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Au coin d'une table.


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À l’heure du déjeuner, l’élasticité de la file humaine s’étend encore sur plusieurs mètres, le long d’une cantine qui a déjà abattu la faim de tant de bêtes. En y pénétrant, les masses creuses se bousculent dans l’embouchure étroite de la rambarde électronique, arrachant un bip mécanique à leur passage animé de rires et de paroles mêlées. Mais mon regard finit par s’échouer sur la bordure roide et angulaire de ma table, d’où je conçois le vertige que peut provoquer cette falaise pour cette miette, qui s’y trouve seule comme livrée au désespoir. Je ne peux lui venir en aide, car je ne parle pas le mettais mais dans un geste meurtrier je lui montre qu’un autre monde est possible en sautant. Va donc voir le paradis, que je lui lance ! La voilà qui mourut dans l’indifférence. J’en ris amèrement, mon acte est ignoble. Mais ce n’était qu’une miette me suggère impassiblement mon esprit, il y en a trop dans ce monde. Indigentes, elles forcent à faire le ménage et sont d’un croquant misérable… De là naît une dispute entre moi et moi-même sur le pourquoi du comment le fait d’avoir poussé la miette par-dessus bord est condamnable. Un de mes doigts s’indigne et se désolidarise de la lassitude de ce vain débat. En majeur qu’il est, il claque la porte de mon esprit et va, sans pouvoir se détacher de sa laisse, tracer des lignes imaginaires en patinant sur ce bois, dont je ne sais de quel matériau il est fait. Mais ce doit être quelque chose de bien coûteux au vu de sa consistance et sa couleur ébène. J’allais continuer sur l’identité fondamentale quand ma carotte me fit remarquer que sa chaleur l’avait quittée. Compatissante de ce drame, je l’admis à venir près de mon cœur d’où elle s’y réchauffera. En la croquant je ressentais le froid de sa tristesse et sa fadeur m’en dégoûta. Je finis par la reposer avant de lorgner un micro-ondes qui pourrait précairement lui apporter une solution. Mais un flot d’enragé cherche à lui demander des comptes pour une arnaque à la chaleur, il semble s’en défendre et revendique une publicité honnête. Ma foi, qui d’eux ou de lui dit vrai ? Dans le doute, j’accepte alors de m’habituer à ce froid qui, somme toute, a un caractère attrayant. Mais il est vrai que sa franchise peut dérouter tant d’habitués à la lubricité éphémère. C’est toute la rhétorique du vrai et du faux qui siège dans la carotte.

Et pendant que je mâche avec peine ce pain trop moelleux pour n’être pas industriel, mes yeux inquisiteurs viennent s’attarder sur la cravate du directeur adjoint de la section départementale du traitement des archives. Faut dire qu’il gagne mieux sa vie que jamais aucun d’entre les zouaves ici, attroupés autour de lui tel un petit jésus. Cette pensée m’arrache un rire franc et court qui attire l’attention de l’attablé. Je fais alors mine de m’être étouffée. On me propose de l’eau et me voilà avec un sourire qui me trahit à mesure que je cherche à l’enlever. Le bougre efface toi ! L’attention sceptique des commensaux me scrute à m’en arracher la peau, avant qu’une parole me sauve du regard et que le verre qui m’a été donné de boire achève cette crevure qui a bien failli me coûter la remarque : « Qu’est-ce qui vous fait donc rire Mlle ? ». Je reviens lentement sur ma cravate, avec plus de circonspection cette fois-ci. Et je constate en effet qu’elle est de soie avec des motifs d’argent. Sûre qu’elle ne coûte pas une brasque.

Cet homme disais-je, est un chef dont le physique en est le reflet. Joufflu, gras à lard, les yeux bleu clair, il avait un rire épais et une voix toute aussi ample et molle. Il fallait voir sa montre qui avait moins l’ambition de dire l’heure que de crier son pesant statut. Il avait le visage rondelet à double menton, et ses pommettes étaient rosées par le vin trop abondant en sa chair. Sous l’eau, vous le confondrez avec un requin joyeux. Son ventre n’était probablement pas à la hauteur de ses ambitions quoi qu’il prétendît déjà un certain orgueil pour sa chemise qui tendue par le poids des viscères devait souffrir quelque peu.

Vous allez mieux Mlle ? Me surprit-il d’une voix bien forte que le silence s’imposa à 14 d’entre l’assistance, seuls deux continuaient de finir à dire ce qu’ils avaient à dire avant d’écouter ma réponse. Dans ces moments-là, vous vous dites ce que vous faites ici avec vos chefs et vos responsables. Et même la solitude, qui accoudée à l’une des poutres de bétons soutenant la pièce, se mit à rire de moi en disant j’ai affaire ! Bon courage !

J’ai cru que j’allais y passer, merci de ce verre disais-je d’une voix à la mesure de ma position dans l’entreprise.

Vous êtes Mlle S n’est-ce pas ? Quand celui avec qui vous mangez n’est pas certain de votre nom, c’est que vous êtes bien inutile à ses yeux.

Effectivement, j’ai été responsable de ce département l’année dernière et cette année je suis affectée en région parisienne d’où je dois répertorier l’ensemble des archives dans une section dont je n’ai aucune responsabilité...

Hum… Cette onomatopée en guise de réponse provoque en vous une sensation de vide sidéral.

Une autre personne prit la parole en disant qu’elle me connaissait et qui j’étais. Celui-là même responsable de mon départ à Paris après que j’avais osé tenir tête à ses directives nouvelles dans sa conception innovante du management des ressources humaines. Faut dire également que ce jeune homme d’une trentaine d’années, sorti avec prestige d’HEC, jamais habitué au manque, bien policé, avait eu envers moi des gestes et paroles déplacées qui m’ont forcé à le remettre à sa place de fils à maman chatoyé et mignon. Se croyant être un peu comme mon mari sans me l’avoir dit, il avait bien l’amertume de voir à quel point une femme mariée peut se rebeller après trois mois de vie commune.

Mlle S a du caractère et ferait un excellent cadre, dit-il sans que je puisse cerner ses intentions avant d’ajouter : c’est pourquoi je pensais que Paris lui permettrait d’évoluer directement dans la maison mère.

Hum… Oui c’est une bonne idée. Et… Comment vous sentez là-bas ? Se contenta de répondre le requin heureux.

Et bien, à tout bien considérer Paris, du fait de ses charmes embouteillés, de son soleil noirci par la grisaille acide et par le grouillement de ses habitants aigris, voyez-vous, je n’ai d’autres choix que de me sentir à devoir m’adapter.

Haha, vous en faites pas, nous sommes tous passés par là, allongea-t-il, d’une voix plus grave qu’avant. Puis il poursuivait en retenant une remonté gastrique: on s’occupera bien de vous, sans trop y croire. S’adressant enfin à tous : Nous avons bien mangé, c’était bon hein ? C’est ma femme qui sera jalouse de savoir que la cantine est meilleure que ce qu’elle prépare rarement. Il enfonça : Ah ces femmes. Faites-leur une belle grâce, elle s'empresse de l’oublier. Dites-leur une menue critique, elle se la grave dans l’os avec l’acharnement des enfants… Il décrocha un rire hypocrite de l’assistance auquel je me joignis amèrement comme le firent ces rémoras, qui ne pouvant manger ce que mange le requin, mangent ce qu’il a entre ses dents.

Tous se levèrent pour le suivre plateau dans les mains. Je m’excusais en prétextant un besoin tout féminin qui nourrissait l’hypocrisie du rire et m’enfuyais dans les toilettes où je versais une larme vinaigrée de colère avant de me refaire un semblant de beauté. Et puisqu'une réunion ennuyeuse allait m’attendre, pourquoi ne pas écrire ?

2 Commentaires


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Très bon. :) En fin de texte, j'espérais juste un retour à l'anthropomorphisme du début qui me faisait sourire : pas forcément en remettant en scène un nouvel objet inanimé, mais tu aurais pu faire un parallèle entre ta situation et celle de la carotte ou de la miette.

Bon, ça m'a rappelé les nombreuses raisons qui m'incitent à ne jamais manger avec collègues, partenaires, clients. Presque jamais, cependant : il y a des fois, la diplomatie ou la curiosité imposent leurs règles...

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