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Il y a 80 ans... la tragédie de juin 1940 (4).


Gouderien

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Membre, Obsédé textuel, 73ans Posté(e)
Gouderien Membre 38 463 messages
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Toujours le 13 juin, à l'est, Guderian atteint Vitry-le-François. De son côté, von Kleist, fonçant à travers la Champagne, se rue vers la Seine.

L'armée française commence à se replier vers la Loire. Mais, sur des routes encombrées de réfugiés et bombardées par les "Stuka", cette retraite va tourner rapidement à la débandade. D'ailleurs, l'armée française est à bout de forces : certaines divisions ne possèdent plus que quelques centaines de combattants.

Winston Churchill arrive à Tours à 13 heures. La conférence franco-anglaise commence vers 15 h 30, à la préfecture. Interrogé par Paul Reynaud au sujet de l'armistice, Churchill déclare que la Grande-Bretagne ne fera pas de "récriminations", et "restaurera la France dans toute sa puissance et sa grandeur, quelle qu'ait été son attitude après sa défaite". Puis le Premier ministre anglais ajoute qu'il serait sage, avant de prendre une décision définitive, d'adresser un appel suprême au président Roosevelt. Reynaud promet qu'il lui télégraphiera. Churchill conclut : "L'heure est peut-être la plus noire de toutes celles que nous aurons à vivre. Mais je garde toute ma confiance dans la destruction du régime hitlérien." "Si je perdais cette confiance, répond Reynaud, ma vie ne vaudrait plus la peine d'être vécue."

En sortant, Churchill aperçoit le général de Gaulle "debout dans l'encadrement de la porte, impassible, le regard absent". Le Premier britannique salue le général, et lui dit à voix basse, en français : "L'homme du destin." De Gaulle ne répond pas.

Tandis que Churchill repart vers l'Angleterre, Reynaud se rend à Cangé, pour mettre les ministres au courant des résultats de la conférence. Ceux-ci, qui s'attendaient à ce que le Premier ministre anglais accompagne le président du Conseil, sont mécontents. Weygand expose la désastreuse situation de l'armée française, et suggère d'envoyer la flotte vers des ports d'Afrique. Par contre, il se refuse à envisager de quitter le territoire français. Le maréchal Pétain est du même avis. Tous deux pressent Reynaud de demander un armistice. Le président du Conseil s'écrie : "Ce que vous me demandez est contraire à l'honneur de la France." Mais, craignant d'être mis en minorité, il ne pose pas la question de confiance, se contentant de décider que, dès le lendemain, le gouvernement partira pour Bordeaux (ce qui, dans son esprit, n'est qu'une première étape vers l'Afrique du Nord).

Allocution radiodiffusée de Paul Reynaud :

"Quoi qu'il arrive dans les jours qui viennent, où qu'ils soient, les Français vont avoir à souffrir. Qu'ils soient dignes du passé de la nation. Qu'ils deviennent fraternels. Qu'ils se serrent autour de la patrie blessée. Le jour de la résurrection viendra..."

 

Le 14 juin à 5h30, les Allemands (une division d'infanterie de la IVe armée) entrent dans Paris déserté par les 2/3 de ses habitants. A leur arrivée, certains se dépêchent de détruire les documents qui ne doivent surtout pas tomber entre les mains des nazis, moins d'ailleurs dans les ministères, abandonnés par leur personnel, qu'au siège d'organisations de gauche, comme la Ligue des droits de l'homme, qui possède de nombreux dossiers concernant les réfugiés antinazis. Les Allemands défilent sur les Champs-Élysées déserts au son de la « Parizer Einzugsmarsh », (« Marche d’entrée à Paris », composée pour les troupes prussiennes à l’occasion de leur victoire de 1814), attendant que les Parisiens s'habituent à leur présence pour pouvoir diffuser des photographies les montrant applaudis, quitte à les antidater.

Sur les monuments publics, les étendards à croix gammée remplacent les drapeaux tricolores. Ils vont y rester plus de quatre ans... Les Allemands s'apprêtent à planter partout leurs propres panneaux indicateurs, à réquisitionner l'avenue Kléber. Ils s'installent. Ils ont prévu d'avoir leurs propres restaurants, leurs "Soldatenkino" (cinémas pour soldats), et même leurs maisons closes réservées. Pour Hitler, la France doit devenir une vassale, vouée à l'agriculture, mais aussi au "repos du guerrier", tant est fort le mythe du Gai Paris.

Parmi les personnes qui sont demeurées dans la capitale, plusieurs ne supportent pas l'arrivée des nazis, et se suicident. Parmi elles, le grand chirurgien Thierry de Martel.

Né à Maxéville en 1876, Thierry de Martel était le fils de la comtesse de Martel de Janville, née Sibylle Gabrielle Riqueti de Mirabeau, plus connue du grand public sous son nom de romancière : Gyp. Il avait été, avec Clovis Vincent, un des précurseurs de la neurochirurgie en France ; il avait inventé un trépan de sécurité. "Face à la démence des armes et de la propagande nazie, il a choisi de ne plus vivre les sombres temps qui se préparent" (Claude Paillat). Il a absorbé une dose mortelle de strychnine.

Voici comment Jean Guéhenno, dans son "Journal des Années noires", évoque l'entrée des Allemands dans la capitale :

"...Des fumées noires s'abattaient sur Paris ; les arbres, les trottoirs des avenues se couvraient de suie. Les rares passants s'arrêtaient, touchaient cette suie qui tombait, s'interrogeaient, se demandaient ce que ce pouvait être. Des gens disaient que les armées ennemies avançaient cachées dans un nuage. Paris était presque vide. Toute la ville était sur les routes, vers la Loire, vers la Bretagne. Après la fuite et l'affolement des derniers jours, il régnait un silence prodigieux. Vers les onze heures, on entendit une musique. Ils arrivaient. Toute la journée ils passèrent. La concierge, une vieille femme qui les avait déjà vus en 1870, s'enferma dans sa loge pour mieux pleurer. Martel se suicida. Dix-sept autres Parisiens."

(Gallimard.)

Otto Abetz est nommé représentant officiel de la Wilhelmstrasse (le ministère des Affaires étrangères allemand) à Paris. Il exercera ses fonctions jusqu'à la nomination par le haut commandement de la Wehrmacht d'un responsable pour l'ensemble de la France occupée.

Pendant ce temps, Guderian atteint Chaumont. Quant à von Kleist, il parvient à Troyes, et franchit la Seine vers Romilly. Enfin, le groupe d'armées C de Ritter von Leeb s'ébranle à son tour, et attaque le IIe groupe d'armées du général Prételat. La retraite de celui-ci vient à peine de commencer, et il tient encore les ouvrages de la ligne Maginot. Pris à revers par l'avance de Guderian, ce groupe d'armées va bientôt se trouver encerclé.

 Peu avant de quitter Cangé, Paul Reynaud, comme il l'avait promis à Churchill, adresse au président Roosevelt un long appel, dont voici le passage essentiel : "La seule chance de sauver la nation française, avant-garde des démocraties, et par là de sauver l'Angleterre, aux côtés de qui la France pourra alors rester avec sa puissante flotte, c'est de jeter, aujourd'hui même, dans la balance le poids de la force américaine."

Puis, par le Poitou et la Saintonge, le gouvernement, le président de la République, les parlementaires et le corps diplomatique gagnent Bordeaux. Les réunions ministérielles se tiendront à la préfecture. Reynaud s'installe au quartier général de la XVIIIe région militaire. Le GQG, quant à lui, se replie sur Vichy.

Ce jour-là, de Gaulle rencontre pour la dernière fois le maréchal Pétain. Dans ses "Mémoires de Guerre", le Général rapporte ainsi cette ultime entrevue :

"Au maréchal Pétain, qui dînait dans la même salle, j'allai en silence adresser mon salut. Il me serra la main, sans un mot. Je ne devais plus le revoir, jamais.

Quel courant l'entraînait et vers quelle fatale destinée !"

(« Mémoires de Guerre », tome 1).

Le gouvernement anglais décide d'arrêter tout nouvel envoi de troupes en France, et de rapatrier celles qui s'y trouvent déjà (opération « Ariel »).

Ce même jour, à l'aube, la flotte française bombarde Gênes.

C’est enfin le jour de l’ouverture officielle d'Auschwitz comme camp de concentration pour les prisonniers politiques polonais. Le but théorique de ce camp est de fournir 100.000 travailleurs à l'entreprise IG Farben...

 

Le 15 juin, l'opération "Tiger", lancée contre les forts de la ligne Maginot, se solde par un sanglant échec. Malgré un formidable appui d'artillerie, neuf divisions d'infanterie allemandes n'ont pas réussi à s'emparer des principaux ouvrages de la ligne. 1.200 Allemands ont été tués.

Mais cette victoire défensive ne servira à rien, car, déjà, les chars de Guderian atteignent Gray-sur-Saône. De son côté, von Kleist se rue vers la vallée de la Saône... L'encerclement du IIe groupe d'armées sera bientôt un fait accompli.

Pendant ce temps, l'armée de Paris et la VIIe armée se replient vers la Loire. A l'ouest, l'ennemi pousse vers la Bretagne.

A 9 heures, le général Georges rend compte à Weygand, à Bordeaux, que les armées sont tronçonnées à un point tel qu'il devient impossible d'opposer des fronts aux actions profondes des Allemands.

Arrivé à Bordeaux la veille, Pierre Laval commence à y nouer des intrigues, en vue de demander un armistice, et de faire nommer le maréchal Pétain chef de l'État.

Un Conseil des ministres se tient, sous la présidence d'Albert Lebrun. Aucune décision importante n'y est prise. Camille Chautemps propose de demander à l'ennemi quelles seraient ses conditions d'armistice, quitte à les refuser si elles sont inacceptables. Constatant que la majorité des ministres est favorable à cette proposition, Paul Reynaud déclare qu'il donne sa démission, mais le président Lebrun réussit à le retenir. De son côté, Weygand rejette une proposition de Paul Reynaud, au sujet d'une capitulation uniquement militaire, et s'en tient à une demande d'armistice.

Vers 21 heures, la réponse de Roosevelt à l'appel de Paul Reynaud est connue : bien que très amicale, elle est négative. Les États-Unis renforceront leur aide aux démocraties, mais ils ne peuvent intervenir dans le conflit.

Ce même jour, de Gaulle est envoyé en Angleterre, afin de demander à Churchill une aide en navires pour transporter en Afrique du Nord ce qui reste de l'armée française, au cas où le gouvernement déciderait de continuer la lutte dans l'Empire.

Churchill écrit à Roosevelt que la "lutte peut prendre une tournure telle que les ministres actuels n'aient plus en main les leviers de commande et que des conditions de paix très avantageuses puissent être obtenues pour les Iles britanniques, au prix d'une intégration dans l'Empire hitlérien comme État vassal."

Hermann Göring envoie ses sbires à Paris, afin de dévaliser la cave du prestigieux restaurant La Tour d'argent. Plus de 80.000 bouteilles des plus grands crus seront acheminées, par convoi spécial, vers sa résidence de Karinhall, en Poméranie.

L'Armée rouge occupe la Lituanie ; un accord sur une nouvelle frontière russo-germanique est annoncé.

L'armée soviétique est entrée en force en Lituanie. Le président Antanas Smetona n'a eu que quelques heures pour fuir la capitale, Kaunas, en avion, accompagné de sa famille et de ses proches. 200 chars ont pris position dans les rues de Kaunas, où les bâtiments publics sont occupés par les militaires russes. Puis, une seconde vague d'invasion a rejoint la première : celle des responsables du parti, arrivés par avions entiers. La première action des agents du sinistre NKVD, qui les accompagnaient, a été d'arrêter le ministre de l'Intérieur et le chef de la police lituanienne. La loi martiale est décrétée, et le couvre-feu instauré.

Par le traité du 11 octobre 1939, l'URSS avait restitué à la Lituanie sa capitale historique, Vilnius, qu'elle venait d'arracher à la Pologne, contre la cession de bases militaires en territoire lituanien. Face au coup de force qui vient de s'accomplir, les Lituaniens semblent résignés. En revanche, la population allemande de Lituanie est très inquiète. L'ambassade d'Allemagne est assaillie de demandes de départ. L'occupation de la Lituanie est considérée ici comme une phase supplémentaire du plan de Staline, consistant à créer une série d'"États tampons" entre l'URSS et le Reich. Après la Pologne et la Finlande, quelle sera la prochaine victime des Russes ? L'Estonie, la Lettonie ?

 

Le 16 juin, le déferlement allemand se poursuit. Dans la journée, la Wehrmacht atteint Orléans, Dijon, Besançon. Des unités allemandes franchissent le Rhin à Neufbrisach.

Au cours de la matinée, en application de la loi constitutionnelle, Paul Reynaud fait approuver par Édouard Herriot et Jules Jeanneney, présidents de la Chambre et du Sénat, le transfert éventuel du gouvernement en Afrique du Nord.

A un collaborateur du député nationaliste Louis Marin qui évoque une possible résistance depuis les colonies françaises, le général Weygand répond crûment : « c'est un ramassis de Nègres sur lesquels vous n'aurez plus de pouvoir dès que vous serez battu ».

Vers midi, un télégramme arrive d'Angleterre : "A la condition... que la flotte française soit aussitôt dirigée sur les ports britanniques en attendant l'ouverture de négociations, le gouvernement de Sa Majesté donne son assentiment à une enquête du gouvernement français en vue de connaître les conditions d'un armistice pour la France." Paul Reynaud, craignant qu'il n'encourage les partisans de l'armistice, ne fera pas part de ce télégramme aux membres du gouvernement. Par contre, il leur expose un projet d'union franco-britannique que de Gaulle lui communique dans l'après-midi. Ce projet, dont l'inspirateur est Jean Monnet, a reçu l'appui de Churchill : il ne prévoit rien moins qu'une fusion totale des deux pays alliés, qui n'auraient plus qu'un seul Cabinet de guerre et un seul Parlement, et dont les citoyens disposeraient de la double nationalité. Ainsi toute paix séparée deviendrait-elle impossible... Ce plan grandiose, qui a suscité l'enthousiasme de de Gaulle et de Reynaud, reçoit un accueil beaucoup plus froid de la part des ministres, dont la plupart sont maintenant favorables à un armistice. Devant cette situation, le président du Conseil remet à Albert Lebrun la démission de son cabinet. Le président de la République fait alors appel au maréchal Pétain, qui, immédiatement, forme un nouveau gouvernement. Dans celui-ci, dont Pierre Laval ne fait pas encore partie, Weygand est chargé de la Défense nationale, et Darlan de la Marine ; le ministre des Affaires étrangères est Paul Baudouin.

Pierre Laval.

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Membre, 67ans Posté(e)
Condorcet Membre 10 257 messages
Baby Forumeur‚ 67ans‚
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On assiste ici à un remarquable équilibre entre en dire trop ou pas assez. Tous les faits essentiels sont évoqués, les détails inutiles sont omis, on a droit à un tableau d'ensemble complet et succinct, comme ce style efficace nous a habitué. Cette série remarquable de @Gouderien est magnifique.

Cependant cette lecture me déprime. C'est à pleurer.

S'il est facile de railler l'Etrange défaite en tant qu'Etrange surprise il convient de rappeler encore et encore le contexte. Les anglo saxons ont tout fait pour que la France se fasse rétamer, bien que s'en défendant la main sur le coeur.

  • La puissante Allemagne n'a été rognée que de 15% de son territoire. L'Autriche a été émasculée, pas l'Allemagne.
  • L'Allemagne a été défaite par Russie, France, Angleterre, Italie, USA,... qui va t'il se passer lors d'un match retour France/Allemagne ? (78 millions versus 40).
  • Les forces anglaise sur le continent :

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Voilà. Il est clair qu'il y a un certain nombre de puissance dans l'affaire. La France et sa grosse armée. La Belgique, grande puissance avec 22 divisions. Puis des puissances régionales, les Pays-Bas et le Royaume-Uni avec 13 divisions.

Plaisanterie mise à part, la puissance anglaise est proprement lamentable, alors qu'ils ont réussis à se mettre à dos l'Italie (certes au sujet de la Somalie), Italie qui était un opposant à Hitler notamment lors du premiers Anschluss échoué.

Si les anglais avaient établis la conscription en 1937 par exemple, peut-être que 40 divisions anglaises auraient totalement changé Lille ou Dunkerque. Cependant l'uchronie est un exercice périlleux.

L'important cependant est de se remémorer face à quiconque nous rappelle qu'heureusement que les boys sont arrivés que les anglo-saxons ont organisé le fait que la France soit pulvérisée par l'Allemagne.

 

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Membre, Obsédé textuel, 73ans Posté(e)
Gouderien Membre 38 463 messages
73ans‚ Obsédé textuel,
Posté(e)

Merci pour les compliments. Les Anglais ne sont pas si faibles que ça, ils ont la première marine du monde (15 cuirassés, 6 porte-avions, une soixantaine de croiseurs) et une aviation qui va devenir de plus en plus forte. Bon bien sûr du côté de l'armée c'était pas la joie. Mais les choses auraient pu être pires : si Churchill n'avait pas été là, certains Anglais (et non des moindres) étaient tout prêts à signer la paix avec Hitler. Et il faut bien se dire que la France a beaucoup travaillé à sa propre défaite, sans avoir besoin des Anglo-Saxons pour ça. 

Pour te remercier, je vais en remettre une louche. Attention, ça risque d'être encore plus déprimant!

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