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8 février 1962 - Manifestation tragique au métro Charonne


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January Animatrice 31 305 messages
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Depuis plusieurs mois, les clandestins de l'OAS (Organisation de l'Armée Secrète) multiplient les attentats contre les officiels français accusés de négocier l'abandon de l'Algérie avec le FLN.

À l'appel du Parti communiste français et d'autres organisations de gauche, une manifestation est organisée à Paris le 8 février 1962, pour dénoncer les agissements de l'OAS ainsi que la guerre d'Algérie. Étant donné le contexte des plus tendus et l'état d'urgence décrété en avril 1961 suite au putsch d'Alger, la manifestation est interdite. Avec l'accord du ministre de l'Intérieur Roger Frey et du président de la République Charles de Gaulle, le préfet de police de Paris Maurice Papon donne l'ordre de la réprimer.

L'appel à la manifestation

Le parti communiste et la CGT sont résolus à agir vite. La CFTC qui s'interrogeait sur le type d'action à mettre en œuvre opte pour l'organisation d'une manifestation de masse. Le soir même du 7 février, les responsables de la CGT et de la CFTC se rencontrent à la bourse du travail et décident d'appeler à une manifestation massive le lendemain même. La FEN et l'UNEF sont également représentées à cette réunion. Un tract d'appel est ainsi rédigé :

« TOUS EN MASSE, ce soir à 18 h 30, place de la Bastille »

Les assassins de l'OAS ont redoublé d'activité. Plusieurs fois dans la journée de mercredi, l'OAS a attenté à la vie de personnalités politiques, syndicales, universitaires, de la presse et des lettres. Des blessés sont à déplorer ; l'écrivain Pozner est dans un état grave. Une fillette de 4 ans est très grièvement atteinte. Il faut en finir avec ces agissements des tueurs Fascistes. Il faut imposer leur mise hors d'état de nuire. Les complicités et l'impunité dont ils bénéficient de la part du pouvoir, malgré les discours et déclarations officielles, encouragent les actes criminels de l'OAS.

Une fois de plus, la preuve est faite que les antifascistes ne peuvent compter que sur leurs forces, sur leur union, sur leur action. Les organisations soussignées appellent les travailleurs et tous les antifascistes de la région parisienne à proclamer leur indignation, leur volonté de faire échec au fascisme et d'imposer la paix en Algérie. »

Le texte est signé des organisations syndicales CGT, CFTC, UNEF, SGEN, FEN et SNI. Le PCF, le PSU et le Mouvement de la paix sont associés à l'appel.

La mobilisation des forces de police

Les Renseignements généraux prévoient de 10 000 à 15 000 manifestants. La préfecture table sur une fourchette de 6 000 à 7 000 et met en place 13 compagnies d'interventions, soit 1 000 policiers aguerris, 11 escadrons de gendarmerie mobile, soit 825 hommes supposés moins aguerris que les premiers, 3 compagnies de CRS, soit 360 hommes et quelques centaines de gardiens de la paix du Service général. Chaque escadron de gendarmes mobiles est normalement jumelé avec une compagnie d'intervention, et l'ensemble est sous le commandement d'un commissaire de police.

Les consignes données aux policiers sont de procéder dès 18 heures au brassage et à la dispersion des manifestants sur les lieux de rassemblement, avec arrestations en cas de refus. À partir de 18 h 30, il est recommandé à chaque officier de se montrer « particulièrement actif », de ne tolérer aucun rassemblement. Si le nombre et l'action des manifestants le rendent nécessaire, les policiers doivent « faire preuve d'énergie » et utiliser les grenades lacrymogènes et les bâtons de défense. Les batons de défense couramment appelés « bidules » sont des bâtons en bois dur de 85 centimètres de long et 4 centimètres de diamètre. Ils seront distribués aux policiers avant le contact avec les manifestants.

Avant que ne débute la manifestation, tous les rouages de la police sont donc imprégnés de l'idée que tous les rassemblements doivent être dispersés énergiquement et rapidement, sans aucune négociation avec les organisateurs. Or, les opérations de dispersion peuvent être effectuées sans trop de dommages dans le cas de petits groupes, mais deviennent beaucoup plus problématiques dans le cas d'une foule longue à se disperser.

Le rassemblement des manifestants, la répression

Les cortèges de manifestants ne peuvent pas se constituer, comme prévu, aux différentes stations de métro.

Les premiers affrontements ont lieu boulevard Beaumarchais où sont massés quelques milliers de manifestants. Dans le secteur Bastille - Chemin-Vert, les forces de l'ordre chargent les manifestants sans avoir, semble-t-il, été agressés alors que dans le secteur nord du boulevard Beaumarchais, des groupes de manifestants sont beaucoup plus agressifs et prennent l'initiative de lancer des projectiles ou de prendre d'assaut des cars de police. Il y a donc dans la manifestation des groupes venus en découdre et qui ne peuvent pas être contrôlés par le service d'ordre syndical qui n'a pas pu se mettre en place.

Une partie du cortège qui aurait dû se constituer au métro Filles du Calvaire se retrouve finalement au carrefour Voltaire - Charonne où il retrouve un groupe qui aurait dû former un cortège au métro Ledru-Rollin et le cortège qui avait pu se former à la gare de Lyon. Avec des manifestants refoulés du boulevard Beaumarchais, cela fait quelque 4 000 personnes qui se retrouvent au carrefour Voltaire - Charonne.

Chargées par une unité des compagnies spéciales d'intervention de la Préfecture de police au moment où le mot d'ordre de dispersion venait d'être donné et où le cortège commençait à se disperser, les manifestants n'ont donc pu voir arriver les policiers, leur tournant le dos pour rejoindre la place Léon Blum.

L'action venait de la 31e division, commandée par le commissaire Yser, à qui l'ordre de charger "Dispersez énergiquement" venait d'être donné par la Préfecture. Au même moment, le commissaire Dauvergne, commandant la 61e division, reçoit l'ordre de bloquer le boulevard Voltaire en direction de la place Léon-Blum, de façon à prendre les manifestants en tenaille.

Il n'y a donc pas d'autres issues possibles pour les manifestants que les petites rues latérales, les portes cochères des immeubles, où certains parviennent à se réfugier, parfois poursuivis jusqu'au sixième étage des bâtiments par les policiers, ou les bouches du métro Charonne.

Une partie des manifestants essaie de se réfugier dans l'une de ces bouches de métro, dont les grilles, selon la version officielle du ministère de l'Intérieur, avaient été fermées. En réalité, il est aujourd'hui établi qu'au moment de la charge policière, les grilles de la station de métro étaient ouvertes, que les policiers ont poursuivi les manifestants à l'intérieur des couloirs et sur les quais de la station, comme le prouve le fait que, dans certains cas, les corps aient été évacués par le métro et aient pu être retrouvés dans les stations voisines Rue des Boulets - Rue de Montreuil et Voltaire - Léon Blum, ce qui explique l'incertitude initiale sur les causes des décès, qui n'ont été établies qu'à l'autopsie.

Dans la bouche du métro, la bousculade provoque la chute de plusieurs personnes sur lesquelles les suivants s'entassent, matraqués par les policiers qui projettent sur eux des grilles d'arbres, ainsi que des grilles d'aération du métro descellées à cet effet :

« Il convient de faire état ici du fait rapporté par certains témoins, entendus à l'enquête, qui ont indiqué avoir assisté à des actes de violence commis par quelques membres des forces de l'ordre et qui apparaissent hautement répréhensibles. Il s'agit notamment du jet d'éléments de grilles de fer, qui normalement sont fixées au pourtour des arbres de l'avenue, et de grilles d'aération du métro, qui régulièrement se trouvent au niveau des trottoirs de la chaussée. Ces pièces métalliques sont très pesantes (40 kg pour les premières, 26 kg pour les secondes). Certains témoins ont déclaré avoir vu des agents lancer des grilles sur les manifestants à l'intérieur de la bouche de métro. Ce fait paraît établi, et il est constant que trois de ces grilles au moins ont été retrouvées après la manifestation au bas des escaliers de la bouche de métro et récupérées là par des employés de la station. »

Ainsi, ce sont bien des « grilles » qui sont à l'origine de certains décès, mais c'est par une singulière métonymie qu'on a cru voir dans ces grilles celles de la station de métro. En réalité, la station de métro n'a été fermée que bien plus tard, en raison de la persistance des gaz lacrymogènes, consécutive à l'intervention de la police dans la station.

Dans l'immédiat, on dénombre huit victimes. Certaines sont mortes étouffées ; dans d'autres cas, le décès semble dû à des fractures du crâne sous l'effet de coups de matraque administrés par les meurtriers. Telle sera encore la cause d'un neuvième décès, intervenu, plusieurs mois plus tard, à l'hôpital, des suites de ces blessures. Plusieurs dizaines (centaines ?) de blessés sont par ailleurs dénombrés.

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Plaque commémorative dans le métro Charonne

Les suites

La répression soulève une vive émotion et des arrêts de travail sont largement suivis le lendemain. Le 13 février, toute activité est interrompue en région parisienne et une foule évaluée à plusieurs centaines de milliers de personnes, dans une grande et imposante manifestation de la République au cimetière du Père-Lachaise, rend hommage aux victimes et assiste à leurs obsèques.

Le 12 février 1962, le Premier ministre Michel Debré se rend dans les locaux de la police parisienne, pour « apporter le témoignage de sa confiance et de son admiration » ; puis, le 13 avril de la même année, il écrit une lettre à Maurice Papon, rendant « un particulier hommage à [ses] qualités de chef et d’organisateur, ainsi qu’à la façon dont [il a] su exécuter une mission souvent délicate et difficile.

Le ministre de l'Intérieur de l'époque, Roger Frey, accusa « des groupes organisés de véritables émeutiers, armés de manche de pioche, de boulons, de morceaux de grille, de pavés [d'avoir] attaqué le service d'ordre ». Par la suite, l'Union pour la nouvelle République (UNR) accusa des éléments de l'OAS de s'être déguisés en policiers pour charger les manifestants. Alain Dewerpe (historien) semble établir que l'idée d'une participation de l'OAS est une affabulation formulée par le gouvernement dans le but de se disculper et repose sur un faux fabriqué par lui, qui a été reconnu comme tel devant la Cour de sûreté de l'État .

Enfin, en 1966, une loi d'amnistie fut votée, celle-ci couvrant la manifestation de 1961 et celle de 1962.

Le 8 février 2007, quarante-cinq ans après les faits, le carrefour à l'intersection de la rue de Charonne et du boulevard Voltaire a été nommé place du 8-Février-1962, par Bertrand Delanoë, maire de Paris.

800px-Place_du_8_F%C3%A9vrier_1962.jpg

http://fr.wikipedia.org/wiki/Affaire_de_la_station_de_m%C3%A9tro_Charonne

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Enchantant Membre 6 136 messages
Forumeur confit‚
Posté(e)

Bonjour January,

Extrait des Rendez vous de l’histoire

Dans la guerre d’Algérie, la dernière année de la guerre – et singulièrement la séquence qui s’écoule entre le printemps 1961 et l’été 1962 – est la plus éprouvante. Car tout s’exacerbe. A la fois la violence des hommes est celle des événements. Tout le monde aspire à la paix. Mais comment y parvenir ? Les négociations entreprises vont durer de longs mois et buter sur des oppositions internes des deux côtés (putsch et OAS d’un côté ; radicalisation du combat du FLN de l’autre) et des problèmes énormes : le statut des Français d’Algérie, les bases françaises, le Sahara entre autres.

Mais cette dernière année de guerre peut aussi s’interpréter comme la fin de la décolonisation, le retour sur l’Hexagone et l’ouverture déterminée sur l’Europe et la mondialisation, en pleine période des 30 Glorieuses. Et c’est aussi une phase d’énormes tensions en politique intérieure avec le retour des rapatriés, la quasi guerre civile menée par l’OAS, les attentats et l’élection du Président au suffrage universel.

Un mois après cette manifestation inutile de février 1962, les accords d' Évian sont signés, résultant d'une négociation qui dure depuis déjà 18 mois entre le gouvernement français et les représentants algériens.

Alors que les communistes totalement inféodés à l’URSS,je leur reconnais cette immense capacité à se faire passer pour des victimes incomprises, alors qu’il s’agissait d’une manipulation de l’opinion, pour faire croire que leur manifestation serait à l’origine de la paix en Algérie.

Rétrospectivement, c’est plutôt lamentable comme petit calcul, mais pour la légende, c’est comme dans le cochon, tout est bon. Cela vaut bien une plaque commémorative.

Modifié par Enchantant
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