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Doïna Membre+ 11130 messages
Forumeur alchimiste‚
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Bonjour,

Depuis que l'humanité existe, les hommes partagent leur nourriture, on peut y voir là un témoignage d'amitié ou d'estime : "je te donne une partie de ce qui est nécessaire à ma survie pour te montrer combien tu comptes pour moi". Mais pourquoi ces traditions du "boire ensemble" ? Faudrait-il y voir un témoignage de confiance, une invitation au lien ? Accepter l'empire de la boisson avec un autre, accepter de traverser avec lui cet état second qu'est l'ivresse, ou au moins un moment de griserie, serait-ce en effet une forme de témoignage de sa confiance envers lui, en sachant qu'on ne se laisserait pas aller à boire en mauvaise compagnie ? La question est ouverte, mais passons ; parlons plutôt de ces étranges coutumes que sont les actions de trinquer, de lever son verre, les petites phrases comme "à votre santé", "à la bonne vôtre", "tchin tchin", et puis surtout celle du toast = discours bref où l'on invite à boire à la santé d'une personne, à la réussite d'une entreprise.

Le toast est un terme fort ancien : il trouve son étymologie dans un mot latin : tostarius, qui signifie quelque chose comme "propre à rôtir". Et la toastée est un mot qui a été importé avec bien d'autres mots et usages par les Normands en Angleterre conquise (nous verrons par qui et comment par la suite). Au départ, il n'était question que d'un morceau de pain ou de pain d'épices trempé dans le vin, dégusté lorsque l'on boit un pot, ce qui peut sembler parfaitement anodin.

Chez les Vikings et autres peuples germaniques, chez lesquels il n'était jamais d'étapes dans la vie sans bière ou hydromel -des breuvages sacrés- à partager, on trinquait par conséquent à l'occasion de l'élection d'un chef, d'un mariage, d'un retour d'expédition guerrière, de funérailles, et du "thing" (ou "althing"), grande assemblée régulière réunissant la communauté pour débattre des lois, arbitrer les conflits, etc. On buvait dans des cornes de bœuf que l'on se passait de main en main. Bien sûr, l'objectif de ces beuveries était l'ivresse, l'ivresse sensée rapprocher des dieux, assurer la cohésion entre les membres du groupe et entretenir des liens avec les ancêtres. Le refus de boire était évidemment une grave offense. Ces pratiques sociales semblent avoir survécu jusqu'au XIX° siècle en Allemagne quand, au cours d'un rassemblement, les Burschenschaften, sociétés d'étudiants, s'adonnaient à des libations. Egalement en Russie, où les toasts sont très répandus, qui accompagnent la boisson nationale : la vodka. Il est probable que cela remonte aux Varègues, ces Vikings qui fondèrent le premier royaume de Rus à Kiev au X° siècle de notre ère. Les repas officiels et diplomatiques russes sont, de nos jours encore, précédés d'une kyrielle de toasts à boire cul sec. Ceux des repas diplomatiques de l'alliance franco-russe avant la Première Guerre mondiale sont d'ailleurs restés dans les annales de l'histoire. Le soviétisme ne s'attaqua pas non plus à cette tradition, et un diplomate français en URSS (avant la chute) déplora un jour qu'il n'y ait toujours pas de plante verte accueillante pour lui éviter de les boire tous !

Or il n'y eut pas que les peuples du nord de l'Europe à l'origine du toast : chez les Celtes aussi, on cédait -sans trop de mauvaise grâce- au devoir de boisson, c'était un acte officiel, ponctuant les rassemblements importants de la vie.

A Rome, les repas étaient souvent suivis du comissatio réunissant les convives autour d'amphores de vin. On élisait alors un président de table qui désignait l'ordre de consommation des vins, la proportion d'eau à mélanger avec dans les cratères tel que le voulait l'usage. Le président décidait aussi du nombre de cyathus, ces coupes que chaque convive -ou comissator- devait vider. Il fallait alors porter des vœux de santé ou de longue vie à chacun des commensaux en vidant les coupes. La comissatio s'achevait en un cortège dans la rue pour reconduire l'un des invités et relancer la fête chez lui. Sous Auguste, empereur déifié, le Sénat décréta obligatoire de boire à la santé de l'empereur et de porter un toast à la "brave armée romaine" au cours des banquets, même privés.

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En Grèce, on toastait à sa manière. Comme chez les Romains, les banquets se déroulaient en deux phases : la partie repas -le deipnon- pour manger, et la partie beuverie -le symposion- pour boire. Nous en avons tiré le terme de "symposium", bien que la fonction en soit radicalement différente dans notre culture. Il n'y est en tout cas pas question de consommation d'alcools.

Le symposion grec comportait des hymnes aux dieux et des serments, le tout accompagné de musique. Un roi du banquet, le symposiarque, était élu. Son rôle était de répartir les quantités à boire, d'assurer l'ordre, de donner des peines, mais seulement des peines de boisson, au vilain convive qui ne respectait pas les règles. Tout cela dans un but de bonne ambiance, ce qui n'était plus possible quand l'ivresse bachique se déclenchait, d'où l'importance d'un symposiarque, véritable chorégraphe de la beuverie.

C'est un fait que, chez les Grecs aussi bien que chez les Romains et les Celtes, le vin pouvait être offert aux dieux en échange d'un souhait, pour avoir prospérité, longue et bonne vie. Sans doute en a-t-il découlé cette habitude de lever sa coupe au nom de quelqu'un ou de quelque chose.

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Au Moyen Âge, l'empoisonnement était une pratique relativement courante lors des banquets entre seigneurs concurrents, nobles et autres notables. Pour y parer, l’habitude fut prise par les maîtres des lieux de verser une petite quantité de leur boisson dans le verre de leurs interlocuteurs et réciproquement.Chacun devait ensuite boire une première gorgée en regardant l'autre dans les yeux. De cette manière chacun prouvait qu'il n'avait pas de mauvaise intention. Par la suite, on se contenta simplement de cogner les verres (remplis à ras bord) afin qu'un peu de liquide s'échange entre les verres. C'est d'ailleurs ce double cognement de verre qui serait à l'origine de l'expression « Tchin ! Tchin ! ».

Selon Daniel Lacotte, celui qui ne trinque pas devient soudain suspect de vouloir s’écarter du groupe. Symboliquement, il refuse le partage. Comme l’aurait peut-être fait l’un de ses ancêtres du Moyen Âge en s’abstenant de mélanger son breuvage à celui, empoisonné, de ses convives

Mais revenons au toast d'outre-Manche : Guillaume le Conquérant, le roi Normand qui monta sur le trône d'Angleterre par la force des armes en 1066, assumait aussi bien les traditions de l'élite gallo-romaine (elles-mêmes fusion des traditions gauloises et des traditions romaines) que celles de ses ancêtres Vikings. Il se trouve qu'en son temps, en France, notamment lors des repas officiels, on trempait une petite tranche de pain grillé : la tostée, au fond d'une coupe de vin pour honorer une personne en particulier. La coupe faisait ensuite le tour de tous les convives qui en buvaient chacun une gorgée, et c'était à l'ultime convive : celui qu'on célébrait, que revenait l'honneur de finir la coupe et de manger la tostée. Cet usage respire la culture gallo-romaine aussi bien que celle des Vikings : le "tostarius" et le passage de coupe de main en main s'y retrouvent ! C'est donc à partir de ce souverain que le toast a pris racine dans les mœurs anglaises.

Cette pratique aurait pu tomber dans l'oubli, mais a bénéficié d'un coup de jeune au XVII° siècle en Angleterre avec l'apparition du punch, peu à peu associé aux toasts. Mélange d'eau de vie, de limonade et de sucre longuement battu, le punch se prépare dans un grand récipient : le bowl, et est servi avec une louche. Le plus fameux des punchs historiques fut organisé par l'amiral anglais Edward Russel en 1694 à Lisbonne, pour fêter sa nomination comme premier lord de l'Amirauté : 600 bouteilles d'eau de vie, autant de rhum, 1200 de vin de Malaga, 400 litres d'eau bouillante, 600 livres* de sucre, 200 de noix de muscade et le jus de 2600 citrons, furent mélangés dans un bassin de marbre spécialement bâti pour la circonstance. Il était servi pendant la fête par un mousse qui voguait sur la boisson dans un canot en acajou. Le toast est toujours une pratique bien ancrée dans le Royaume-Uni, où tout repas officiel débute par un toast à la reine.

En France, c'est au XVII° siècle que le toast a réellement pris sa signification actuelle, à savoir boire à la santé, au souvenir ou en l'honneur de quelqu'un, ou de quelque chose. En 1755, le Dictionnaire de l'Académie française définit le "toste" comme suit : souvent très ennuyeux, le terme est emprunté à l'anglais : c'est l'action de porter aux convives la santé d'une personne absente. Au XIX° siècle, en France, il se divisa en deux sens : le fait de porter un toast à quelqu'un en premier, et en second la fine tranche de pain grillée ou rôtie.

Actuellement, des toasts se portent un peu partout dans le monde, quitte à le faire avec un petit verre de thé si on est musulman : que voulez-vous, c'est une coutume qui a bien pris...

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* Une livre fait un peu moins d'un demi-kilogramme.

(Source : Les Petits Plats de l'Histoire, Jean Vitaux, éd. Puf + Wikipédia + historyonthenet et + Monexpression)

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