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Meurtres à T** (3/3)


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Partie 1

Partie 2

Une lumière faible se glisse depuis l'extérieur à travers les barreaux, et dessine quelques jeux d'ombres sur les murs de la cellule. C'est une lumière artificielle, assez vague, qui provient des éclairages entourant le poste; le ciel de la nuit, lui, est sans lune. De temps en temps, une rafale de vent alterne bruits secs et chuintements. Avec les graffitis obscènes qui couvrent les murs, l'odeur d'humidité et de moisissures complète l'atmosphère du lieu. - Sur une banquette, un homme seul est assis dans l'obscurité, les yeux fixes; son dos est droit et inerte, comme s'il était en train de méditer profondément.

— "Il n'a pas prononcé un mot depuis des heures", entend-on depuis une pièce proche.

Quelques hommes de garde étaient assis autour d'une table et jouaient au tarot. Les circonstances les avaient retenus ici; la nuit avait été longue et leur quart allait bientôt toucher à sa fin. Les premiers rayons de soleil commencèrent à apparaître, comme un petit carré projeté depuis chaque fenêtre. Soudain les agents entendent des tintements depuis la cellule, et... une voix.

— "Qu'est-ce que je fais ici?".

L'individu s'était levé, et paraissait être une personne différente tant ses traits avaient changé: il se tenait moins droit, les muscles de son visage n'étaient plus tendus mais expressifs, et sur celui-ci se dessinait même une certaine frayeur. Il clignait des yeux, et répéta plusieurs fois sa question devant les policiers de garde, hébétés.

Alors que les précédents interrogatoires avaient été effrayants — l'homme avait été immobile et silencieux — celui-ci fut complètement différent. L'homme s'exprimait sans réserve, et semblait n'avoir aucun souvenir de la nuit passée; sa mémoire ne remontait qu'au début de la soirée, lorsqu'il s'endormit. - Était-ce un cas de somnambulisme? Il avait eu l'air horrifié lorsque l'on lui relata les circonstances de la nuit dernière. En revanche, il connaissait son nom — qui correspondait à celui de son passeport — et la date d'aujourd'hui.

— "Savez-vous ce que signifient les lettres AZJAZ?"

— "Non".

— "Alors comment expliquez-vous ceci?", fit le policier en se relevant et saisissant le col du trench, que l'homme portait encore. Stupéfaction — là où il y a quelques heures les lettres apparaissaient, il n'y avait maintenant plus que la marque du vêtement. Durant un moment, l'état de confusion fut partagé. Le policier eut alors un doute:

— "Avez-vous enlevé l'étiquette qui se trouvait là?", montrant l'arrière-col.

— "Il n'y en a jamais eu...?".

On le fouilla à nouveau: rien. La seule possibilité aurait été qu'il l'ait arrachée et avalée. Par précaution, la durée de garde à vue fut prolongée d'un jour, afin d'avoir le temps de tenter de mettre l'affaire au clair en effectuant une fouille au domicile du suspect.

20 octobre 2017.

L'inspecteur allait et venait dans son bureau. Ancien homme d'action, il ne s'était jamais fait à cette petite pièce, et réfléchissait mieux en faisant ainsi les cent pas; parfois il joggait tout autour du bâtiment pour aérer ses idées. Il s'occupait de la curieuse affaire. Rien n'avait été trouvé au domicile de l'homme. Cette soirée-là, il revoyait les différents scénarios possibles:

Ou bien l'homme est le tueur, ou bien il ne l'est pas. L'étiquette de l'arrière-col ne pouvait pas être une coïncidence. Ainsi même s'il ne l'était pas, il devait y être associé d'une manière ou d'une autre. L'homme disait ne rien savoir; ou bien il mentait — ce qui collerait avec l'hypothèse qu'il soit le tueur ou son complice — ou bien il était sincère, mais dans ce cas, comment expliquer l'association? Était-il manipulé? Y avait-il eu des cas dans lesquels un individu en crise de somnambulisme pouvait adopter un comportement criminel inconscient?

Petit à petit il se convainquit qu'il n'y avait que deux possibilités, toutes les deux improbables — quoique l'affaire entière l'était... — mais les plus plausibles: ou bien l'homme était un serial-killer génial qui le manipulait depuis le début, ou bien l'homme possédait deux personnalités, dont l'une ne se manifestait que dans certaines circonstances bien précises — dans cet état de transe — et tuait. Cela expliquerait pourquoi ce mois aucun crime ne semblait avoir été commis; pour autant, aucune piste intéressante n'était offerte quant aux codes secrets. Il n'y avait pas assez pour tenir l'homme; toutefois, il prit soin d'y attacher une surveillance rapprochée – dépassant légèrement ce qu'il était tout à fait légal de mettre en pratique. Circonstances exceptionnelles.

18 novembre 2017. Ce soir, la neige tombait sur la ville de T**, sans tenir au sol pour l'instant. L'asphalte des rues reflétait la lumière des lampadaires, les sons étaient quelque peu étouffés par les flocons épais.

Si quelques voitures passaient par là de temps en temps, plus personne néanmoins ne se trouvait dehors. Chacun avait juste envie de rentrer chez soi et se rester au chaud. Le trafic se faisait de plus en plus rare. Silence. À un moment, on entendit comme un tapotement. Petit à petit, le bruit devint plus distinct; c'étaient les claquements des talons d'une silhouette qui se pressait dans la nuit; sans doute une jeune fille rentrant tard chez elle. Elle gardait un pas régulier, enserrant son duffel-coat contre elle, quelques flocons restaient suspendus un instant sur ses cheveux noirs. Les claquements secs s'éloignèrent avec elle. Elle n'avait pas vu, cachés dans une voiture à l'arrêt, deux hommes qui attendaient et observaient les environs: des agents préposés à la surveillance de la demeure de l'étrange suspect, sise de l'autre côté de la rue. Ceux-ci commençaient à avoir froid, sirotaient du café à même un thermos.

L'un avait des jumelles, et de temps en temps vérifiait avec elles s'il pouvait apercevoir un détail supplémentaire; mais à chaque fois, il ne voyait que la même chose, un homme penché sur un écran d'ordinateur, tapotant sur son clavier. Il se demandait ce qu'il faisait; ç'aurait aussi bien pu être un rapport professionnel qu'une fenêtre de tchat. Alors, pour briser la monotonie, de temps en temps il se tournait et regardait à d'autres fenêtres, des familles nombreuses finissant leur repas et semblant avoir des discussions animées. Qu'est-ce qu'il aimerait avoir un peu de soupe chaude! — Partout des moments de vie se déroulaient.

Cela dura plusieurs heures; les lumières s'étaient progressivement éteintes partout. L'homme, lui aussi, s'était levé et s'étirait. Il éteignit l'ordinateur, bâilla. Il resta quelques instants debout, parcourant du regard les livres de sa bibliothèque; puis finalement se passa quelque chose d'un peu plus étrange. Les agents connaissaient les habitudes de l'homme, et savaient qu'à ce moment-là, il allait soit se coucher directement, soit restait quelque temps à lire sur le sofa. C'était là la première fois qu'ils le virent s'asseoir en tailleur sur le sofa, le dos droit et l'air concentré, la lumière de l'halogène plus atténuée, pour méditer. Était-ce parce qu'il avait lu quelque chose à ce sujet et souhaitait débuter cet exercice? Ou une habitude un peu excentrique à laquelle il s'adonnait rarement?

Comme la silhouette était parfaitement immobile, la surveillance était encore plus ennuyeuse qu'avant. Ainsi, passé l'effet de surprise, les agents, quoiqu'aux aguets, ne gardaient pas le regard rivé sur l'objectif. À un moment, ils s'aperçurent que la lumière s'était éteinte. Étouffant un juron, à cause de son bref moment d'inattention, l'homme aux jumelles activa le mode infra-rouge et scruta les fenêtres en vision nocturne. L'on voyait la silhouette de l'homme, qui s'était levé, arpenter lentement la pièce noire. Les mouvements avaient l'air inhabituels; cette fois les agents ne le quittaient plus des yeux. Quelque chose allait se passer. La neige tomba plus épaisse, et sur les trottoirs commença à former une petite couche blanche. L'homme sortit.

— L'on décida de le suivre à pied; prendre la voiture n'aurait pas été suffisamment discret comme il n'y avait plus de trafic à cette heure avancée de la nuit. Il faudrait cependant, avec la neige, toujours faire attention à ne pas le perdre durant la filature.

L'homme s'avançait d'un pas régulier vers l'ouest. Il portait le même trench que la dernière fois, et un chapeau sur lequel la neige formait des petites taches blanches. De rue en rue, le trio arpentait les rues et les avenues; selon les angles morts, se rapprochant ou s'éloignant. Petit à petit, ils arrivèrent à la place en hauteur où l'homme s'était trouvé, somnambule, le mois précédent. Alors qu'ils s'en approchaient, une sensation étrange s'empara des policiers; l'impression que quelque chose leur avait échappé, un vague sixième sens d'une pièce manquante de puzzle.

Un crissement de pneu rompit le silence; un véhicule, plein phares, passa en trombe à côté des deux hommes en filature. Ceux-ci eurent besoin d'un instant pour reprendre leurs esprits et réaliser ce qui venait de se passer: leur cible n'était plus là. Se ruant vers la place afin de vérifier toutes les directions, ils espéraient que l'homme n'avait pas disparu. Mais, à gauche, à droite, ils ne le virent plus - et ils durent alors se rendre à l'évidence: le poisson leur avait glissé d'entre les mains. Dépités, ils se rejoignirent sous l'abri des arbres, en face de la statue. Ils étaient à la fois énervés de la tournure des événements, et sentaient qu'ils auraient dû s'y prendre autrement. Ce fut au bout d'une ou deux minutes que l'un d'entre eux s'en aperçut: sur le sol, quelques chiffres avaient été tracés à la craie rouge, suivis de deux points d'exclamation.

Les crimes cessèrent.

2018.

Un an plus tard, un journal d'investigation passa un petit article, largement resté inaperçu; celui-ci était nommé: "Meurtres à T**: secret d'État?". Les auteurs insistaient sur la possibilité d'une piste n'ayant pas été privilégiée par les enquêteurs: de possibles liens entre les victimes. L'homme d'affaires avait voyagé parfois, il y a longtemps de cela, dans des pays non-démocratiques dont les relations avec la France étaient troubles, mélange d'amitié et de défiance; le fidèle à la mosquée avait une fiche S; on ne comprenait cependant pas le cas de la jeune fille, mais les auteurs proposaient qu'elle avait pu assister à quelque chose qu'elle n'était pas censée voir. — L'article mentionnait la présence de codes cryptographiques sur chaque scène de meurtre, pouvant signifier un lien avec les services secrets; et la disparition mystérieuse du principal suspect, potentiellement exfiltré. Sans jamais proposer de scénario clair, la fin de l'article aurait pu ravir les conspirationnistes, citant à la fois l'affaire Dupont de Ligonnès et le projet MKUltra de la CIA. En filigrane, il était sous-entendu qu'un agent dormant du contre-terrorisme avait exécuté des cibles précises qui étaient sans doute, elles aussi, des opératifs. — Personne ne prêta attention à cette théorie du complot. La ville de T** avait envie de vivre.

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