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À la Brume.

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La campagne est couverte d'une chape de brume; on ne discerne pas grand-chose aux alentours des bâtiments de l'ancienne ferme. Le soleil vient de se lever, mais le jour s'annonce nuageux. Là-bas, d'habitude on voit les collines; aujourd'hui le brouillard les cachera sans doute pour la majeure partie de la journée. L'air est humide. Partout sur l'herbe, d'innombrables gouttes de rosée. À côté de l'une des structures, la grande voiture noire est, elle aussi, recouverte de gouttes; le pare-brise tout embué. Peu de lumière traverse le ciel nuageux. Le silence. Seules, parfois, des bourrasques balaient les plaines — l'on peut les suivre du regard au fur et à mesure que s'inclinent les hautes herbes et arbustes, jusqu'au gris de la brume.

Un grincement. Une porte s'ouvre; un homme pousse le panneau extérieur qui, mal huilé, émet une sorte de couinement. Deux pas et, une fois dehors, il s'arrête, hume l'air frais et humide, l'odeur de la terre mouillée. Cet homme n'a pas l'apparence d'un fermier au premier abord, si ce n'est sa silhouette plutôt trapue. Son crâne est entièrement rasé; il porte une longue barbe brune. Une veste en jeans, couverte de logos difficiles à déchiffrer, cache le motif du tee-shirt noir en dessous. L'homme porte un treillis militaire, et de lourdes bottes pleines de rosée et de boue. Est-ce l'heure si matinale? Est-ce une nuit de beuverie? Ses yeux sont encore torves et confus. On sent qu'il a fallu une énergie, une volonté pour qu'il se force à se lever. — Petit à petit, l'air frais qui le fouette semble lui faire retrouver ses esprits, et alors il se dirige d'un pas plus ferme vers l'un des autres bâtiments.

Celui-là est une sorte de petit abri en tôle; en faisant coulisser un panneau de ferraille, l'on discerne ce qui fut la première porte, maintenant un morceau de bois vermoulu. Autant l'homme a déployé un effort pour déplacer le premier panneau, autant il pousse le bois pourri plus doucement, sans doute pour éviter qu'il ne se détache et tombe sur le sol. Celui-ci, couvert de foin, ressemble à une large dalle de béton. Ici l'air est plus sec. C'est un bric-à-brac indescriptible; de vieux outils de ferme côtoient des rangées de pelles, de râteaux, de faux. Des boîtes en plastiques sont remplies de gros écrous, de vis de toutes tailles, de morceaux de ferraille, de pièces détachées de véhicules; il y a également une large bobine de câbles de métal. Dans un coin, une grosse pile de bois. C'est cela que l'homme vient chercher: quelques morceaux et une grosse hache. Une petite surface est aménagée à proximité, avec un billot d'aspect rustique, à la surface abîmée. Il dispose une bûche, reprend son souffle, élève bien haut la hache... et la laisse retomber avec force, fendant le bois violemment. Quelques autres coups, et bientôt il dispose d'un petit tas prêt à brûler. C'était la corvée matinale — le matériau plein les bras, il ressort, claque le panneau de l'abri d'un violent coup de pied, et retourne vers la bâtisse centrale. Au-dehors, le brouillard est toujours aussi épais. L'homme râle, les quelques panneaux solaires du toit ne marcheront pas bien aujourd'hui. D'un autre coup, il ouvre la porte, retour au logis.

Au-delà d'un petit hall, une grande pièce basse de plafond; les poutres apparentes sont fort anciennes. Là, au fond, une grande cheminée. Il ne fait pas encore si froid dans la pièce; elle est pleine d'objets et de meubles, de vieux tapis sont pendus sur les murs... tout ce capharnaüm permet sans doute une bonne isolation. Dans un coin de la pièce, un bureau à commode; dans un autre, un grand buffet deux-corps. D'autres meubles ont, eux aussi, l'air d'avoir été abandonnés par un vieux propriétaire au XIXe ou au XVIIIe et laissés là à pourrir. L'homme jette le bois à côté de l'âtre, y dispose quelques morceaux et commence à préparer un feu.

— — L'air toujours bougon, l'homme est maintenant assis sur le vieux canapé, qui a été recouvert d'un tapis aux motifs orientaux - lui-même assorti au tapis affixé au mur juste derrière -, et épluche machinalement des patates avec un couteau de chasse. Lorsqu'il en finit une, il se sert quelques noix d'un petit bol bleu, et recommence à œuvrer sur une nouvelle patate. Il fredonne. Le feu crépite et remplit la pièce d'une belle odeur boisée. Un espace dans l'âtre a été aménagé pour y fixer une grille, sur laquelle il a posé une petite marmite pleine d'eau. Enfin, estimant la quantité suffisante, l'homme s'arrête. L'eau bout. — Avec une louche, il en transvase un peu dans une tasse, puis jette les patates dans la marmite. À côté de la table-basse, un autre tas de légumes attend le moment de les rejoindre. Il y a des carottes, des navets, une branche de fenouil... et puis quelques herbes aromatiques récoltées dans la plaine. Dans la pièce d'à côté, un jarret de porc, couvert de sel, est pendu au plafond, à l'ancienne manière. Celui-ci aussi rejoint la marmite. Quelques instants, l'homme surveille les bulles à la surface de l'eau.

Le pot-au-feu va cuire pendant plusieurs heures. Se levant d'un coup, l'homme fait quelques pas sans hésiter vers l'un des meubles anciens, ouvre l'un des tiroirs. Le vieux bois contraste avec la blancheur du papier qui s'y trouve. Il y a des feuilles, des enveloppes vierges; quelques timbres, quelques trombones; et quelques lettres reçues. Il se saisit de celle en haut de la pile. Son nom et son adresse y sont écrits avec les grandes lettres d'une calligraphie féminine. Se rasseyant, l'homme en sort la lettre soigneusement pliée, et la relit une nouvelle fois. Le thé est prêt; il pose les lèvres sur la tasse, les yeux ne quittant pas la lettre.

Elle n'est pas si longue; il n'y a qu'une seule page, recto comme verso couverte de la même écriture de femme. Les majuscules sont grandes, enjolivées comme en calligraphie; les lignes très régulières, penchent légèrement à droite. Çà et là, quelques runes sont dessinées. — Ce sont quelques nouvelles, quelques anecdotes enjouées, et des pistes de réflexion; et vers la fin, il est mention d'une visite proche, le 22 octobre.

Le feu dans la cheminée réchauffe désormais toute la pièce. Aux effluves du bois se sont mêlés d'appétissantes odeurs. Il n'y a pas d'horloge dans la pièce; c'est d'habitude simplement à la position du soleil que l'homme se repère dans le temps. En revanche, sur un mur, un calendrier — en fait une feuille de papier sur laquelle ont été dessinés les petits carrés représentants les jours et les semaines — indique la date:

Oct., 22. — — F. va bientôt passer.




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