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Le miroir.

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20 juin 2002.

— Je regarde le miroir. Ça m'a pris des heures pour finalement rassembler suffisamment de courage pour sortir cet objet longiligne du recoin de l'armoire, et le placer dans un coin de la petite chambre. Au début, il était tourné vers le mur. Puis, je l'ai retourné vers moi, les yeux encore détournés vers le capharnaüm d'objets en tout genre qui encombraient l'espace. J'avais d'abord détaillé chacun d'eux, fait parcourir mon regard sur mon domaine, comme pour gagner du temps: là il y avait le lit aux draps rouges. Là tous mes coussins, rangés sur le fond. Là le bureau, et en-dessous, des caisses en carton remplies de dessins, au crayon, au fusain, quelques calligraphies. Par-delà, la fenêtre par laquelle je m'enfuyais régulièrement la nuit tombée. Il faisait si noir, je ne voyais pas au-delà; la brise s'invitait depuis l'interstice entre-ouvert; un reflet sur la vitre renvoyait la lumière tamisée de la pièce — seule une petite lampe était allumée, avec un abat-jour rouge. Et puis sur le sol, des habits en désordre, quelques affaires scolaires, des livres... et des couteaux. Ils étaient d'habitude cachés sous une latte du parquet, au fond de l'armoire, difficile d'accès, bancale. J'y cachais les quelques objets qui m'étaient le plus cher et que je voulais absolument dissimuler aux yeux des Autres. Il n'y avait pas grand-chose: quelques poèmes écrits en toutes petites lettres avec mon sang, et une bague qu'un garçon m'avait offert lors de ma première année de collège. J'avais sorti les couteaux.

— Je regarde le miroir. Je vois un visage qui me semble à chaque fois étranger, comme si un masque de chair m'avait été soudé sur la peau. Je vois les traces séchées sur les joues. J'avais les cheveux très longs. Je baisse le regard vers les bras. J'y vois, en haut, ce que je prenais soin de cacher de jour sous mes manches: des plaies, des croûtes gravées avec couteaux et compas. Quelques symboles ésotériques. C'était laid lorsque le sang avait séché et la peau se reformait; c'était le prix à payer toutefois. J'avais besoin d'apprivoiser la douleur, je voulais la maîtriser. Je venais de m'inscrire un ø - le sigillum que j'avais projeté dans mon esprit cette semaine. Sans entraînement mental, comment devenir magicienne? - Là-haut, au-dessus du miroir, la main de Fatima me regarde de son œil qui voit tout. Parfois je crois qu'Il me juge, parfois qu'Il me pardonne, parfois qu'Il m'annihile, parfois qu'Il compatit. - Tout ce sang, c'était le dernier stigmate de ma quête. Mon corps n'était qu'une carapace, un vaisseau; un récipient en short et en tee-shirt avec sur celui-là les mots: "Arts celtiques" au-dessus d'un entrelacs breton. Le personnage de l'Ankoù me fascinait. Marv ma c'horf, buhez ma ene.

— Je regarde le miroir. Le contre-jour lorsque je déplace la lampe et que la lumière découpe ma silhouette en la forme noire que je voulais emprunter pour voler au loin: l'Ombre. Et c'est alors que je vois le point de lumière. Cela faisait des mois que je ne mangeais plus. Ou presque. Que je vomissais en silence. Les Autres ne savaient pas mais se doutaient de quelque chose. Mais le point de lumière est là. C'est ma fierté, ma victoire. Enfin, j'ai dompté la Matière, le hideux tissu qui enveloppait les êtres vivants et cachait leurs chairs et leurs plaies. J'esquisse un sourire et je reconnais enfin mon visage comme quelque chose qui finalement m'appartient. Étrange sourire avec les larmes séchées. Finalement je suis belle. — Le point de lumière où l'on voyait un espace entre mes cuisses. 44 kilos.


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