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Nuits rouges (3)

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Membre 36ans Posté(e)
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Nyctalope‚ 36ans
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Partie 1 - 2

 

Le jour est chaud aujourd'hui, sur la place du marché de Bleuforais. Les vendeurs ont tendu de grandes toiles au-dessus de leurs tables et de leurs étals ; de quelques interstices se faufilent encore les rayons du soleil, créant tout un assortiment de jeux de lumières. C'est le jour où tout le monde sort de chez soi et retrouve ses amis, ses collègues, et tous les autres habitants : car le samedi, l'on vient au marché autant pour se procurer des fruits et légumes frais que pour socialiser. Voulez-vous des fameux radis noirs de la région, fraîchement révélés ? Voulez-vous peut-être un mélange de tomates provenant de lignées inconnues des grandes enseignes, et au goût long et sucré ? Ou voulez-vous recueillir quelques informations sur qui a fait quoi cette dernière semaine... ? — C'est au marché du village que vous aurez tout cela, et plus encore.

C'était là qu'était venue Élodie, l'analyste qui travaillait à la mairie, comme chaque semaine : avec un grand cabas sous le bras qu'il s'agirait de remplir de provisions. En arrivant sur la place pavée, s'approchant du grand brouhaha qui s'entendait ou se devinait même depuis l'autre bout du village, elle avait toujours l'impression que c'était ça, Bleuforais : cette vie locale foisonnante, où toutes les générations se côtoyaient ; ces cris des marchands aux légers accents du terroir ; ces groupes de gens, qui parlaient, se promenaient ou flânaient. Toute autre image que celle que retiennent certains visiteurs de passage, traversant la région un jour de pluie et pensant que plus personne n'habitait dans ces petites maisons en pierre. Elle ne regrettait pas la ville. — Et avec ses grandes lunettes de soleil, en s'approchant de la foule elle avait toujours l'impression d'y être un peu une star, incognito au pays vert.

— "Bonjour !"

C'était la dame âgée que tout le monde appelait Mamie Jeanne. Elle aimait dire tout haut ce que d'autres murmuraient tout bas, ou entre eux.

— "Bonjour Mamie Jeanne, comment allez-vous ?"

— "Ah çà... ça va, ça va... même si vous savez... les gens d'ici, ces temps-ci... nous sommes tout chamboulés... que dire... un crime !"

Élodie eut un léger mouvement de recul. Elle comprenait bien cette peur ; en même temps, elle avait déjà redouté ce moment-ci, celui où les rumeurs commenceraient à aller bon train. Tout le monde voulait trouver un moyen de se rassurer, et en quelque sorte, tout le monde devenait un enquêteur potentiel, échangeant des informations pour tirer toute cette histoire de crime au clair. C'était là aussi la tragédie de l'asymétrie du mal : il suffisait d'un seul crime, dans un région où celui-ci était quasiment absent, pour que tout le monde commence à fermer sa porte à double-tour et à épier ses voisins (plus que de coutume).

— "Mais que s'est-il passé au juste ? J'espère que Monsieur le Maire a des pistes..."

Ah, c'était donc de ça qu'il s'agissait — évidemment. Elle était venue à la pêche aux informations, et comme elle savait qu'Élodie travaillait à la mairie — et directement avec le Maire — elle avait espéré qu'il y aurait là quelque information intéressante pour se tenir au fait de l'enquête. Elle avait sans doute tenté la même approche avec l'un des gendarmes — on pouvait voir Augustin, en civil, là-bas en train de négocier un poisson — ou encore avec Monsieur de Fressinet, l'original. Un homme qui s'était parfois improvisé enquêteur de fortune, avec sa manière toute particulière d'être sérieux avec les choses légères et léger avec les choses sérieuses.

Élodie calculait rapidement quelques réponses possibles. La ligne de conduite était évidente : aucune information ne sort du bureau spécial du Maire. En revanche, une presque-information pourrait être utile, si elle apprenait quelque chose en retour — et Mamie Jeanne n'était-elle pas l'intermédiaire parfaite pour glaner ce type de renseignement sur les autres ?

— "Oui, j'en suis sûre, mais vous savez, moi je n'en suis pas vraiment au fait... je m'occupe surtout du site web de la mairie, après tout..."

— "Quand même, un tel événement dans notre petit pays..."

— "Oui... je suis moi-même assez inquiète. Je crois que l'homme venait de la ville. C'est sûrement quelque chose qui n'a rien à voir avec notre région... Sinon, je suis sûre que Jean tirera tout ça au clair, si ce n'est Hubert."

— "Monsieur de Fressinet ? Ah çà ! Je lui en parlais justement tout à l'heure ! Il a dit qu'il avait une piste, mais il ne m'en a pas touché mot."

— "Vraiment ? Sait-il donc ce qui s'est passé ?"

— "Il avait l'air très au courant ! Mais excusez-moi, mon amie m'attend..."

La vieille dame s'éloigna de pas plus rapides que ce que l'on aurait supposé par son âge. Il y avait donc au moins une personne au village qui voyait les événements récents comme une sorte de regain d'énergie... Élodie resta songeuse, tout en s'approchant d'un étal recouvert de choux et de tomates. Les imaginaires s'étaient peut-être déjà emballés ; au lieu de poursuivre les papillons ou d'organiser une nouvelle conférence scientifique en pleine campagne, il semblait que l'emploi du temps de l'aristocrate local s'était montré suffisamment dégagé pour que lui aussi se mêle des affaires et des enquêtes. Elle préviendrait le Maire dès la fin de ses courses.

Quelques instants plus tard, ses cabas étaient devenus bien lourds ! Radis noirs, belles tomates, de la salade et beaucoup de fruits ; également une herbe à chat pour son petit compagnon à quatre pattes... Elle avait à plusieurs reprises entendu des bribes de conversation entre villageois, jeunes ou vieux ; et bien souvent, il avait été question — souvent par des allusions voilées mais facilement déchiffrables — aux événements des derniers jours. Il devenait évident que derrière des allures tout à fait normales, tout le monde avait été chamboulé, comme l'avait si bien dit Mamie Jeanne.

Une mélodie bien connue interrompit le fil de ses pensées. Le portable.

— C'était Jean.

— "Allô Élodie ? On a trouvé quelque chose, mais on aurait vraiment besoin de ton aide pour y voir plus clair... Est-ce que tu peux venir au bureau ?"

Elle acquiesça. Pour que l'on l'appelle, elle, et ainsi ; ils devaient avoir trouvé un indice important, et sans doute quelque chose d'informatique. Peut-être une information en provenance d'ailleurs et pourtant liée au crime d'ici. Et bien : elle ferait d'une pierre deux coups. Direction le travail.

 

 

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