Aller au contenu

Déclaration d'amour..

Noter ce sujet


E&E

Messages recommandés

Membre, 126ans Posté(e)
E&E Membre 268 messages
Forumeur forcené ‚ 126ans‚
Posté(e)

Mademoiselle, je vous aime. Voilà c'est dit. Le plus difficile est dit. Maintenant, je vais tout vous expliquer. Mais d'abord, je vous en prie, vous qui êtes si belle, soyez bonne : laissez-moi parler aussi longtemps qu'il le faudra, sans m'interrompre; sinon, j'aurais vite perdu le fil de ces phrases si bien préparées, et je saurais plus rien dire.

La première fois que je vous ai vue, c'était dans ce restaurant où vous travaillez depuis 6 mois, et où j'ai mes habitudes depuis bien plus longtemps. Un jour, c'était un mardi, je me le rappelle bien, le 14 avril, très précisément, ce jour-là donc, à midi, vous êtes apparue dans la salle à manger, au lieu de la vieille "Mercédès" qui n'arrivait plus à faire convenablement son service, vu son âge, et qu'on avait dû renvoyer.

Vous voyez la table où je m'assieds toujours, la 3ème à droite, en venant du fond, contre le mur.. J'étais entré sans regarder personne, distraitement, et je lisais mon journal en attendant d'être servi, quand soudain j'ai entendu une voix jeune qui disait : "Bonjour, Monsieur, vous avez choisi ?..", et en relevant les yeux, je vous ai vue devant moi.

Dans les histoires d'amour, Mademoiselle, au cinéma, dans les livres, on parle souvent de coup de foudre. Cela fait plutôt rire les gens, car il paraît que, dans la vie réelle, ces choses-là n'existent pas. Ce qui est sûr, en tout cas, c'est que je suis resté à vous regarder sans rien dire, et j'ai senti un grand frisson me traverser le corps. Depuis ce moment-là, je ne suis plus le même.

Autour de vous, chaque jour, j'entends des hommes dire que vous êtes belle. J'écoute et je souris en moi-même, car je ne crois pas qu'ils sachent ce qu'est la beauté. Ils voient un joli visage, des yeux noirs qui brillent, un corps harmonieux avec de longs cheveux flottant sur les épaules, et ils s'écrient : "Dieu, qu'elle est belle !", pleins du désir de prendre tout cela contre eux. Mais la beauté, c'est quelque chose de bien plus vaste et profond, et même quelque chose d'un peu effrayant. C 'est comme une musique mystérieuse qui semble sortir d'un être , une musique qui vous saisit vous immobilise de manière si complète qu'on dirait qu'elle va absorber toute votre vie, à jamais.. Depuis ce mardi d'avril, à midi, je n'ai plus d'existence réelle que par vous. Vous occupez sans cesse  ma pensée; tous mes élans, toutes mes rêveries s'en vont vers vous, comme suivant leur pente naturelle; et il n'y a, dans mes journées, que deux moments indispensables , fabuleux : les deux repas que je viens prendre au restaurant où je suis assuré de vous voir et de vous entendre.

Dans la grisaille de ma vie, ces deux repas sont des haltes ensoleillées. Celui du soir surtout, parce qu'alors il y a moins de monde , le service se fait plus lentement, avec plus de douceur familière.. Même, il est des instants où vous restez inoccupée; vous vous tenez debout, le dos au mur, près de l'office, et moi, je vous regarde, discrètement, intensément. La conscience de votre existence, qui ne cesse de m'habiter, prend alors une intensité extraordinaire: vous êtes là, et cela suffit, je suis comblé. Bien sûr, ces regards, ces bonheurs en silence, vous ne les avez jamais remarqués. Pourquoi feriez-vous attention à moi,  puisque je ne vous ai jamais rien dit, puisque vous ne savez pas ?.. Et pourtant, il y a des choses que j'ai faites pour vous.. Tenez le rond de serviette.. Vous savez que la patronne prête à ses  pensionnaires des ronds de plastique pour leur serviette hebdomadaire; et vraiment ils sont affreux. Alors un jour, j'ai apporté un rond de serviette en joli bois vernis, avec dessus, un oiseau peint en couleurs. C 'était à votre intention, l'avez-vous deviné ? . Une autre fois , en venant au restaurant, j'ai acheté un petit bouquet de violettes, que j'ai mis dans un verre, avec un peu d'eau, près de mon assiette. Je n'avais qu'un désir, c'était de vous l'offrir. Pourtant,  quand  vous m'avez dit qu'elles sentaient bon, mes fleurs, au lieu de vous répondre : " Prenez-les, elles sont pour vous..", j'ai murmuré en rougissant : "Si vous les voulez, vous pouvez les prendre". Ce qui était bien maladroit, et n'exprimait pas du tout la même chose.. Pourquoi auriez-vous compris ?

 

Voyez-vous Mademoiselle, le plus terrible, c'est d'éprouver un amour bien trop fort et trop grand pour les mots dont on dispose. Un soir, j'étais en train de feuilleter un magazine, avec photos en couleurs sur les îles du Pacifique. Pour les regarder un instant, vous vous êtes penchée par-dessus mon épaule, et j'ai senti un peu la chaleur de votre poitrine contre mon corps.  J'étais tellement bouleversé que, lorsque vous avez soupiré : "Comme c'est beau ! Comme on doit être heureux, là-bas !", je n'ai pas eu la force de répondre. Mais j'ai respiré votre parfum, et ce fut comme si j'avais surpris le secret de votre âme. Oh ce parfum, Mademoiselle ! Il m'a fait perdre la tête, jusqu'à commettre une grande folie. Et savez-vous laquelle ? .. Le samedi suivant, je suis allé dans une parfumerie, je me suis fait  présenter toutes sortes de parfums, entre lesquels, j'ai fini par reconnaître le vôtre. J 'en ai acheté un flacon, et depuis, chaque dimanche matin, j'en verse un peu sur un mouchoir et je m'enivre de votre souvenir. Ils sont cruels à vivre, ces dimanches, car ces jours-là le restaurant reste fermé. Alors certaines fois, pour adoucir ma peine, l'après-midi, ou la nuit, je vais passer devant la devanture close, en murmurant votre nom à voix basse, comme si vous pouviez entendre ma voix.

 

Tout cela va vous sembler un peu fou, sans doute. Mais que penseriez-vous , alors, si vous surpreniez tous les discours que je vous tiens !". Car je vous parle, quand je suis seul, une fois rentré chez moi. Tout en allant et venant à grands pas à travers ma chambre, je vous fais des déclarations passionnées, je vous confie toutes mes pensées, tous mes désirs, je vous raconte la naissance  et la vie de cet amour qui n'est comparable à nul autre. Ou bien je vous interroge sur votre vie, et je vous raconte la mienne, faisant les questions et les réponses , tissant entre votre ombre et moi la plus merveilleuse des légendes.. Puis j'en viens aux projets, aux rêves d'avenir. Je vous explique longuement comment nous allons vivre lorsque nous serons mariés; je vous expose mes intentions, mes décisions nouvelles... Car si vous voulez bien m'aimer, comme je l'espère, comme  je le crois, je serai capable de grandes choses qui transformeront notre double vie. C 'est l'amour, l'amour véritable, qui m'a manqué jusqu'à présent. Mais j'ai en moi des ressources immenses, des forces bouillonnantes, propres à toutes les métamorphoses ! Un mont, un seul mot de vous va suffire et ce sera le grand printemps !

 

Oh, je sais, au restaurant, il y en a beaucoup qui vous font la cour.. Ceux-là ne se sentent nullement gênés pour vous parler.. Les mots qui leur viennent leur paraissent suffisants. Je les entends, j'entends leurs petits compliments, leurs grosses plaisanteries, leurs sous-entendus malins. Ils ne sont pas dignes de vous ces hommes. C 'est pourquoi d'ailleurs, je n'ai jamais tenté de faire comme eux, c'est pourquoi je me suis tu si longtemps. Je n'ai pas voulu être confondu à vos yeux  avec le gros Béjart, qui vous chuchote des obscénités  en riant ensuite d'un rire insistant. Je n'aurais voulu pour rien au monde que vous me mettiez sur le même plan que ce Monsieur Félix qui ne vient au restaurant qu'une fois par semaine, parce qu'il court le département pour ses affaires d'assurances.. soit disant ! En voilà un qui ne vous aime pas , cela se voit  tout de suite. Même quand il vous parle, il n'est occupé que de lui. Comment saurait -il vous voir telle que vous êtes, et comprendre votre beauté ?

Mais il vous parle, lui,  c'est vrai. Et moi qui vous aime comme un fou , qui vous ai donné ma vie en gage, je restais là à me taire ! .. Mais enfin, vous voyez, Mademoiselle, je me suis décidé. Oh, je tremble un peu, bien sûr; mais j'ai bien préparé dans ma tête tout ce que j'avais à vous dire, tout ce que je devais vous dire; et maintenant, j'en vois la fin, chère Mademoiselle, mon Amour, il ne me reste plus qu'à vous demander : "Voulez-vous partager ma vie ? Voulez-vous être ma femme ? " Et j'espère, et je crois, et je suis sûr que vous allez dire un beau oui !

 

Il poussa un long soupir, puis sentit son coeur, qui s'était un peu calmé, se remettre à battre  à grands coups. La répétition était terminée, ce grand discours à vide qu'il avait tenu tout le long du chemin. Maintenant, il allait le redire pour de vrai , comme disent les enfants, en l'ayant, Elle, devant lui, avec toute sa beauté réelle et terrible. Il dînerait, il attendrait la fin du service, il 'inviterait dans un bar tranquille, discret.. il lui dirait..

 

La devanture du restaurant brillait dans la nuit un peu brumeuse. Il poussa la porte et entra. Du premier coup d'oeil, il vit que la jeune femme n'était pas dans la salle. Il n'y avait là que les quelques habitués du soir , moroses, silencieux, solitaires. A la table  placée près de la fenêtre, une femme qu'il ne connaissait pas , une cliente de passage, était assise près d'une fillette de 4 ou 5 ans qui avait un ruban rose dans les cheveux. SA "Mademoiselle" qui  portait le prénom d' Alice devait être à l'office pour y prendre les plats; elle allait revenir, et la salle sans attraits en serait toute illuminée. Il alla prendre sa serviette dans le casier. Comme il s'apprêtait à s'asseoir à sa place, la serveuse parut. Ce n'était pas Alice, mais une fille courtaude et plus âgée avec un visage revêche et des pieds lourds. Il se sentit glacé. Surmontant sa gêne, il s'approcha rapidement de la serveuse.

"- Où donc est Mademoiselle Alice ? Serait-elle malade ? 

-Je ne sais pas, Monsieur répondit la femme. On m'a engagée cet après-midi par téléphone, pour assurer le service dès ce soir.

-Dès ce soir ? .. répéta-t-il d'une voie soudain suraiguë.

A ce moment, la patronne surgit de l'office. Son petit oeil paraissait furieux, et elle tordit les lèvres en parlant :

-Fini, Alice, lança-t-elle dans le langage abrégé qui lui était habituel.. Gourgandine, traînée.. C 'est du propre !

Et, sur le point de disparaître dans sa tanière, elle ajouta en se retournant

-Elle est partie avec monsieur Félix.

 

 

 

 

  • Like 2
  • Waouh 1
Lien à poster
Partager sur d’autres sites

Annonces
Maintenant
Membre, Posté(e)
Passiflore Membre 23 765 messages
Maitre des forums‚
Posté(e)

 

 

Au moins, elle n'est pas partie avec le gros Béjart !!

Si elle n'a pas su percevoir tout ce qui émanait de l'homme discret assis à cette table, la troisième à droite contre le mur, peut-être n'est-elle pas très fute-fute et sans doute vaut-il mieux qu'elle ne soit qu'une jolie illusion, qu'un joli rêve; la connaître aurait pu être douloureusement décevant.

Modifié par Passiflore
Lien à poster
Partager sur d’autres sites

Membre, Posté(e)
Passiflore Membre 23 765 messages
Maitre des forums‚
Posté(e)

 

Le récit commence à la première personne du singulier puis se poursuit à la troisième personne, est-ce fait exprès et si oui, pourquoi ?

Modifié par Passiflore
Lien à poster
Partager sur d’autres sites

Rejoindre la conversation

Vous pouvez publier maintenant et vous inscrire plus tard. Si vous avez un compte, connectez-vous maintenant pour publier avec votre compte.

Invité
Répondre à ce sujet…

×   Collé en tant que texte enrichi.   Coller en tant que texte brut à la place

  Seulement 75 émoticônes maximum sont autorisées.

×   Votre lien a été automatiquement intégré.   Afficher plutôt comme un lien

×   Votre contenu précédent a été rétabli.   Vider l’éditeur

×   Vous ne pouvez pas directement coller des images. Envoyez-les depuis votre ordinateur ou insérez-les depuis une URL.

Chargement
×