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Vérité et Parole

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Loufiat

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Membre, 36ans Posté(e)
Loufiat Membre 2 830 messages
Forumeur vétéran‚ 36ans‚
Posté(e)
Le 07/04/2026 à 01:24, Neopilina a dit :

Attention aux Verbes. Alors ci-dessus, j'aurais dit " connaissance " à la place de " parole ". Mais que la connaissance puisse être formalisée, verbalisée, est effectivement capital : on génère une " boucle " sur laquelle on peut travailler.

Qu'entends-tu par connaissance ici ? 

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Membre, Posté(e)
Neopilina Membre 8 241 messages
Maitre des forums‚
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Il y a 2 heures, Loufiat a dit :

Qu'entends-tu par connaissance ici ? 

Bah, justement, même " ici ", je l'entends au sens le plus général qui soit. Les animaux, qui ne sont pas des cons, ne dispose pas de cette " boucle " que constitue les formalisations, les verbalisations, et ça brime le travail sur le savoir, la connaissance. Il est incontestable que si notre espèce en est là où on en est c'est grâce à un langage, puis des capacités de transmission, l'écriture, jusqu'à mon P.C., très élaborés. On peut travailler sur la chose formalisée, verbalisée.

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  • 3 semaines après...
Membre, 36ans Posté(e)
Loufiat Membre 2 830 messages
Forumeur vétéran‚ 36ans‚
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Pourquoi s'attacher à "la parole" plutôt qu'au langage, la langue, ou même le Verbe comme on me l'a parfois suggéré ? Parce qu'elle suppose d'emblée une relation "vivante", physique et intellectuelle entre des êtres situés dans un contexte particulier. Parce qu'elle engage et exprime le corps tout entier, enveloppant les émotions aussi bien que l'intellect et l'imaginaire (elle peut servir à recouvrir, à cacher aussi - mais du moins elle les engage).

Il est difficile et vain peut-être de définir ce terme tant il s'agit d'une réalité pénétrant toutes les autres réalités humaines. Comment prendre la distance pour cerner de quoi il s'agit ? Il n'est pas plus satisfaisant de limiter arbitrairement la parole à certains de ses aspects pour en clarifier le concept (quand le langage des signes en relève, et l'écrit aussi quoi qu'à un degré moindre, et encore la peinture ou le dessin en poussant jusqu'au bout), que de la borner par ce qu'elle n'est pas. Alors j'essaie de retenir ce qui me semble essentiel et decisif. 

La parole tient d'abord de la respiration et du chant. Son élément est le temps et son champ propre et singulier est l'oralité. La parole est du temps : elle ne se réalise pas en extension mais comme enchaînement. C'est une durée. Je dois attendre la fin de la phrase, la fin du discours pour en saisir le sens. Un discours, un récit est marqué par des moments qui posent des jalons autour desquels s'articule un sens (un sens qui n'est d'ailleurs pas fermé ni bien déterminable). Ce sens provient des différences et de l'enchaînement spécifique des sonorités que nous produisons. Exactement comme la musique. La musique, le chant, la parole nous "traversent" dans cet "espace" bien singulier de l'oralité, et nous émeuvent, c'est à dire nous bougent, bougent quelque chose en nous. La parole vient comme frapper un monde invisible qui vibre en retour et projette des images, des sensations, des actions réelles ou imaginées. C'est un phénomène physique mais qui ouvre et pénètre un espace à la fois mental et sentimental propre à l'individu, un espace de représentations qui, comme la parole, se caractérisent par le surgissement, la succession, l'enchaînement. Par ailleurs cet espace est à la fois individuel et commun. "Faire des courses" évoque des choses communément connues. La parole associe ainsi sans cesse. Elle n'intègre pas, ne fond pas les êtres dans une même unité mais les distingue en les associant.

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  • 3 semaines après...
Membre, 36ans Posté(e)
Loufiat Membre 2 830 messages
Forumeur vétéran‚ 36ans‚
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La parole frappe le monde et le renouvelle. Ainsi l'interdit tombe sur l'enfant en créant une situation de liberté parce que de choix. Puisque interdire c'est dire "voilà une chose qu'il est possible de faire, mais qu'il ne faut pas faire". Ainsi l'enfant est-il précipité dans un univers moral où se présentent des choix et où existe la possibilité de la faute. Ainsi la morale est-elle précipitée dans le monde, et teinte ce monde qui n'est désormais plus tout-à-fait le même. C'est ce type de passages que j'entends par la parole "renouvelle" le monde.

Si nous avions une assez bonne mémoire, nous serions stupéfaits des effets transformateurs qu'ont eu dans notre enfance certaines paroles, certaines situations précises où la parole est intervenue pour nous passer à travers son entonnoir, dès lors que nous avons entrevu les implications de ce qui était dit et que nous nous sommes vus projetés dans un nouvel horizon. Un enfant qui commence à explorer la parole passe une foule d'étapes décisives pour lui, qui marquent un avant et un après, souvent de façon totalement inaperçue par ceux qui parlent. Bien sûr ceci est mêlé à la totalité de son expérience progressant jour après jour, où les paroles font référence à des actes, à des choses, des êtres et des situations qui ne se réduisent pas à elle, mais qu'elle accompagne et signifie. 

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  • 3 semaines après...
Membre, 36ans Posté(e)
Loufiat Membre 2 830 messages
Forumeur vétéran‚ 36ans‚
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La parole ouvre sur l'âme et la vérité dans ce champ de l'oralité. 

L'âme est le sujet de la parole. Ce qui est sollicité par elle en définitive. 

La vue ouvre un espace peuplé de corps. Ce que je vois, se trouve au-delà de moi, c'est une extériorité que je saisis. C'est par un effort de concentration ou de conceptualisation que je peux ressaisir cette vision comme intérieure, mienne, ou artifice du cerveau. Et comprendre donc que mon "intérieur" est pour ainsi dire aussi vaste que ce ciel où s'ébattent les oiseaux. Mais enfin la vue se donne d'abord comme extériorité. Je m'oriente grâce à elle dans l'espace pour agir. 

Il en va autrement de ce que j'entends. Ce que j'entends m'est toujours aussitôt intérieur. Si je ferme les yeux pour écouter tomber la pluie, me voilà dans un monde très différent, aux frontières floues, faites de tonalités et de touches. Écouter tomber la pluie, c'est en quelque sorte être la pluie. C'est être en présence de la pluie dans cet espace propre, intime. Et c'est par un effort que j'évalue une distance, que j'attribue ce qui est entendu à son origine. La clef tourne dans la porte : quelqu'un entre, je tourne la tête mais ne vois pas. "C'est moi !", et je reconnais la voix familière. 

Quand je lis un roman, quand j'écoute une histoire ou une chanson, voilà qu'un monde se constitue et se déroule "en moi", "sous mes yeux". Où est ce paysan, dont on me raconte qu'au moment de passer le guet avec son âne, il rencontre la mort déguisée en un mendiant qui lui demande une pièce ? Le paysan, l'âne et le mendiant, où sont-ils en fait ? Qu'est ce qui les constitue ? Dans ma tête ? Ça me semble réducteur. En tout cas il se tiennent, vapeurs, dans cet espace propre que sollicite la parole, parce qu'elle emprunte le chemin de l'oralité. Disons donc : l'imaginaire. La parole sollicite une puissance créatrice, l'imaginaire, qui se constitue et s'organise en "représentations", en "significations", ect.   

La parole, par ses artifices ou fantasmes, crée une ouverture, ouvre un intérieur qu'elle met en mouvement et organise. Elle amène ainsi l'enfant à se structurer peu à peu comme personne, intériorité, en présence d'autres personnes, suivant donc certaines logiques, suivant une certaine grammaire véhiculée par la parole, des relations qu'elle codifie. Pere, mère, oncle, amis ennemis etc. 

En visant un sujet auquel elle s'adresse, en suscitant ses réponses, la parole initie la création de l'individu, d'une entité d'abord imaginaire, comprise comme "moi" sujet de paroles, centre de décision, responsable devant les autres et des institutions, etc. 

Que l'on pense au nom. Être nommé. Il y a quelque chose de très mystérieux là-dedans. Comment à partir du nom se developpe un monde propre référent à d'autres mondes et noms propres. "Je" suis "moi", notamment parce que j'ai un nom. Un nom auquel je suis référé, qui me situe dans le monde, mais dans un monde irrigué par l'imaginaire et la parole, par des significations "imaginaires-sociales" dirait Castoriadis. 

Si je fouille l'identité, je vois que je n'ai affaire qu'à des artifices de la parole, des fantasmes ("phantasma", au sens radical). Utiles et essentiels peut-être à certains points de vus, mais artifices tout de même. 

L'âme alors est ce à quoi l'identité fait référence, comme le nom de la ville fait référence à la ville elle-même. Le nom permet aux uns et aux autres de s'y référer, mais la ville est autre chose que son nom, une réalité vivante, une production active et mouvante. 

La parole forme l'identité en sollicitant l'imaginaire et en même temps que l'enfant se saisit intérieurement de l'identité et de l'imaginaire, il s'eprouve au-delà, comme réalité "en soi" signifiée par toutes ces choses. Âme, c'est-à-dire ce mouvement de l'être qui se fait être à travers lui et à travers les autres, le monde. La ville derrière le nom. 

Je crois, ou j'avance l'hypothèse hasardeuse que la notion d'âme devient désuète à mesure que la parole a moins d'empire sur nos vies. L'âme est une notion, une réalité qui appartient au règne de la parole et de l'oralité. "La parole humiliée" (Ellul) ne suscite plus avec une telle évidence le sentiment de l'âme. 

La notion de vérité subit la même dégradation. La vue me met en rapport à la réalité. La parole, à la vérité. La vérité est ravalée, comprise comme : conformité à la réalité, à ce qui est vu, visible. 

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  • 4 semaines après...
Membre, 36ans Posté(e)
Loufiat Membre 2 830 messages
Forumeur vétéran‚ 36ans‚
Posté(e)

Il y a sous la parole, sollicitée par elle, une réalité plus fondamentale qu'elle désigne constamment sans pouvoir la dire, ou qu'elle tente d'articuler, et qui ressort de l'intuition, de l'être au sens le plus profond. 

Une parole pleine, est une parole qui parvient, par une voie mystérieuse, à toucher cette dimension où le tout de l'être est engagé, qu'il le sache d'ailleurs ou non, au moment où il reçoit cette parole. Car encore une fois la parole tombe, dans un endroit inconnu, qui la reçoit et en conçoit des choses, avec plus ou moins de délais. 

Chez l'enfant, cette disposition est si intensément présente, qu'il ne réalise pas lui-même, ou de façon très vague, ce que la parole lui fait. 

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