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Du petit déjeuner et des chocapics

Jedino

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Tu dégueules. Miam miam. Et tu bouffes tout ça, une seconde fois. C'est pour le style, que tu dis. Le côté original, un truc dans ce goût-là. Mais pas grand monde te croit, même s'ils t'accompagnent tous, dans l'autre sens. Et t'expliques qu'avant de faire entrer, il faut déjà faire sortir. Qu'au fond ça se fait ailleurs dans la nature de manger sa merde, que ça permet d'économiser, de consommer jusqu'à plus possible.

Je crois que c'est à ce moment-là que j'ai commencé à dérailler. Je veux dire, complètement. Ouai, c'est quand j'ai cessé de partir dans ce délire, quand celui-ci ne me rapportait plus rien du tout, que ça a mal fini. C'est que les trucs glauques, ça plaît un temps, mais ça a le défaut de demander sans cesse de l'innovation. C'est comme tout : le nouveau s'essouffle si tu ne le renouvelles pas continuellement. Ca a un côté plutôt renaissance, d'ailleurs, à mon avis.

Alors je me suis mis à agrémenter les repas des clients du restaurant où je bossais. Et je filmais l'après, quand ils apprenaient, à voix haute, qu'ils avaient vraiment avalés une fraîche semence. Garantie naturelle et sans pesticide. Pas de quoi se plaindre. Le patron n'a pas trop apprécié, vous imaginez. Ca m'a valu un petit séjour, après lequel j'ai finalement été déclaré sain d'esprit. Qui en doutait?

Forcément, l'idée m'est venue d'être plus discret, dès lors. J'avais pris conscience que les gens aimaient uniquement les trucs portés sur les autres et les trucs subtils et ignorés. Bref, baise-toi ou baise-moi sans me le dire. C'est une philosophie de vie, me direz-vous. Puis j'ai pigé qu'il fallait me donner en spectacle, me vendre devant un public qui cracherait des billets pour se vider devant ce qu'ils ne feront jamais. C'est le côté idole, que de se faire admirer pour des choses que les autres ne feront pas parce qu'ils se croient trop nuls pour y arriver. Quand ce taré est marrant, il s'appelle bizarre. Quand il est dangereux, fou. Au fond, nous dépendons tous des abrutis qui nous fréquentent. Rien que pour s'attirer leur mépris.

J'ai donc monté ma petite affaire, avec une salle, et tout le bordel. J'ai eu du mal à trouver un partenaire, mais ça s'est fait. Suffisait d'aller au bon endroit, celui où les ambitieux, les vrais, savent la valeur du prix à payer pour le devenir. Nous avons monté un concours, celui qui parviendrait à boire le plus de la pisse recueillie auparavant parmi nos admirateurs, et ceci, sans gerber. Essayez, vous verrez : quand l'habitude n'est pas là, ce n'est pas simple. Vous verrez aussi qu'à force, ça passe. Faut juste pas trop être regardant. Parce qu'effectivement, à mesure que nos prestations passent, nos performances suivaient.

Là encore, tout a fini par perdre. Les gens se lassaient. Une fois, ça les emporte. Deux fois, c'est démodé. Ca va vite, vous savez. Faut pas manquer d'imagination, dans cette situation. Ca ne nous a pas manqué, d'ailleurs, et nous avons enchainé d'autres chefs d'oeuvre étonnants. Sans aucune prétention, ni rien. Nous restions modestes, sans chercher à créer aucun record. Et un beau jour, il s'est dégonflé. Des douleurs à l'estomac, qu'il disait. Excuse à la con. Comment ce qui sort de toi pourrait te faire du tort à toi? C'est complètement con, que je lui répondais, pour insister. Sinon, t'aurais déjà crevé d'avoir trop sucé ton sang.

Ca m'a vraiment désespéré, cette affaire-là. Et je me suis dit qu'il était temps que je fasse ma sortie aussi, que je devais faire le machin qui marquerait les esprits et ferait de moi une espèce de légende, au moins dans le coin. Vous l'ignorez peut-être, mais quand un type qui passe de la célébrité à rien, il ne rêve que d'un truc, c'est de pigeonner autrement les idiots qui venaient le voir. Pour ma part, ce n'était pas tant un problème d'argent que de renommée. Etre inconnu lorsque tu tournes, ça te dérange pas. Crever comme tu as vécu, en revanche, c'est autre chose.

En général, c'est là que débarque l'idée géniale. Débile, mais géniale. D'abord, tu appâtes les proies. Suffit de dire qu'ils ne peuvent pas savoir pour qu'ils se jettent tous histoire de. En l'occurrence, de taire ce qui se passera, et de l'annoncer, très logiquement, comme grandiose, unique, et tout le baratin qui fait l'excellent imbu de sa personne et de son talent. Le problème, c'est que le prix de l'entrée, tu ne sais pas exactement si tu peux l'augmenter, ou non. Ca dépend pour beaucoup de ta réputation et de l'état de ta réputation à l'heure qu'il est. T'as plutôt intérêt à modérer sur les zéros si tu souhaites ameuter des rats. Surtout les plus gros. Enfin, il vaut mieux que l'annonce concorde avec ce qui suivra : si vous décevez, vous n'y gagnerez rien, tout au contraire.

Je suis face à des milliers de tête. De toutes les teintes de l'abrutissement et de la bêtise. Ah ça ! Pour sûr que tout le monde est différent. Certains ne s'en doutent pas, cependant. Du coup, ils beuglent gentiment, comme les autres. Faut pas s'étonner que les gens se piétinent pour aller écouter des types qui chantent harmonieusement. C'est qu'ils s'y retrouvent, là-dedans, vous savez. Bref, ils me regardent tous. Genre, t'attends quoi, du con? Ne jamais faire patienter tout ce gratin. S'ils attendent, s'arrêtent, ils finissent comme les requins, et ils crèvent. Ca s'appelle l'activité, ou quelque chose comme ça. Paraît que c'est bien, et que si tu le fais pas, tu es d'une race haïssable. J'ai pourtant du mal à voir ce qui est actif dans la passivité d'une redondance journalière. Pas pour rien que les accidents les plus nombreux se font au plus proche de chez nous. Une fois que tu te crois comme tu es, tu restes comme tu crois être, et tu n'es jamais comme tu es.

Pour ne pas jouer sur le suspens, parce que je ne suis pas dans un foutu bouquin, j'ai donc sorti mon couteau. N'allez pas penser n'importe quoi, néanmoins. J'ai pris quelque chose de solide, quelque chose de sûr. L'outil fait l'artisan. Ils ont tous sorti un "oh" faussement surpris. Une fois flirtant sur ma gorge, ils l'ont reproduit, avec une nuance d'inquiétude. Je me sentais comme à l'opéra, le siège en moins. Pas longtemps, car j'ai bien fini par devoir m'asseoir au sol. La conscience est si lâche. Un cou et puis s'en va.

J'ai gravé mon image dans ces mémoires, et dans celles qui ont lu respectueusement le torchon de papier du lendemain censé les instruire. Rassurez-vous, malgré tout : ça n'a duré qu'un week-end, avant que je finisse classé dans l'histoire. La petite, l'humble, celle des anormaux qui ont eu l'espoir d'un jour tenter de bouger ce merdier. Dans une semaine, d'autres ajouteront que ce mort n'a jamais vécu. Et tout sera réglé. L'Histoire fût, mais n'a jamais été. Irréfutable.


   Alerter


4 Commentaires


Commentaires recommandés

La survie du groupe passant avant celle des éléments qui la constituent, toute société est forcément conçue pour recycler ses plus beaux étrons ; surtout si ces derniers croient qu'il leur faut se mélanger au fumier de la gloire... Sinon, certains passages du texte m'ont rappelé les vidéos live de GG Allin : et non, je ne mets pas de lien afin de ne pas choquer certaines sensibilités. :hu:

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Quel philosophe!

Inutile de te dire que je ne vois pas du tout ce que sont ces vidéos. En revanche, je peux te dire d'où me vient l'aspect général : Palahniuk.

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Palahniuk ? Pourtant t'écris mieux que lui. Cependant, c'est pas dur : même des ados se défoulant en texto sur un skyblog écrivent mieux que lui...

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Il a une façon de faire qui me plaît beaucoup. Et, il a un imaginaire qui change un peu des conneries classiques.

Mais je comprends !

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