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Nuits rouges (2)

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Membre 36ans Posté(e)
Criterium Membre 2 812 messages
Nyctalope‚ 36ans
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Partie 1

 

— "Ils sont là, Monsieur le Maire."

Ce dernier lança un bref regard à son assistant, puis tourna à nouveau la tête vers la grande porte vitrée du balcon. La lumière de l'après-midi illuminait tout le bureau. Le parquet boisé où s'imbriquaient des lattes en formant des motifs en losange, le grand bureau couvert de papiers et de feuilles volantes, la bibliothèque dont la plupart des rayons étaient occupés par des classeurs... l'odeur des livres et du vernis... tout y indiquait qu'il s'agît là d'un espace de travail : la pièce-maîtresse, l'étude du Maire.

Ici n'étaient conviés que ses proches les plus loyaux, en quelque sorte leur clan.

Petite équipe en vérité : son assistant Marc, qui s'occupait de ses affaires courantes ; l'analyste, Élodie, qui se spécialisait dans tout ce qui nécessitait web ou programmation ; et le gendarme Jean, qui assurait là un canal direct avec l'autre pouvoir de la région. C'était ce dernier qui avait rapporté la nouvelle : un meurtre étrange, signalé par un jeune sur la route qui allait à Vertgiron ; les racontars qui avaient commencé dès le lendemain matin...

Et aujourd'hui, déjà : des journalistes, venus d'on-ne-sait où, ayant entendu on-ne-sait comment la morbide nouvelle — rapaces appâtés par la perspective de faits divers étranges pour ne pas redevenir pigistes.

Cela rappelait à Monsieur le Maire des heures bien sombres. Son équipe était trop jeune pour s'en souvenir ; mais à lui, l'événement avait tout de suite rappelé un fait ancien, une époque trouble, de soupçons et de peurs. Il savait très bien que c'était cela qui avait contribué à l'immédiat bouche-à-oreille ; car les vieux habitants de la bourgade s'étaient certainement, eux aussi, rappelé du passé encore proche. Et c'était certainement cela encore qui avait fait venir ces journalistes si vite.

Ç'avait été dans les années 80, quand un rôdeur avait traversé la région et commis d'horribles crimes. Bleuforais avait en fait été l'une des dernières étapes de ce parcours — car une chose étrange s'y était produite. Aussitôt après le crime le plus proche — celui qui resterait dans toutes les mémoires — le baroudeur s'était rendu à la gendarmerie, se laissant volontairement capturer et enfermer. Plus tard, l'on s'apercevrait qu'il présentait tous les traits typiques des serial killers ; absence d'empathie, psychopathie, intelligence hors-norme, narcissisme... mais pourtant, sur le coup, tout le monde avait été étonné : l'homme avait paru terrifié, épouvanté ; une chose faible, dont l'on s'était tout d'abord demandé s'il était plutôt une victime que le criminel recherché. Quelqu'un avait dit à son sujet : "C'est là un homme qui se laisse capturer pour échapper à quelque chose". On avait brièvement soupçonné un réseau. Hypothèse qui ensuite ne tint pas.

— "D'accord, je m'y rends", répondit le Maire à Marc.

Ils se dirigèrent vers la pièce attenante. Celle-là, tout aussi lumineuse et boisée, était la salle dédiée aux visiteurs et aux conférences. Une vingtaine de chaises y étaient disposées en quelques rangées sur de grands tapis orientaux pour ne pas rayer le parquet. La pièce avait elle aussi un bureau — celui-là presque vide — et une grande bibliothèque — celle-là couverte de grands volumes aux reliures de cuir ; des in-quarto détaillant les lois, l'histoire de la région, la faune et la flore locales... La salle d'apparat ; la salle d'extérieur. Sur un mur, le cadre du portrait du Maire, avec un cordon ; non loin, celui du Président.

Marc ouvrit l'autre porte, et fit alors signe aux quelques personnes qui y avaient attendu de venir prendre place. Il y avait là quelques locaux — le commérage avait-il donc déjà commencé ? — les deux journalistes descendus au pays, le gendarme Jean et un collègue (comme si le premier ne s'était pas déjà rendu, tôt le matin et par la porte de derrière, au bureau secret du Maire), et puis quelques autres personnes qu'ils ne reconnurent pas. Tout le monde prit place.

Sobrement, mais toujours avec sa voix puissante des années de théâtre, le Maire rappela les faits en quelques phrases.

— "Monsieur le Maire, si vous permettez... pensez-vous que ce meurtre est le fait d'un nouveau baroudeur du crime ?"

— "Absolument pas ! Quelle hypothèse ridicule ! — Notre région est calme et paisible. Je vous rappelle qu'il s'agit d'un incident isolé, et très certainement d'un règlement de compte entre criminels. Du reste, il n'y a pas de problème de criminalité à Bleuforais, ni dans les bourgades proches. Consultez donc les chiffres ! C'est juste un malheureux hasard qui a dû faire qu'à l'issue d'une course-poursuite, ou d'une fuite, les malfaiteurs se sont retrouvés ici, ou plutôt : à la lisière du bois sur la route de Vertgiron."

— "Mais connaissez-vous donc l'identité de la victime et si celle-ci était liée à une organisation criminelle ?"

— "Je regrette de ne pas vouloir confirmer ou infirmer ce point. Nous faisons évidemment toute confiance aux autorités compétentes" - et il appuya un regard à Jean, dans la salle, suffisamment clairement pour que les autres personnes présentes comprennent que c'était là l'affaire de la gendarmerie - "...pour qu'ils fassent toute la lumière sur cette sombre histoire."

— "Vous ne pensez donc pas qu'il s'agisse d'un serial killer ?"

— "Serial killer... ah çà... quel mot cavalier, galvaudé... Évidemment pas : je vous rappelle qu'il n'y a eu qu'un crime, et non pas une succession de meurtre. N'y allez-vous pas un peu vite en besogne ? Et vous savez sans doute — du moins, nous, nous savons — qu'il n'y a là aucun rapport avec l'événement de 1982, puisque le meurtrier a été capturé et se trouve aujourd'hui toujours en prison — et à Paris, de plus !"

— "Une rumeur circule selon laquelle la victime aurait été vidée de son sang. Pouvez-vous commenter ceci, Monsieur le Maire ?"

— "Aucun commentaire. Écoutez, les gens de la ville aiment bien raconter tant de choses sur nos campagnes : sorcellerie, mauvais œil, créatures... La superstition fait vendre. Je ne sais pas où vous voulez en venir. Restons entre adultes raisonnables, je vous prie."

Quelques instants plus tard, la grande salle était à nouveau vide. Le Maire suait à grosses gouttes, comme à chaque fois lorsqu'il devait — comme il le disait — se "mettre en spectacle" : conférences, présentations, oratoires... Il revêtait entièrement le personnage, changeait de ton et de voix, comme possédé, puis revenait petit à petit à lui-même, fatigué, calme, plus introverti.

Ils retournèrent dans l'étude. La lumière qui parvenait du dehors prenait peu à peu les tons ambrés du soir. Un cliquetis dans la serrure — un toquement pré-déterminé — on ouvrit : Élodie et Jean venaient les rejoindre, comme pour participer à une sorte de conseil de guerre. Tout le monde prit place tout autour du bureau en désordre, couvert de papiers, et dont l'un des dossiers ressortis portait la mention au crayon de bois : "Meurtres 1981-1982". Mais plutôt que de se replonger dans ces feuillets, consultés toute la nuit, la réunion commença par un autre sujet : allaient-ils rester tranquille pour résoudre l'horrible mystère, ou allaient-ils avoir la surprise de voir le lendemain leur commune mentionnée en première page du Nouveau Détective, et voir tout un tas de détraqués et de curieux à demi-stables débarquer aux alentours ?

— "Comment ont-ils su pour l'anémie du mort ?", répéta, un peu agacé, commençant à faire les cent pas, Monsieur le Maire.

 

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Elfière Membre 365 messages
Forumeur survitaminé‚
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Le 15/05/2021 à 23:07, Criterium a dit :

...

un meurtre étrange, signalé par un jeune sur la route qui allait à Vertgiron ;

Ouf!

Jusque là, tout va bien...:)

Citation

Ici n'étaient conviés que ses proches les plus loyaux, en quelque sorte leur clan.

Petite équipe en vérité : son assistant Marc, qui s'occupait de ses affaires courantes ; l'analyste, Élodie, qui se spécialisait dans tout ce qui nécessitait web ou programmation ; et le gendarme Jean, qui assurait là un canal direct avec l'autre pouvoir de la région.

C'est intéressant, ça. On sort du schéma "prédateur/victime isolée". J'ai hâte d'en connaitre plus sur l'équilibre des forces.

Merci

(en attendant, j'annule ma réservation pour Bleuforais...)

Modifié par Elfière
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