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Je me souviens

Jedino

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Je me souviens, j'étais heureux. C'était un soir d'été, un soir plutôt frais. Il fallait que j'aille chercher du pain, j'en avais manqué mon train. Et il est vrai qu'à force de vouloir toujours en avoir davantage, le risque de dérailler grandit. Pourtant, je ne cherchais qu'un petit morceau, un rien du tout éphémère que je portais dans l'achat d'un plaisir. J'allais le trouver, mais je l'ignorais encore, ce moment qui bouleverserait ma carcasse mouvante.

Ayant loupé la dernière ligne qui allait jusque chez moi, et ne souhaitant pas attendre plusieurs heures pour prendre celui des tous derniers travailleurs, je pris la décision de rentrer à pieds. Je ne savais pas exactement quel temps il me faudrait. Les rails me mèneraient d'ailleurs très précisément là où je souhaitais aller, n'habitant qu'à une centaine de mètres de la gare du village. Ce ne fût pas le cas.

Le soleil s'éclipsait lentement, au loin. Il offrait un paysage flamboyant, faisant nuance à l'azur bleu de cette journée et à son souvenir qui s'éteignait avec lui. Je ne voyais plus les maisons qui défilaient au gré de mes pas. Uniquement la fin, cette limite entre le monde des hommes et le monde de la nuit. Le chemin courait dans la campagne, taquinant mon goût pour la beauté et la solitude. Et moi je le poursuivais, à la fois anxieux et charmé, ne réfléchissant pas un instant à ce qui pourrait bien se passer. Il y a de ces jours où nous faisons, allons, sans nous préoccuper d'où et de pourquoi.

Mais de la suite, je ne connaissais à présent que très peu de choses. Quelques images me revenaient de temps à autre, comme des répliques d'une histoire passée, d'une histoire jamais vécue. Peut-être avais-je rêvé? Car je n'étais pas homme à me lancer dans une si longue promenade, embourbé que j'étais dans l'habitude et la facilité.

Je sentais néanmoins que l'une de ces images, la plus récurrente, portait un peu de vérité en elle. La voici : alors que plus aucune lumière ne se montrait, ni celle du monde, ni celle de la vie, je continuais à marcher, brisant le silence d'un univers que je méconnaissais. Le sentiment de ne pas être à ma place montait en moi. Et cela ne cessa que lorsque je rencontra le Diable. Il m'attendais, gai comme un Dieu, sur le rocher qui bordait la route cabossée. Il n'en avait pas l'apparence, ni l'air, mais je le reconnus malgré tout, ce qui me sembla bien étrange plus tard. Il me regardait fixement, presque innocemment. Me salua. Me tendît la main. Pas la moindre parole ne fût prononcée. Rien de plus qu'un geste de courtoisie, qu'une entente cordiale entre un inconnu et son maître.

Je ne sais si cette rêverie est vraie. Je sais seulement que j'ai toujours encore à l'annulaire une légère trace, invisible à tout oeil pressé, du démon. Ce qu'elle représentait, ce qu'elle devait permettre, je n'en avais cure. En revanche, je m'étais enfin trouvé, investi par une mission que je ne formulais pas encore mais que je pensais déjà.




6 Commentaires


Ca c'est toi qui vois! Quand je l'ai écrit, j'entendais la dernière phrase comme le sous-entendu qu'il ne m'avait pas laissé indifférent ;)

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Invité Cléanthe

Posté(e)

Le diable s'habille en Prada, j'aime bien ce film :)

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