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Où en est le Kirghistan?


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Jimmy Olsen Membre 7 messages
Baby Forumeur‚
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Bichkek, 24 mars 2005.

Tous les jours, en examinant les événements de la veille, les kirghiz pouvaient dire qaue le pire était désormais arrivé. Pourtant, ce n'était jamais le pire. Une fois il s'agissait d'un braquage d'une banque de Jalal-Abad, de l'incendie de la direction de la police municipale, du vol d'armes automatiques, de la transformation du siège de l'administration régionale en état-major des manifestants... Les troubles sont partis de Och, à Talas et ont fini par atteindre Bichkek.

Entrant presque sans aucune résistance dans le Palais de la République, la foule a totalement perdu la tête. Les gardes sont restés stoïques devant les intrus, ayant reçu l'ordre de ne pas ouvrir le feu et de ne pas céder à la provocation. Les plus ardents ont enfoncé les portes des bureaux et ouvert les fenêtres afin de pouvoir saluer leurs compagnons réunis sur la Place centrale. Le principal bâtiment institutionnel du pays a été entièrement saccagé. Des "futés" ont conduit la foule jusqu'au cabinet du président, espérant l'y trouver, et se sont heurtés à la première tentative de résistance courageuse. Elle a été opposée par une femme habituellement très aimable, prénommée Bouroul, qui n'était autre que l'assistante du président.

Le soir, le Palais de la République ne ressemblait plus qu'à un vaste taudis. Les Kirghiz ont découvert le vandalisme et la sauvagerie primitive d'une foule sans contrôle. Entrant dans la Maison du gouvernement, la foule avait l'intention d'y trouver le président Askar Akaïev, même si de nombreuses personnes savaient déjà qu'il n'y était pas. On ne le trouva ni dans sa résidence officielle, ni dans les bureaux de l'OSCE et de l'ONU. Rapidement, tout le monde apprit qu'il avait quitté le pays.

La fuite du président au moment le plus critique de l'histoire du jeune pays a été la pire chose qui pouvait alors arriver au Kirghizstan. On a appris par la suite qu'un groupe de « terroristes » avait l'intention de liquider Askar Akaïev, s'ils parvenaient à lui mettre la main dessus. Mais en partant, le premier président-dictateur en place depuis l'indépendance du Kirghizstan, et la fin de l'Union soviétique, a sauvé ces gens et leurs inspirateurs de cette tentation et accéléré la fin de cette crise politique qui ne cessait de s'aggraver en évitant toute effusion de sang. Le fait est qu'Askar Akaïev était catégoriquement opposé à l'emploi des armes. C'est un intellectuel libéral soviétique typique : on ne tue pas, on rééduque.

L'accélération du pillage et de la dévastation

Vers minuit, la foule qui avait investi le bâtiment gouvernemental s'est apaisée, mais ce sont les cols blancs qui ont pris le relais: eux savaient où chercher ce qui avait une réelle "valeur". Ils se sont attaqués aux coffres-forts des banques et des administrations. On ne saura probablement jamais combien d'argent a été pillé cette nuit-là sous prétexte de la protection du secret d'Etat. Sur le bureau des nouveaux dirigeants, il ne restait que quelques bagatelles comme les carnets du président Akaïev ou autres documents sans importance.

Entre-temps, les maraudeurs se sont mis en chasse à Bichkek ; écornant par là-même l'image du pays. La révolution devenait un vaste mouvement de pillage. Un jounal titra alors : "Vive la révolution! Qu'elle soit maudite!"

La capitale ne put longtemps se remettre du choc subi. Suivirent un nouveau repartage des biens, l'appropriation illégale de terrains, de biens immobiliers. Mais pour les leaders de la "révolution des tulipes" le plus difficile a été de partager le pouvoir. Ceux qui se sont retrouvés sans portefeuilles et sans postes importants se sont immédiatement proclamés comme appartenant à l'opposition.

L'absence de tradition étatique et l'inexpérience se sont fait instantanément sentir. Les actions des nouveaux dirigeants ont nettement montré que les kirghiz n'étaient encore récement des nomades. Ils n'ont pas soufflé mot sur la continuité en matière de politique intérieure et étrangère, pas plus que dans les domaines d'activité stratégiques. Depuis 2005, la Constitution a été remaniée trois fois, cinq gouvernements se sont succédé, et les ministres, responsables des structures de force et autres fonctionnaires de haut rang ont été remplacés à plusieurs reprises. Le Kirghizstan s'est maintes fois retrouvé à la limite d'un nouveau renversement du pouvoir d'Etat. La population commence déjà à s'habituer aux crises politiques, qui coïncident avec les bonnes saisons: le printemps et l'automne. L'hiver, les hommes politiques se préparent à la campagne du printemps, l'été, à celle de l'automne. Et ainsi de suite, sans trop de but ni de stratégie.

Le Kirghizstan sans Akaïev : quel avenir ?

En fait, il s'est avéré extrêmement difficile de diriger un petit Etat comme le Kirghistan. L'ère Akaïev fera encore longtemps l'objet de critiques à l'intérieur du pays comme à l'extérieur. Les raisons ne manquent pas pour cela. Mais personne ne pourra nier qu'il a accompli sans aucune violence ouverte une révolution réformatrice, avant tout dans les esprits, en débarrassant peu à peu les kirghiz de leur mentalité d'esclaves. Il les a inscrits solidement dans le paysage global de l'économie de marché (même si chaotique) et de la démocratie (même si dirigée en bonne tradition soviétique libérale gorbatchevienne), alors que il aurait très bien pu les confiner en dehors du contexte international, comme un allogène, si quelqu'un d'autre avait été à sa place, par exemple, un communiste orthodoxe (tel que NazerbaIev).

Le premier président du Kirghizstan souverain a été renversé, il vit aujourd'hui en exil. Il y a maintenant un véritable risque que ce précédent ne devienne une tradition kirghiz. Les coups d'Etat baptisés pathétiquement "révolution", le nihilisme juridique, les graves conflits interrégionaux, etc. peuvent également devenir une tradition. En tout cas, la stabilité n'est pas pour demain, et c'est là le plus triste et le plus dangereux.

Depuis les événements de mars 2005, le temps est passé très vite. C'est pourquoi, aujourd'hui, alors que de nouveaux troubles couvent à Bichkek, de nombreuses personnes ne sont pas prêtes à subir une nouvelle tempête par peur du saccage. D'autant que la "révolution des tulipes" n'a pas apporté le bien-être attendu. La baisse hallucinante du pouvoir d'achat, le taux d'inflation de 21%, le chômage et la misère croissante sont devenus des maux que beaucoup considèrent déjà comme chronique.

Néanmoins, tout n'est pas noir au pays des nomades. Le Kirghizstan suit tant bien que mal la voie tracée pour tous les pays de la CEI (Communauté des Etats indépendants). Il est membre de toutes les structures d'intégration de la communauté et cherche à s'appuyer sur des partenaires internationaux, parmi lesquels la Russie reste le plus fiable et le plus conséquent (héritage de l'Union soviétique et du clientèlisme centralisateur). Il faut également reconnaitre que le développement des rapports russo-kirghiz est invariablement présent dans les plans de l'Etat. Mais une question se pose: est-ce qu'une amélioration de la situation est encore possible ? Est-ce que le Kirghistan saura surmonter la scission régionale, l'impuissance des hommes d'affaires et l'apathie des administrations ? Le risque est bien que la permanence de cette situation risque de conduire à de nouvelles révolutions.

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