute façon, cette voiture possède un pilote automatique.

  • Évidemment.

  • Ne parlez pas de moi comme si je n’étais pas là, grommela Cindy en finissant son verre d’un très bon Bordeaux.

  • Je m’inquiétais juste à propos de votre capacité à conduire. Vous avez une descente impressionnante.

  • On dirait que vous ne connaissez pas les Écossaises.

  • Effectivement, je n’ai pas ce privilège.

  • Keep cool !

Ils dégustèrent une salade de fruits comme dessert, puis Sophia régla la note – malgré les protestations de Gérald, qui voulait au moins payer sa part – et ils regagnèrent la Mercedes. Ils reprirent le chemin de la capitale, survolant la campagne française écrasée de soleil. En fait, depuis Chennevières, ce qui faisait quand même un certain nombre de centaines de kilomètres, ils n’avaient pas aperçu le bout d’un nuage.

En réfléchissant, Gérald se rendait compte maintenant qu’il aurait sans doute besoin de sa voiture à Paris, et il prit son portable afin de la programmer pour qu’elle vienne le rejoindre en se garant le plus près possible de chez lui. Olga n’avait jamais parcouru une aussi longue distance toute seule, mais après tout il n’y avait pas de raison pour qu’il y ait des problèmes. Vers 16 heures ils s’arrêtèrent une fois de plus, à Étampes, histoire de faire une pause et de boire un café - ou "a cup of tea" - avant de gagner la capitale. Puis ils repartirent.

  • Et où allons-nous vous larguer, cher Monsieur? demanda Cindy.

  • En face du « Figaro », si ça ne vous gêne pas.

  • Aucun problème.

Et ils finirent par arriver à Paris, où il faisait encore plus chaud, si une telle chose est possible, qu’en province. Il téléphona à Ghislaine, juste pour vérifier qu’elle était bien là. Elle fut ravie d’apprendre sa venue. Quelques minutes plus tard, la Mercedes le déposa devant le siège du « Figaro ». Il remercia les deux femmes, puis sortit du véhicule.

  • See you to morrow ! lança Sophia.

  • A demain.

C'est vrai qu'ils allaient être amenés à se revoir dès le lendemain, puisqu'ils allaient participer - ensemble, on pouvait le supposer - au journal de Nation2.

Il récupéra sa valise, et pénétra dans l’immeuble du journal.

 


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