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La grange.


versys

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Membre, Posté(e)
versys Membre 18 351 messages
Maitre des forums‚
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    "La route est déneigée." J'avais reçu ce message de Louis la veille et je me préparais à rejoindre ma grange de montagne que nous avions, Audrey et moi, patiemment retapé et aménagé quinze ans plus tôt.

    Une ancienne bergerie, en fait, constituée d'une pièce unique. Tout était à faire quand nous l'avions acheté, à refaire aussi, à commencer par le toit en partie effondré. Nous avons mis le temps pour la rendre "habitable", il faut dire que ce n'est pas la porte à côté, elle se situe près de Laborde, un petit village pyrénéen au fond de la vallée des Baronnies.

    Elle est en bordure d'un chemin, une impasse qui, trois cent mètres plus loin, dessert une dernière maison, autre résidence secondaire.

    Au début de ce chemin, se trouve la ferme de Louis propriétaire d'un petit troupeau de vaches. Célibataire, la cinquantaine, il a hérité de la ferme à la mort de son père, reprenant l'élevage sans rien changer aux méthodes traditionnelles, voire séculaires. En ce moment, ses vaches restent à l'étable, et ne sortiront rejoindre les près en pente autour de la ferme qu'au printemps.

    La route est déneigée, mais des plaques de neige tassée restent glissantes, le 4X4 est utile. Je passe devant chez Louis, quinze heures, il doit faire la sieste, j'irais le voir plus tard, ou demain, j'ai prévu de passer deux ou trois jours ici.

    Je me gare sur le petit espace entre la route et la grange, puis je vais ouvrir. Odeur familière de renfermé... et il fait aussi froid dedans que dehors. J'ouvre les volets en bois des deux fenêtres. Je rentre mes affaires, un sac de vêtements, une glacière avec quelques victuailles, un pack d'eau, du matériel de peinture et quelques bricoles puis j'allume un feu dans la cheminée. L'automne dernier, j'ai fait rentrer quatre stères de bois mélangé, chêne, châtaigner, hètre, que je stocke sous un abri de tôles contre la grange, avec quelques fagots de branches bien sèches pour allumer. Le feu prend rapidement.

    Pas d'électricité ici, un réchaud à gaz et une bouteille de propane me permettent de cuisiner un peu, mais pour la viande, les saucisses et les pommes de terre "à la cendre", ça se passe sur les braises de la cheminée. J'ai toutefois "l'eau courante"... un petit ruisseau passe plus haut et j'ai réussi de capter un peu d'eau grâce à un tuyau PVC. Cette eau n'est pas potable et me sert, après l'avoir chauffée pour un peu de vaisselle et la toilette.

    Audrey me manque.... je pense à elle chaque jour, en particulier ici, elle s'était tellement investie et se faisait une joie de profiter de ce havre au coeur de ces montagnes qu'elle adorait. Quelle injustice... quelle vie de merde... j'ai bien eu envie de la rejoindre après son départ.

    Envie de revendre cette grange aussi, parfois, mais finalement, le souvenir d'Audrey est tellement présent dans ces murs que je ne m'y suis pas résolu.

    J'ai décidé de repeindre un petit ensemble de jardin que nous avions acheté dans un vide grenier à Laborde, une table et quatre chaises en métal, qui passent l'été dans le petit jardin. La tubulure en blanc, les assises et dossiers en rouge, fixés par de petits boulons. Il est trop tard pour aller chez Louis et je m'attaque au démontage des chaises... les boulons sont rouillés, pas simple.

    La lumière du jour commence à baisser; pour s'éclairer, deux chandeliers à trois branches, un stock de bougies, une lampe Camping-gaz et une lampe torche que je garde à portée de main la nuit. Je rajoute quelques bûches, la température dans la pièce s'est déjà bien radoucie.

    J'ai réussi à démonter trois chaises, mais j'ai passé un temps fou avec ces foutus boulons, j'ai même eu besoin d'une scie à métaux, d'un marteau et d'un burin fin. Dix neuf heures...  trop tôt pour manger ? Non, et puis j'en ai marre de batailler avec ces chaises. Alors je vais me préparer un petit repas vite fait, une omelette au fromage, ce sera parfait. Deux oeufs, de l'emmental rapé, du poivre... j'ai oublié d'amener mon Tabasco... tant pis. 

    Je n'ai pas vraiment faim, mais bon, on peut se passer de beaucoup de choses, mais on ne peut pas vivre sans manger, alors.... j'avale mon omelette fade, puis une nectarine plutôt acide... ce sera pas inoubliable... le problème avec les omelettes, c'est que ça oblige à salir une poêle, et comme je n'ai pas pensé à brancher mon tuyau collecteur d'eau et que maintenant il fait nuit noire,, je n'ai pas une goutte qui arrive dans mon évier en pierre, alors pour la vaisselle, on verra demain.

    Pas de télé ni de radio, et j'ai aussi oublié de prendre mon bouquin. Alors je rajoute deux bûches et je me fais un café. J'éteins la lampe Camping-gaz, j'allume trois bougies sur un des chandeliers qui, avec les flammes de la cheminée, m'offrent une lumière suffisante et harmonieuse. Je sirote mon café devant la cheminée, me laissant charmer par les reflets captivants des flammes.

    Au bout d'un moment, l'inévitable torpeur me prend. Je ferme les volets en bois et je donne un tour de clef à la porte. Je prends mes foutus médocs du soir avec un verre d'eau, puis je me mets en t-shirt et caleçon, j'installe mon duvet sur le lit au fond de la grange et je m'y glisse avec délice. Ici, la nuit, le silence est obsédant, cotonneux, presque palpable, au début, cela me dérangeait au point que je snappait pour me rassurer.

    Je m'endors rapidement.

    Je me réveille en entendant le chien de Louis aboyer, je prends la lampe torche et regarde ma montre, deux heures trente; la ferme est à cinquante mètres environ et le chien aboie assez fort. Juste après, j'entends un vent tumultueux qui fait bruisser les branches des arbres du bois juste au dessus de la grange. Le vent se renforce et j'entends alors le tonnerre gronder en se répercutant au fond le vallée, sourdement d'abord, puis de plus en plus fort. Le vent se déchaîne alors et les premiers éclairs fusent à travers les interstices des volets.... C'est quoi ce délire ? Un orage en plein mois de janvier ? En suivant, une pluie torrentielle s'abat sur les ardoises du toit . Le tonnerre explose maintenant, amplifié par l'effet d'échos des montagnes qui encerclent la vallée.

    Pour le coup, je suis entièrement réveillé, avec cette impression déprimante que ma nuit est finie et que je vais compter les heures jusqu'au matin.

    A ce moment là, j'entends frapper à ma porte... trois coups assez fort... Je crie "qui est là ?" et me lève aussitôt, deux autres coups sont frappés, moins fort. J'allume ma lampe torche, enfile vite fait un pantalon de jogging et vais ouvrir...

    Dans l'encadrement, une femme que je ne connais pas, portant un sac poubelle sur le dos et tenant par la main une fillette... elles sont complètement trempées. 

    - Excusez moi mais..... on est perdues, me dit elle.

    Sur le moment, je suis stupéfait et sans réactions, puis je m'écarte, et leur dis "Entrez".

    Elles entrent, je referme la porte, dehors, c'est l'enfer. J'allume la Camping-gaz et les invite à s'assoir sur le banc face à la table. La femme n'a pas d'âge, je dirais trente cinq, quarante, les yeux cernés, les cheveux sur les épaules dégoulinants d'eau. La fillette doit avoir dans les douze ans, très pale, très maigre, les cheveux longs, blonds tout autant plaqués par l'eau, elle claque des dents. Je ranime les braises dans la cheminée, ajoute des branches, le feu reprend aussitôt et je rajoute des bûches.

   - Rapprochez vous du feu. Elles contournent alors la table et s'installent sur le banc face à la cheminée.

   - Que faites vous ici, comment êtes vous arrivées jusque là ?

    La femme garde les yeux baissés puis dit " on est venu en stop.... un bonhomme nous a pris.... puis nous a largué ici, enfin, pas loin..." ses propos sont hésitants, prononcés du bout des lèvres.

   - Mais où allez vous ?

   - .... en Espagne...

   - En Espagne ? mais vous vous êtes trompé de vallée, d'où venez vous ? La femme ne réponds pas, garde les yeux baissés.

    Je n'insiste pas, je demande si elles veulent boire quelque chose de chaud, si elles veulent manger un morceau, je n'ai pas grand chose, mais juste de quoi les réconforter.

   - Merci, un peu d'eau, s'il vous plait, me dit la femme.

    Je me tourne alors vers la gamine qui ne me quitte pas une seconde du regard depuis son arrivée, "tu veux un peu de lait chaud, bien sucré ?" La femme répond "elle ne parle pas... juste un peu d'eau, merci."

    Je leur sers un verre d'eau à chacune, je leur donne une serviette de toilette pour essuyer leurs cheveux.

   - Ecoutez, vous allez passer la nuit ici, c'est pas grand mais vous pourrez dormir sur le lit avec une bonne couverture, moi je dormirais sur un lit de camp. En attendant mettez vos vêtements à sécher sur les dossiers de chaise face à la cheminée. Demain matin, je vous conduirais dans la petite ville de l'autre côté du col de Coupe, de là vous pourrez prendre un bus qui vous rapprochera de la frontière. Je vous donnerais un peu d'argent... C'est vos affaires, dans ce sac ? La femme hoche la tête Puis me dit "..... merci" en croisant furtivement mon regard. 

    La fillette, par contre, me fixe toujours sans arrêt, d'un regard qui ne cille jamais, ce qui me rend assez mal à l'aise.

    Nous nous couchons, j'ai déplié le lit de camp qui était dans un coin, mais je ne peux fermer l'oeil, mes deux "invitées" ont l'air de dormir... Dehors, l'orage s'est calmé.

    Au matin, une lumière pale commence juste à filtrer à travers les fentes des volets. Je me lève, ouvre les volets sans faire de bruit, mais personne ne dort, et elles se lèvent également. La femme me dit bonjour, je réponds et demande si elles ont réussi à dormir, pas de réponse. Je rallume le feu et leur propose un petit déjeuner biscottes, beurre, confiture, café au lait. Elles s'installent face à moi sur le banc, je les sers. La femme mange une biscotte beurrée accompagnée de café noir, la gamine grignote juste une biscotte, toujours sans me quitter des yeux....

    Je leur propose de se faire une toilette rapide, en rebranchant mon tuyau "d'eau courante", la femme refuse. Elles remettent leurs vêtements secs et me font comprendre qu'elles sont prêtes à partir.

   Nous sortons, elles montent à l'arrière de la voiture avec leur sac. Je démarre doucement, en arrivant devant chez Louis, je leur dis "je m'arrête juste une seconde pour dire un mot à mon ami", la femme me dit alors " non..... n'y allez pas.... on a pas le temps...." ça alors, elle est bonne celle là !! Je réponds " vous êtes tellement pressée ? une seconde et on y va"

    Je descend de voiture et m'approche de la ferme, après avoir contourné l'angle, je trouve le chien de Louis raide par terre, la langue pendante... mort... je m'approche de l'entrée, la porte est entrouverte... j'appelle "Louis..." je rentre, j'appelle encore, plus fort "Louis ..." pas de réponse, je m'avance dans la cuisine et je trouve son corps, baignant dans une flaque de sang noir.... Merde !!

    Je me retourne alors et reste figé.... devant moi, la gamine se tient bien droite dans l'encadrement de la porte, la femme derrière elle.... la fillette me sourit, mais un sourire glaçant, sa bouche sourit, mais pas ses yeux... elle s'approche encore et, d'un mouvement rapide, m'enfonce un couteau dans le ventre...

    Je me réveille dans mon duvet, sur mon lit, un grand soleil illumine l'intérieur de la grange, rentrant en larges bandes de lumière qui éclairent tout d'une lumière irréelle et superbe.

    Audrey et Louis sont attablés devant une tasse de café, ils ne parlent pas et me sourient....

    Je me lève et les rejoint.... 

    Tout est bien....

 

 

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Membre, 68ans Posté(e)
pic et repic Membre 17 519 messages
Maitre des forums‚ 68ans‚
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bonjour,

je m'attendais à une fin dans ce genre là ....mais de la part de le femme, pas de celle de la fillette !

bonne journée et merci !

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Membre, nyctalope, 40ans Posté(e)
Criterium Membre 2 873 messages
40ans‚ nyctalope,
Posté(e)

On y est, j'aime ces atmosphères de lieux isolés et rustiques. Au début je pensais que ce serait la présentation du cadre d'une histoire plus longue, mais il s'agissait finalement d'une nuit mouvementée (ou pas - selon l'interprétation). Il y a un doute qui plane. Puisqu'Audrey est là, est-ce vraiment la matinée qui suit les rêves trop réalistes d'une nuit dans la campagne trop silencieuse? - ou est-ce un autre type de "réveil", là-haut?

:)

Par contre ça me fait toujours mal, même en écrit (et dans un film c'est pire), pour le pauvre petit chien :( 

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Membre, Posté(e)
versys Membre 18 351 messages
Maitre des forums‚
Posté(e)
Il y a 2 heures, Criterium a dit :

On y est, j'aime ces atmosphères de lieux isolés et rustiques. Au début je pensais que ce serait la présentation du cadre d'une histoire plus longue, mais il s'agissait finalement d'une nuit mouvementée (ou pas - selon l'interprétation). Il y a un doute qui plane. Puisqu'Audrey est là, est-ce vraiment la matinée qui suit les rêves trop réalistes d'une nuit dans la campagne trop silencieuse? - ou est-ce un autre type de "réveil", là-haut?

:)

Par contre ça me fait toujours mal, même en écrit (et dans un film c'est pire), pour le pauvre petit chien :( 

Sans "doute qui plane", où serait l'intérêt ?? La réponse est en chaque lecteur...

Merci pour le retour.

:)

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