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Le village. (2)


Criterium

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Partie 1

L'après-midi touchait à sa fin et un vent frais s'était levé. Nous entendîmes des voix se rapprocher et un instant plus tard la pièce était pleine. Le maire me présenta aux hommes qui venaient de revenir des bois attenants; quelques poignées de mains, cordiales. Il y avait là un gendarme, qui vivait dans ce village depuis de nombreuses années et que chacun appelait simplement par son prénom, Jean; il y avait également ceux que j'imaginais être ses assistants — les "hommes" du village — mais dont je ne connaissais pas la profession, mis à part que l'un était un artisan ferronnier.

D'après les quelques documents que j'avais pu consulter, on avait retrouvé un matin, il y a quelques semaines, une sorte d'autel improvisé en pleine forêt. C'était une sorte de monticule de pierres ponces, ainsi qu'un cercle de petites pierres, bordé de bougies de couleurs, largement fondues; des objets divers avaient été disposés avec la structure - sans que la combinaison eût un sens clair: une rose fanée, une cuillère à thé, un clou plaqué or, un débardeur de femme, gris, et une sorte de pâte verdâtre — sans doute une décoction à base de plantes et longuement mâchée... - Tout le monde avait ignoré l'étrange découverte. Comme il y avait peu de jeunes au village et dans les lieux-dits proches, chaque parent espérait juste que ses enfants n'étaient pas en train d'entrer dans une phase de pratique de la magie, pour tuer le temps et l'ennui. La religion avait levé sa chape de plomb depuis longtemps dans la région; néanmoins, la majorité des habitants étaient restés croyants, et même sans l'imposer aux autres, ici-bas survivait encore une certaine peur superstitieuse, liée à des légendes campagnardes.

Aujourd'hui, un nouvel autel avait été découvert au milieu des bois. Cependant, celui-ci comptait, parmi les objets hétéroclites parsemés tout autour, quelques pièces que le maire ne souhaitaient pas voir ébruitées. Il avait donc fait appel à mes services. C'était par l'intermédiaire d'un cousin qu'il avait eu vent de ma discrétion dans le cadre de telles investigations préliminaires.

Nous marchions le long du sentier en direction des bois — M. Griboux, le gendarme Jean, et moi — et nos pas crissaient sur le gravier. Les montagnes encerclant l'horizon cachaient le soleil, et le ciel s'assombrissait graduellement vers une teinte bleu-marine. Nous pouvions déjà y voir un parsemis brillant, les étoiles. Un vent froid s'était levé. Bientôt nous ne le ressentions plus, une fois abrités au-delà des premiers arbres; seuls les bruits de la forêt nous environnaient alors - furtifs craquements de branches, insectes invisibles...

Nous allumâmes les lampes-torches; le sentier n'était plus qu'une étroite bande traversant les bois en zigzag, une épaisse couche d'humus le recouvrant, étouffant nos pas. Des racines noueuses réclamaient à nouveau cet espace, le reprenaient aux hommes. Une fois arrivés à un signe que reconnurent mes compagnons — peut-être était-ce le vieil épicéa, immense, ou peut-être était-ce l'agencement de quelques roches tout autour — nous sortîmes du sentier et nous nous frayâmes un chemin au-travers des fougères. À une certaine distance, nous pouvions voir une forme blanche; elle était d'autant plus visible que la nuit commençait à tomber, et la lumière puissante de nos lampes-torches était reflétée. Un instant, j'eus la désagréable sensation de me diriger vers une scène de crime. Il ne s'agissait que d'un amas de pierres; en m'approchant je pus y voir un édifice très similaire à celui de la première photographie, une sorte de petit monticule, et un cercle. L'endroit était jonché d'objets:

— Une étiquette jaunie, sur laquelle était écrite à l'encre bleue dans une calligraphie appliquée, écolière: "Graines".

— Un petit carnet en cuir, vide. Quelques pages avaient été arrachées.

— Un court morceau de corde. Fine, très résistante; on dirait une corde à simple, pour l'escalade.

— Une grande quantité de morceaux de verre. Il faudrait les ramasser et tenter de les réassembler pour déterminer de quel objet il avait pu s'agir.

— Beaucoup de pétales de fleurs; violets et blancs.

— Un couteau suisse, complètement rouillé, inutilisable.

— Quelques bougies blanches, presque entièrement fondues.

— Un peu de cette pâte verte végétale, semblable à celle du premier autel...

Jean avait amené des gants de latex. En silence, nous ramassions les objets et les placions dans des sachets plastique à zip.

M. Griboux sortit de sa poche deux autres objets, ramassés sur les lieux, mais qu'il n'avait pas voulu laisser, afin de ne pas encourir le risque qu'ils puissent avoir été découverts d'ici-là: le premier était une photographie, encore tachée de terre et d'humus. Sur celle-ci, une belle jeune fille blonde. Il expliqua à mots couverts, un peu gêné, qu'il s'agissait de sa maîtresse. Le second objet était un gilet de femme, noir, portant une étiquette dans le col: "Églantine". C'était un vêtement qui avait appartenu à sa fille, tuée sans raison par un psychopathe, il y a quinze ans de cela. Les faits s'étaient produits là-haut, dans les montagnes.

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