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Saint Ponge.


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Cramère en le ciel gris, trônait sur un royaume céleste.

De sa bouche embourrée de verbes aux couleurs biliaires,

Il châtiait tout infidèle, ennemis amère de la cornière.

Sur tout l'horizon désert, où ne règnent que les hyènes,

Ce dieu fiel emplissait ses vides d'une ambition noirâtre.

Répandre sa bible, établir sa loi, étendre son cadastre.

Sous le joug, prospéraient alors tant de poésies normalisées.

La littérature et le bon mot ? Une prescription qu'il faisait.

Ordonnances sur Ordonnances rongèrent le peuple entre ses lignes.

Esclaves de la règle, parler ordinaire, langues cousues par Cramère.

D'aucun ne fit plus rire l'orange, parler le miroir ou crier le reflet.

Mais un homme sema le trouble dans la cité. Il appela au Dieu unique,

Fit du rayon céleste un arc-en-ciel et de l'orange une éponge ressuscitée.

Miracles en miracles, il déchaina les foules aliénées qui le crucifièrent.

De lui il ne reste que sa religion, les poètes :

" Qu'on s'en persuade : il nous a bien fallu quelques raisons impérieuses pour devenir ou pour rester poètes. Notre premier mobile fut sans doute le dégoût de ce qu'on nous oblige à penser et à dire, de ce à quoi notre nature d'hommes nous force à prendre part. Honteux de l'arrangement tel qu'il est des choses, honteux de tous ces grossiers camions qui passent en nous, de ces usines, manufactures, magasins, théâtres, monuments publics qui constituent bien plus que le décor de notre vie, honteux de cette agitation sordide des hommes non seulement autour de nous, nous avons observé que la Nature autrement puissante que les hommes fait dix fois moins de bruit, et que la nature dans l'homme, je veux dire la raison, n'en fait pas du tout.

Eh bien ! Ne serait-ce qu'à nous-mêmes nous voulons faire entendre la voix d'un homme. Dans le silence certes nous l'entendons, mais dans les paroles nous la cherchons : ce n'est plus rien. C'est des paroles. Même pas : paroles sont paroles.

O hommes ! Informes mollusques, foule qui sort dans les rues, millions de fourmis que les pieds du Temps écrasent ! Vous n'avez pour demeure que la vapeur commune de votre véritable sang : les paroles. Votre rumination vous écœure, votre respiration vous étouffe. Votre personnalité et vos expressions se mangent entre elles. Telles paroles, telles mœurs, ô société ! Tout n'est que paroles. "

Francis PONGE, Proêmes (1948, textes écrits en 1929-1930).

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