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Le village. (4)

Criterium

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Partie 1 - 2 - 3

Au matin, j'étais sorti pour que la lumière du jour puisse me réveiller quelque peu. La nuit avait été courte et je me sentais encore quelque peu engourdi, à la fois du fait du trajet, et de notre aventure dans les bois. La matinée ensoleillée me faisait peu à peu reprendre mes esprits. J'avais marché dans une direction choisie au hasard, qui m'avait amené, après quelques rues étroites en zigzag, directement sur un grand espace vert, sous un ciel dégagé. Un long sentier parcourait la plaine et rejoignait puis longeait un vaste champ de blé, puis s'arrêtait. Au-delà, un imposant mur de collines se dessinait et formait la partie à l'adret de la couronne entourant le village comme une forteresse. Je n'avais croisé personne, et je n'entendais que les grillons. Il en fut de même sur le chemin du retour.

Il me fallut quelques longues secondes pour ré-adapter mes yeux à la faible luminosité de l'intérieur de l'auberge. J'entendais des voix et des bruits de plats; l'instant d'après, je vis qu'il s'agissait de Mathilde, la femme de l'aubergiste. Elle me demanda si je voulais prendre mon petit-déjeuner maintenant. J'acquiesçai. — Il y avait dans la salle deux petites tables dans un coin, recouvertes chacune d'une nappe à carreaux, rouge, où les hôtes pouvaient recevoir cet encas. C'est alors que je vis, assis à l'une d'elles, le gendarme Jean. Nous nous saluâmes cordialement.

— "À vot' service!", avait-il fait.

Sa tâche était de m'assister autant que possible, et il m'avait dit que cela ne lui était pas désagréable, autant par fidélité au maire que parce que nous sentions déjà que nous nous entendrions bien; il me confia que, de toute façon, il ne se passait habituellement pas grand chose dans la région, et donc je n'avais pas de souci à me faire quant à son travail. De plus, il connaissait tout le monde au village, et cela garantirait de m'ouvrir beaucoup de portes. Il était venu s'installer ici il y a une dizaine d'années, sa famille du côté maternel était également de la région. – J'étais certainement content de le compter comme allié. Je m'assis.

— "J'ai commencé à analyser des échantillons", fis-je.

— "L'ADN et tout ça?".

— "Oui. Pour résumer, j'ai deux résultats. Le premier, c'est que j'ai une liste d'ADNs humains se trouvant sur les objets. C'est l'équivalent d'une liste d'empreintes digitales dont on connaît pas la provenance, une liste anonyme."

— "C'est comme... l'empreinte d'une personne?"

— "Oui, en fait c'est même plus précis. Le risque d'erreur d'identification est beaucoup plus faible."

— "Donc on a l'empreinte du maître-chanteur?", hésita-t-il.

— "C'est très possible."

Je repris: — "En fait, tout dépend de qui a touché quoi. Par exemple, même avec nos gants, je pense que l'on va trouver nos traces dans les échantillons, à cause de la précision de la technique. Ça peut être le cas d'autres personnes qui auraient eu ces objets dans les mains récemment. Donc logiquement l'empreinte du maître-chanteur — ou des maîtres-chanteurs, on est sûrs de rien — devrait s'y trouver. Bon. En tout j'en ai douze. Douze empreintes."

— "Il faudrait comparer avec les nôtres pour en enlever", suggéra-t-il; j'étais content qu'il ait immédiatement compris cela.

— "Oui. On en parlera tout à l'heure avec M. Griboux, j'espère que tout le monde sera d'accord. Il suffit de cracher dans un tube pour avoir les résultats, et évidemment je détruis tout après l'enquête."

— "Ma foi! Aucun problème pour ma part."

— "Ensuite: la deuxième chose. C'est la pâte végétale qu'on a prélevée. Là j'ai pris les ADNs de plantes."

— "Les plantes ça a de l'ADN aussi?", il écarquillait les yeux, comme beaucoup font en entendant cela. Depuis les controverses sur les OGMs une grande partie de la population semble penser que les végétaux n'ont pas d'ADN et que les scientifiques s'amusent à en mettre dedans.

— "Oui. En fait toute chose vivante — un homme, une vache, un chat, une plante et même les bactéries que l'on ne voit pas à l'œil nu, tout être vivant a de l'ADN. Et comme il est assez différent selon sa provenance, on peut retrouver à partir de celui-ci l'espèce; même si l'échantillon ne ressemble à rien. C'est pour cela que même les archéologues commencent à utiliser ce genre de technique."

— "C'est donc ce que vous avez fait."

— "Oui. Mais c'est bizarre. En gros c'est principalement de la sauge, mélangée avec de la rhubarbe, du basilic et du jasmin."

— "Y'a du basilic oui!", fit alors en carillonnant la voix de Mathilde, qui s'était approchée avec une omelette. Celle-ci était parfaitement dorée, appétissante, avec des fines herbes. Elle apportait également un verre de jus d'orange fraîchement pressées. Je la remerciai. Dès la première bouchée, je me dis que j'étais sous le bon toit: c'était délicieux.

Jean reprit la parole: — "Ça me dit rien non plus, bizarre ça." — Et après une pause durant laquelle je dévorais mon plat, il me fit une remarque ingénue: "Si les hommes ont des empreintes, les plantes devraient aussi en avoir, non? Alors peut-être que vous pouvez chercher à les tracer elles aussi, p'tet que le basilic de l'omelette c'est le même."

— "..."

J'étais estomaqué; j'avais en un éclair connu plusieurs émotions, une rapide succession qui m'empêchait d'avoir une réaction - je devais avoir l'air hébété. C'était d'abord une envie de rire devant la remarque naïve, puis la réalisation qu'il avait raison, puis une certaine ironie car beaucoup de personnes devaient cultiver leur propre basilic, puis la réalisation qu'il y avait sans doute moins de plants de basilic que d'habitants dans ce petit village, donc que c'était possible et sans doute même souhaitable, et finalement l'hésitation de ma fourchette devant le dernier morceau du plat appétissant. — Je finis par rire, d'un rire non pas moqueur mais complice, ce qu'il ne comprit qu'en me voyant finalement glisser un morceau dans un mouchoir et le glisser dans une poche. — "Ça vaut le coup", fis-je après. Nous rîmes ensemble.

Cela me rappela autre chose.

— "Vous avez entendu que les femmes sont XX et les hommes sont XY?", demandai-je.

— "Oui... mais pas sûr de ce que ça veut dire en fait."

— "Ce sont des chromosomes, en gros c'est juste l'une des parties de l'ADN, comme une boîte. Les femmes en ont deux et les hommes en ont une, plus un autre type de petite boîte - le Y. Or parmi le mélange, je peux compter les boîtes."

— "Donc on sait combien d'hommes et combien de femmes?"

— "Exactement. Il y a douze personnes. J'ai compté l'équivalent de seize X", lui indiquai-je. Alors il leva la main et fit le signe qu'il réfléchissait. Rapidement il me dit:

— "Si c'était tous des hommes il y en aurait douze, donc ça fait quatre femmes."

— "Exactement!", souris-je.

C'était plaisant de voir qu'il avait de bons réflexes!

Je lui demandai combien de femmes habitaient au village, il me répondit que c'était à peu près la moitié, surtout des personnes âgées mais aussi quelques jeunes. Rapidement nous érigeâmes un plan d'action pour la journée. Il y avait plusieurs angles d'attaque. On allait d'une part rassembler les hommes d'hier à l'hôtel de ville ce soir, pour leur expliquer pourquoi des prélèvements avanceraient l'enquête. On allait d'autre part aller voir les "anciens", ceux qui étaient restés ici depuis plus de quinze ans, et qui pourraient donner un autre éclairage sur les faits d'antan. Je voulais aussi essayer de rencontrer la maîtresse du maire — j'avais eu la sensation qu'il ne voulait pas la mêler à tout cela, mais mon intuition me disait que son entourage serait à tirer au clair. Dans des affaires de chantage — si c'en était une — la maîtresse et son entourage sont toujours suspects. Et puis j'avais lu trop de romans de Dashiell Hammett. - Finalement, je voulais aussi trouver un moyen de parler aux quelques jeunes du village, puisque ces autels ressemblaient à ceux que pourraient ériger des adolescents s'improvisant des cérémonies, en quête de sensations fortes. En somme, cela ferait un programme chargé!

Le gendarme Jean me proposa d'aller voir "la Marie". C'était une vieille femme habitant une maison au bord du village, isolée des autres. Elle avait habité ici depuis des décades, peut-être même un demi-siècle. Elle s'occupait justement de plantes, et, légèrement excentrique, se présentait comme herbaliste. Je me dis que ce serait un très bon début; nous nous mîmes alors immédiatement en route.


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