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LeGrandPoulpe

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  1. Cher commité de censure de forumfr vous ne verrez donc pas problèmes à ce que je reposte donc ce texte essentiel à la compréhension de ce sujet ... J'invite d'ailleurs grandement Nephalion à sa lecture sans crainte d'une possible plainte des ayants droit ... Quand votre vie dépend de la façon dont l’État et les banques vous notent Dans “Nosedive”, un épisode de la série télévisée de science-fiction Black Mirror, Lacie Pound, une Emma Bovary 2.0, rêve de pouvoir acquérir un appartement luxueux et de rejoindre les hautes sphères de la jeunesse en vue. Mais pour cela, elle doit être bien « notée » sur les réseaux sociaux. Toute interaction est l’occasion d’évaluer son interlocuteur : a-t-elle été polie avec sa voisine ? Son chef est-il content de son travail ? Les efforts de la jeune femme tournent au désastre et l’effondrement de sa note la relègue au rang de paria. En Chine, aujourd’hui, le scénario catastrophe de la série britannique est déjà une réalité : par le biais d’applications pour smartphones, l’État, en partenariat avec des entreprises privées, note les citoyens. Et ce classement social a des implications concrètes : pouvoir louer un vélo, obtenir un prêt, accéder à certains services sociaux, s’inscrire sur un site de rencontres… Plongée vertigineuse dans la nouvelle gouvernementalité numérique. . En 2015, lorsque Lazarus Liu rentra en Chine après avoir étudié trois ans la logistique au Royaume-Uni, il se rendit bientôt compte que quelque chose avait changé : tout le monde payait ses achats avec son téléphone. Que ce soit chez McDonald’s, à l’épicerie du coin ou même dans les petits bouis-bouis de quartier, ses amis de Shanghai utilisaient le paiement par portable. L’argent liquide, constatait Liu, avait été largement remplacé par deux applications pour smartphones : Alipay et WeChat Pay. Un jour, dans un marché aux légumes, il vit une dame de l’âge de sa mère sortir son téléphone afin de payer ses courses. Il décida de s’y mettre lui aussi. Afin d’obtenir une carte d’identité Alipay, Liu dut saisir son numéro de portable et scanner sa carte d’identité nationale. Il le fit en toute connaissance de cause : Alipay s’était construit une réputation de fiabilité et, comparé à une banque gérée avec une indifférence apathique et zéro souci du service à la clientèle, devenir utilisateur d’Alipay était presque un plaisir. En quelques clics, le tour était joué. Le slogan d’Alipay résumait bien son expérience : « La confiance simplifie les choses ». Alipay s’avéra tellement pratique que Liu se mit à l’utiliser plusieurs fois par jour, en commençant dès l’aube par commander son petit-déjeuner par le biais d’une application de livraison de plats à domicile. Il se rendit compte qu’il pouvait payer le stationnement de sa voiture grâce à la fonction My Car d’Alipay. Il ajouta donc à son profil d’utilisateur son numéro de permis de conduire, sa plaque d’immatriculation et le numéro de moteur de son Audi. Il commença à payer les primes de son assurance automobile avec la même application. Il réserva ses rendez-vous médicaux avec Alipay, évitant ainsi les queues anarchiques qui sont la plaie des hôpitaux chinois. Il incorpora ses amis au réseau social intégré d’Alipay. Lorsqu’il partit en vacances en Thaïlande avec sa fiancée (qu’il a épousée depuis), leurs factures de restaurants et leurs achats de souvenirs furent réglés via Alipay. L’argent qui lui restait – pas grand-chose une fois payées les vacances et la voiture –, il le mit sur le compte épargne à haut rendement d’Alipay. Il aurait aussi fort bien pu s’acquitter de ses factures d’électricité, de gaz et d’Internet grâce à la fonction City Service d’Alipay. Comme beaucoup de jeunes Chinois séduits par les services de paiement en ligne offerts par Alipay et WeChat, Liu cessa de prendre son portefeuille lorsqu’il sortait de chez lui. Si vous vivez aux États-Unis, vous êtes déjà habitué à céder vos données à des entreprises. Les sociétés de cartes de crédit connaissent votre consommation de boissons alcoolisées et savent si vous achetez des jouets sexuels. Facebook sait si vous aimez les vidéos culinaires de YouTube ou les infos de Breitbart News. Uber connaît vos destinations et votre comportement en tant que passager. L’application Alipay détient elle aussi ce type d’informations sur ses utilisateurs, mais elle en sait bien plus encore. Propriété de Ant Financial, une filiale du géant du commerce en ligne Alibaba, Alipay est parfois décrite comme une « super application ». Sa principale concurrente, WeChat, appartient à la multinationale de services Internet et de jeux en ligne Tencent. Mais, bien plus que de simples applications, Alipay et WeChat sont de véritables écosystèmes. Chaque fois que Liu cliquait sur Alipay sur son téléphone, il voyait apparaître une série d’icônes dont l’ordonnancement ressemblait vaguement à l’écran d’accueil de son Samsung. Certaines de ces icônes étaient elles-mêmes des applications de sociétés tierces. S’il le voulait, il pouvait ainsi accéder à Airbnb, Uber ou Didi, le concurrent chinois d’Uber, sans sortir d’Alipay : un peu comme si Amazon avait avalé eBay, Apple News, Groupon, American Express, Citibank et YouTube et pouvait siphonner toutes leurs données. La transformation du système bancaire chinois Un jour, une nouvelle icône apparut sur l’écran d’accueil Alipay de Liu : Zhima Credit (Zhima signifie Sésame). Ce nom, comme celui de la maison-mère d’Alipay, évoque l’histoire d’Ali Baba et des quarante voleurs, dans laquelle « Sésame, ouvre-toi ! » est la formule magique qui donne accès à une caverne pleine de trésors. Quand Liu effleura l’icône, il fut accueilli par une image de la planète Terre accompagnée du texte suivant : « Zhima Crédit est l’incarnation du crédit individuel. Nous avons recours aux mégadonnées [big data] pour effectuer une évaluation objective. Plus votre score est élevé, plus vous avez de crédit. » Un peu plus bas s’affichait un bouton accompagné de la légende : « Votre voyage dans le monde du crédit commence. » Liu appuya dessus. En 1956, un ingénieur en électricité, Bill Fair, et un mathématicien, Earl Isaac, créèrent une PME de technologie depuis leur appartement de San Francisco. Ils la baptisèrent Fair, Isaac & Co. mais elle finit par se faire connaître sous le sigle de FICO. Leur innovation principale consistait à recourir à l’analyse statistique informatisée afin de traduire le profil client et l’histoire financière d’un individu par une notation simple permettant de prédire la probabilité que celui-ci rembourserait (ou non) ses emprunts. Avant FICO, les organismes de crédit n’avaient comme source d’informations que les propos colportés par les propriétaires, les voisins et les commerçants du quartier. Les candidats à un prêt pouvaient être discriminés sur la base de leur identité raciale, de leur propension à être organisé ou désordonné, de leurs mœurs répréhensibles ou de leurs «gestes efféminés». La notation algorithmique de Fair et Isaac offrait, selon ses inventeurs, une voie plus scientifique et plus équitable que ces pratiques injustes. Leur approche finit par attirer l’attention des grandes agences d’évaluation – TransUnion, Experian et Equifax – et, en 1989, FICO introduisit le système de pointage de crédit que nous connaissons aujourd’hui et qui a permis à des millions d’Américains de contracter des emprunts hypothécaires et de laisser filer leurs découverts. De son côté, au cours des trente dernières années, la Chine est passée au rang de deuxième économie mondiale sans posséder de système de crédit opérationnel. La Banque populaire de Chine, principal régulateur bancaire du pays, tient des registres sur des millions de consommateurs, mais ils contiennent très peu d’informations pertinentes. Jusqu’à récemment, il était difficile d’obtenir une carte de crédit. Les consommateurs avaient principalement recours à l’argent liquide. Avec l’envolée des prix du logement, cette situation devint de plus en plus intenable. Zennon Kapron, qui dirige le cabinet de conseil en technologies financières Kapronasia, explique : « Maintenant, vous avez besoin de deux valises de billets pour acheter une maison, et plus d’une seule. » Mais tous les efforts en vue d’établir un système de crédit fiable avaient jusqu’ici échoué en raison de l’absence d’une agence de notation indépendante. En revanche, fin 2011, la Chine comptait déjà trois cent cinquante-six millions d’utilisateurs de smartphones. Cette année-là, Ant Financial lança une version d’Alipay qui comprenait un scanner intégré capable de lire les codes QR, ces étiquettes de forme carrée lisibles par une machine et contenant près de cent fois plus d’informations qu’un code barre standard. (WeChat Pay, qui a été lancé en 2013, possède un scanner intégré similaire.) Le scannage d’un code QR peut vous amener sur un site Web, faire afficher une application ou bien vous connecter au profil de telle ou telle personne sur un réseau social. Ce type de code a commencé à faire son apparition jusque sur les tombes (on scanne si l’on veut en savoir plus sur le défunt) ou sur les chemises des serveurs dans les restaurants (on scanne pour donner un pourboire). Des mendiants se sont mis à imprimer des codes QR et à les exposer sur le trottoir. En Chine, ces codes relient l’univers en ligne et la réalité hors ligne à une échelle jamais vue ailleurs dans le monde. Dès la première année de fonctionnement du scanner de codes QR, le montant des paiements par téléphone sur Alipay a atteint près de soixante-dix milliards de dollars. En 2013, les dirigeants de Ant Financial effectuèrent une retraite dans les montagnes de la région de Hangzhou pour discuter de la création d’une foule de nouveaux produits ; l’un d’entre eux était Zhima Credit. Ils se rendirent compte qu’ils pouvaient utiliser la puissance de collecte de données d’Alipay afin de calculer un pointage de crédit s’appuyant sur les activités d’un individu. You Xi, un journaliste économique chinois qui a décrit cette réunion historique dans un ouvrage récent Ant Financial, explique : « C’était un processus très naturel. Si vous avez des données de paiement, vous pouvez évaluer le crédit d’une personne. » C’est ainsi qu’Alipay s’est engagé sur la voie de la création d’un système de notation capable de mesurer « Votre crédit dans tous les domaines de l’existence ». Le nouvel outil de surveillance du Parti communiste chinois Ant Financial n’était pas la seule organisation désireuse d’utiliser ce type de données dans le but de mesurer la valeur des personnes. Coïncidence ou non, en 2014, le gouvernement chinois annonça qu’il était en train de développer ce qu’il appelait un système de « crédit social ». Cette même année, le Conseil des affaires de l’État – la branche exécutive du gouvernement chinois – appela publiquement à la mise en place d’un système national de suivi qui évaluerait la réputation des particuliers, des entreprises et même des fonctionnaires gouvernementaux. L’objectif était que, d’ici à 2020, tous les citoyens chinois soient enregistrés dans un fichier compilant des données provenant de sources publiques et privées, et que ces fichiers puissent être consultés à l’aide de leurs empreintes digitales et d’autres caractéristiques biométriques. Selon les termes mêmes du Conseil des affaires de l’État, il s’agit d’un « système de crédit qui couvre toute la société ». Du point de vue du Parti communiste chinois, la promotion du crédit social correspond à une tentative de mettre en œuvre une forme d’autoritarisme plus « douce » et plus discrète. L’objectif est d’inciter les citoyens à adopter toute une série de comportements pouvant aller des économies d’énergie à l’obéissance au Parti. Samantha Hoffman, consultante à l’Institut international d’études stratégiques de Londres, est une spécialiste du crédit social ; d’après elle, le gouvernement chinois s’efforce de prévenir toute forme d’instabilité qui pourrait menacer le Parti : « C’est pourquoi, dans l’idéal, le crédit social repose à la fois sur des aspects coercitifs et sur des aspects plus agréables, comme la prestation de services sociaux et la résolution de problèmes réels. Le tout dans une même logique de type orwellien. » En 2015, Ant Financial était l’une des huit entreprises de technologie à avoir reçu l’approbation de la Banque populaire de Chine pour développer sa propre plateforme privée de notation de crédit. Peu de temps après, Zhima Credit fît son apparition sur l’application Alipay. Ce service suit votre comportement en ligne afin de déterminer une cote de crédit qui peut aller de 350 à 950 points ; il offre des avantages et des récompenses aux individus affichant un bon score. L’algorithme de Zhima Credit prend en compte non seulement votre capacité à payer vos factures, mais également vos achats, vos diplômes et la cote de crédit de vos amis. Tout comme Fair et Isaac quelques décennies plus tôt, les dirigeants de Ant Financial défendent publiquement l’idée qu’une approche axée sur la collecte de données permettra l’accès au système financier de personnes qui en avaient été exclues jusque-là, comme les étudiants ou les habitants des campagnes. Adressé aux plus de deux cents millions d’utilisateurs d’Alipay qui ont opté pour Zhima Credit, l’argument de vente est limpide : vos données vous ouvriront les portes comme par magie. L’adhésion à Zhima Crédit est volontaire et il est difficile de savoir si elle affecte la notation d’un individu dans le cadre du système d’évaluation gouvernemental, et comment. Aucun dirigeant de Ant Financial n’a accepté de m’accorder une interview, mais on m’a transmis un communiqué de Hu Tao, la directrice générale de Zhima Credit : « L’objectif de Zhima Credit est de créer de la confiance dans un cadre strictement commercial et indépendant de tout système de crédit social mis en place par le gouvernement. Zhima Credit ne partage pas les notations de ses utilisateurs ou les données qui les alimentent avec des tierces parties, y compris le gouvernement, sans le consentement préalable des utilisateurs. » Néanmoins, dans un communiqué de presse diffusé en 2015, Ant Financial déclarait son ambition de « contribuer à construire un système d’intégrité sociale ». Et l’entreprise a déjà coopéré dans un domaine important avec le gouvernement chinois : elle a intégré à la base de données de Zhima Credit une liste noire de plus de six millions de personnes n’ayant pas payé leurs amendes judiciaires. D’après l’agence de presse officielle Xinhua, cette association entre deux Léviathans – public et privé – a permis aux tribunaux de sanctionner plus d’un million deux cent dix mille contrevenants, lesquels ont un jour constaté en ouvrant leur application Zhima Credit que leur score avait plongé. D’après le Conseil des affaires de l’État, dans le cadre du système national de crédit social, les citoyens pourront être pénalisés entre autres au titre du délit de propagation de rumeurs en ligne et les personnes jugées comme « extrêmement peu fiables » n’auront accès qu’à des services au rabais. Apparemment, Ant Financial semble aussi aspirer à catégoriser la société en fonction de principes moraux. Dans son livre Ant Financial, You Xi cite des propos de la directrice générale Lucy Peng selon laquelle : « Zhima Credit veillera à ce que les personnes de moralité douteuse voient toutes les portes se fermer devant elles, tandis que les citoyens honnêtes seront libres de leurs mouvements et ne connaîtront pas d’obstacles ». Prolétariat et bourgeoisie numériques Après avoir vécu en Chine pendant près d’une décennie, j’ai quitté le pays en 2014 ; les paiements par téléphone ne s’étaient pas encore généralisés. Ils représentent aujourd’hui 5 500 milliards de dollars de transactions par an (contre seulement 112 milliards aux États-Unis en 2016). Lorsque je suis retournée en Chine pendant mes vacances, en août 2017, j’étais bien décidée à faire partie de ce nouvel univers libre de cash. Je me suis donc inscrite sur Alipay et Zhima Crédit quelques heures à peine après mon atterrissage. Faute d’un historique de mes transactions, j’ai été aussitôt confrontée à un verdict plutôt embarrassant : ma cote de crédit était de cinq cent cinquante points. Lors de mon premier jour à Shanghai, j’ai ouvert l’application de Zhima Credit afin de scanner un vélo jaune que j’avais trouvé à moitié couché au milieu du trottoir. En Chine, la culture du vélo en libre-service, tout comme celle du paiement par téléphone, est surgie de nulle part, et les rues de Shanghai sont jonchées de vélos aux couleurs vives, abandonnés au hasard des caprices des cyclistes. En scannant le code QR d’un vélo, on obtient un nombre à quatre chiffres qui débloque la roue arrière, et un trajet en ville coûte environ 15 cents. Mais vu la médiocrité de mon score, il me fallut payer un dépôt de garantie de 30 dollars avant de pouvoir scanner mon premier vélo. Même chose pour mes séjours à l’hôtel, mes locations de caméras GoPro, ou même l’emprunt d’un parasol gratuit. J’appartenais au sous-prolétariat numérique. En Chine, tout le monde a peur des pianzi, les escrocs professionnels. Comment savoir si vous n’êtes pas un pianzi ? C’est une question que les gens se posent souvent lorsque des vendeurs les appellent au téléphone ou que des réparateurs sonnent à leur porte. Certes, ma cote de crédit n’était pas si basse que je sois classée aux rangs des pianzi mais, entre autres choses, Zhima Credit promet à ses clients d’identifier les vrais pianzi. Les entreprises peuvent acheter des évaluations de risque-client qui leur permettent de savoir si les usagers ont payé leur loyer ou leurs factures, ou bien s’ils figurent sur la liste noire des tribunaux. Ces produits leur sont facturés sur la base du temps gagné. Sur le site Tencent Video, je suis tombée sur une publicité de Zhima Credit dans laquelle un homme d’affaires circulant en métro scrute les autres passagers avec une mine consternée : « On dirait qu’ils ont tous une tête de pianzi. » Ses employés, soucieux de se protéger contre les clients suspects, couvrent les murs de la salle de conférences de photos de délinquants et de criminels. Mais tout d’un coup – Eurêka ! –, le patron découvre Zhima Credit, et tous leurs problèmes sont résolus. Le personnel fête la chose en déchirant les photos épinglées au mur. Aux clients qui se comportent bien, Zhima Credit offre toute une série de bonus grâce à des accords de coopération signés par Ant Financial avec des centaines de sociétés et d’institutions. Shenzhou Zuche, une agence de location de voitures, permet aux personnes ayant un score de plus de 650 points de louer une voiture sans dépôt de garantie. En échange de cette évaluation, Shenzhou Zuche partage ses données, de sorte que si un utilisateur de Zhima Credit a un accident avec une voiture de location et refuse de payer les dégâts, cet incident est comptabilisé en négatif dans son dossier de crédit. Il fut même une époque où les individus ayant un score de plus de 750 points étaient exemptés de faire la queue au contrôle de sécurité de l’aéroport international de Pékin. Deux ans après être devenu utilisateur de Zhima Crédit, Lazarus Liu n’était pas très loin de ce score. J’ai fait sa connaissance un samedi après-midi dans un centre commercial de Shanghai, devant une boutique Forever 21. Liu a 27 ans et travaille pour une grosse entreprise. Il était ce jour-là entièrement vêtu de noir – chemise, short Air Jordan et baskets – et arborait une coupe dégradée avec une grande mèche noire tombant sur le côté. Nous sommes entrés dans un Starbucks bondé de jeunes gens penchés sur leurs téléphones et sirotant des thés glacés à la pêche ou des Frappuccinos au thé vert. Liu occupa la dernière table libre. Il m’expliqua qu’il avait choisi son prénom anglais, Lazarus, après s’être converti au catholicisme trois ans auparavant, mais que sa foi était avant tout une affaire privée. C’était un peu la même chose pour son score Zhima Credit : il révélait sans doute quelque chose sur sa personnalité, mais il préférait rester discret à ce sujet. D’ailleurs, il vérifiait rarement sa cote de crédit – nichée sur l’application Alipay de son Samsung – et, vu que son score était bon, il n’avait pas besoin de le faire. Après avoir débuté à 600 points sur un total possible de 950, il avait atteint un score de 722 points, ce qui lui donnait droit à des conditions avantageuses pour obtenir un prêt ou louer un appartement, ainsi qu’à un accès privilégié à plusieurs applications de rencontres au cas où il se séparerait de son épouse. Avec quelques dizaines de points de plus, il pourrait bénéficier d’une procédure accélérée d’obtention d’un visa d’entrée au Luxembourg, bien qu’il n’ait aucune intention de visiter ce pays. Au fur et à mesure que l’historique des transactions et des paiements de Liu sur Alipay évoluait de façon favorable, son score ne cessait d’augmenter. Mais s’il négligeait de payer une amende de circulation, par exemple, cette tendance pouvait fort bien s’inverser. Et les privilèges associés à un score élevé pouvaient parfaitement être révoqués un beau jour en vertu de critères n’ayant strictement rien à voir avec son comportement de consommateur. En juin 2015, alors que neuf millions quatre cent mille d’adolescents chinois passaient le redoutable examen national d’entrée à l’université, Hu Tao, la directrice générale de Zhima Credit, déclara à la presse que Ant Financial comptait obtenir une liste d’étudiants ayant triché et que cette entorse serait comptabilisée dans leur dossier de crédit : « Si vous vous comportez de façon malhonnête, vous devez en payer les conséquences. » Pour les citoyens honnêtes, aucun obstacle. Pour les autres, l’épée de Damoclès d’un mauvais score. Booster sa note sociale L’application Alipay sait que dans l’après-midi du 26 août à 13 heures, j’ai loué une bicyclette de marque Ofo aux abords de l’ancienne concession française de Shanghai et que je me suis dirigée vers le nord, stationnant mon vélo devant le temple de Jing’an. Elle sait qu’à 13h24, j’ai acheté un casse-croûte dans le centre commercial voisin du temple. Elle sait que j’ai ensuite emprunté un véhicule avec chauffeur de la société Didi à destination d’un quartier au nord-ouest. Elle sait que j’en suis descendue à 15h11 et que je suis entrée dans un supermarché, et elle sait aussi qu’à 15h36 j’y ai acheté des bananes, du fromage et des crackers – parce que le propriétaire du supermarché est Alibaba et qu’à la caisse ne sont acceptés que les paiements par Alipay. Elle sait que j’ai ensuite pris un taxi et que je suis arrivée à destination à 16h01. Elle connaît le numéro d’identification de mon taxi. Elle sait qu’à 16h19, j’ai payé 8 dollars pour une livraison d’Amazon. Suivent trois heures bénies – dont une passée dans la piscine – pendant lesquelles Alipay ne sait pas où je suis. Après quoi, elle sait que j’ai loué une autre bicyclette Ofo devant un hôtel du centre de Shanghai, pédalé pendant 10 minutes et qu’à 19h11, je l’ai garée devant un restaurant connu. Étant donné que Ant Financial est un partenaire stratégique d’Ofo, il est possible qu’Alipay connaisse exactement le chemin que j’ai emprunté. L’algorithme qui établit ma cote de crédit Zhima est un secret d’entreprise. Ant Financial a rendu publiques les cinq grandes catégories de données qui informent un score, mais ne permet pas d’en savoir plus sur la façon dont ces ingrédients sont cuisinés. Comme tous les systèmes classiques de pointage de crédit, Zhima Credit surveille mon historique de dépenses et vérifie si j’ai remboursé mes prêts. Mais en ce qui concerne d’autres critères, on est dans l’arbitraire le plus total, voire pire. Une catégorie baptisée « Connections » prend en compte le crédit de mes contacts sur le réseau social d’Alipay. D’autres caractéristiques prises en considération sont le type de véhicule que je conduis, mon lieu de travail et les établissements scolaires que j’ai fréquentés. La catégorie « Comportement » se penche sur les nuances de mon existence de consommatrice, ciblant les actions censées correspondre à un crédit positif. Peu de temps après le lancement de Zhima Credit, son directeur du développement technologique, Li Yingyun, déclarait au magazine chinois Caixin que des habitudes de dépenses telles que l’achat de couches pour bébé étaient susceptibles d’augmenter votre score, tandis que jouer à des jeux vidéo pouvait le faire diminuer. Sur les réseaux sociaux, d’aucuns escomptent que le fait de contribuer à une œuvre de bienfaisance, si possible grâce au service de donation intégré d’Alipay, augmentera votre crédit. Sauf que je ne sais pas trop si les 3 dollars dont j’ai fait don à un organisme qui alimente des oursons bruns seront interprétés comme de la générosité ou de la mesquinerie. J’ai donc commencé à surveiller mon score de façon obsessionnelle, mais comme les cotes de crédit ne sont réévaluées que sur une base mensuelle, le chiffre n’évoluait pas. Chaque fois que j’ouvrais l’application, j’étais confrontée à un écran de couleur orange qui n’avait rien de rassurant. Au premier plan, il y avait un cadran en forme de demi-cercle qui signalait que je n’avais atteint qu’un quart de mon potentiel. Un article du portail Sohu.com m’expliquait que mon score m’assignait à la catégorie des « gens ordinaires ». « Niveau culturel peu élevé. Retraité ou à la veille de la retraite », commentait cette page. En Chine, où de nombreuses personnes âgées ont perdu plusieurs années d’éducation pendant la Révolution culturelle, ce n’est pas un compliment. À en croire Sohu, seulement 5% de la population avait un score moins élevé que le mien. Un beau matin, préoccupée de savoir si je pouvais faire quelque chose pour améliorer mon score, j’empruntai un taxi en direction du centre de Shanghai afin de me rendre dans un centre commercial haut de gamme à ciel ouvert. J’y avais rendez-vous avec Chen Chen, une illustratrice âgée de trente ans qui avait signalé à un ami commun sur WeChat qu’elle bénéficiait d’une « excellente » notation sur Zhima Credit. Je voulais donc lui demander conseil. Munies d’une tasse de café, nous nous sommes installées sur une aire de restauration en plein air. Chen portait une chemise ouverte sur un T-shirt blanc et un slim. Ses cheveux étaient teints en blond et elle arborait un fard à paupières à paillettes. Son score Zhima Credit était de 710 points et l’écran de son application affichait un bleu ciel rassérénant. Elle m’expliqua comment booster mon score : « Ils vont vérifier quel genre de personnes tu fréquentes. Si tes amis sont tous bien notés, c’est bon pour toi. Si tu as des amis qui ont un mauvais score, c’est embêtant. » Une fois inscrite sur Alipay, j’avais fait des demandes d’amis à tous mes contacts téléphoniques. Seules six personnes avaient accepté. Un de mes nouveaux amis Alipay était quelqu’un à qui j’avais donné des leçons d’anglais, probablement la personne la plus riche que je connaisse à Shanghai. Il possédait plusieurs entreprises, une pléthore de voitures et une grande villa dans un quartier chic. Mais j’avais aussi sur ma liste d’amis ma vieille couturière qui occupait, avec toute sa famille, une seule pièce dans un immeuble délabré, avec des piles de tissu bouchant la vue des fenêtres. Le score de ma couturière – et son impact sur le mien – allait-il annuler celui de l’homme d’affaires ? Et moi-même, n’allai-je pas porter préjudice à leurs notations respectives ? Chen m’expliqua qu’elle connaissait les scores de ses amis proches mais pas ceux de ses simples connaissances ou de ses collègues de travail. Il existe des forums de discussion où les personnes relativement bien notées cherchent à faire connaissance avec d’autres personnes au score élevé, vraisemblablement dans le but d’améliorer leur propre notation. Mais en général, les gens se fient simplement à leur intuition pour savoir qui parmi leurs contacts est susceptible d’être bien noté et qui il vaut mieux éliminer de leur liste d’amis. Afin de me rassurer, Chen m’expliqua que les utilisateurs ayant son type de profil n’avaient pas encore pris la décision d’exclure les gens comme moi de leur réseau. Zhima Credit était une application encore toute récente et si l’une de vos connaissances avait un score médiocre, cela pouvait encore s’expliquer charitablement par le fait « qu’elle ne l’utilisait pas depuis assez longtemps ». Hiérarchisation des citoyens et contrôle social Si l’on cherche à comprendre la séduction qu’exerce ce type d’ingénierie sociale sur les dirigeants chinois, il faut remonter à plusieurs décennies, bien avant l’émergence des applications et du big data. Dans les années postérieures à la révolution communiste de 1949, le gouvernement affecta l’ensemble de la population à des unités de travail locales qui fonctionnaient de fait comme des sites de surveillance et de contrôle. Tout le monde espionnait ses voisins tandis que chacun faisait son possible afin d’éviter les mauvais points sur son dang’an, son dossier officiel. Mais le maintien de ce système exigeait de la part de l’État un gigantesque effort de vigilance. Lorsque les réformes économiques des années 1980 incitèrent des millions de personnes à quitter leurs villages et à émigrer en ville, le système des unités de travail s’effondra. Cette migration eut également un effet secondaire : les villes se remplirent d’étrangers et de pianzi. Il ne fallut pas longtemps aux autorités gouvernementales avant de commencer à penser à « ludifier » le comportement social des citoyens. Comme l’explique Rogier Creemers, spécialiste du droit chinois à l’Institut d’études régionales de Leyde, aux Pays-Bas : « Les dirigeants chinois se rendirent compte que s’ils souhaitaient avoir un système de marché fonctionnant de façon autonome, il leur fallait aussi des systèmes de crédit fonctionnant de façon autonome. » À la fin des années 1990, un groupe de travail d’un institut de l’Académie chinoise des sciences élabora les concepts fondamentaux du système de crédit social. Mais à l’époque, la technologie n’était pas assez avancée pour satisfaire les grands desseins politiques du Parti communiste. Il y a environ une dizaine d’années, j’ai passé quelques semaines à Suining, une préfecture majoritairement rurale de la province de Jiangsu, près de Shanghai. À ce moment-là, les autorités locales ne faisaient pas dans la subtilité. Lorsqu’il s’agissait de sévir contre les conducteurs qui brûlaient des feux rouges, elles exhortaient les citoyens à prendre des photos des contrevenants afin de pouvoir les diffuser sur la chaîne de télévision locale. Mais en 2010, Suining devint l’une des premières collectivités locales du pays à tester un système de crédit social. Les fonctionnaires commencèrent à évaluer les résidents en fonction de divers critères, dont le niveau de scolarité, le comportement en ligne et le respect du code de la route. On attribua à chacun des 1,1 million d’habitants de Suining âgés de plus de 14 ans un score initial de 1000 points, qui était révisé à la hausse ou à la baisse en fonction de leur comportement. Si vous étiez en charge de personnes âgées membres de votre famille, vous gagniez 50 points. Venir en aide aux pauvres valait 10 points. Venir en aide aux pauvres de telle sorte que votre action était mentionnée dans les médias vous rapportait 15 points. Une condamnation pour conduite en état d’ivresse se traduisait par une perte de 50 points, tout comme une tentative de corruption d’un fonctionnaire. Une fois son score établi, chaque citoyen se voyait attribuer une notation globale : A, B, C ou D. Les citoyens de catégorie A étaient prioritaires en matière d’accès aux établissements scolaires et aux emplois, tandis que les membres de la catégorie D se voyaient refuser toute une série de licences et de permis, ainsi que l’accès à certains services sociaux. Le système de Suining était rudimentaire et il suscita durant une brève période un débat national sur les critères censés guider l’évaluation du crédit social. Mais il offrait le terrain d’essai de futures expériences à l’échelle nationale. Et si grossière que fût la notation par lettres, elle était moins grossière que ce qu’elle remplaçait. Avec le système de crédit social de Suining, les autorités passaient à une stratégie de communication plus subtile. Depuis ce projet pilote, plusieurs dizaines de villes ont développé leur propre système. La technologie existante est désormais à la hauteur. Tous ces systèmes seront un jour intégrés à l’échelle nationale au système de crédit social du gouvernement, ce qui obligera ce dernier à résoudre un sacré casse-tête logistique. En vue de l’aider dans cette tâche, le gouvernement a enrôlé Bai du, une grosse entreprise de technologie censée participer à développer la base de données du crédit social chinois d’ici 2020. D’une certaine façon, c’est le secteur privé qui a contribué à faire évoluer l’attitude du Parti à l’égard des technologies numériques. Lorsqu’Internet est arrivé en Chine, faisant irruption dans la vie des gens sous la forme de blogs et de forums de discussion, le Parti l’a d’abord perçu comme une menace. Voilà un espace où les gens pouvaient dire ce qu’ils pensaient, se regrouper, exprimer leurs désaccords. Les dirigeants réagirent à ces aspirations par la censure et d’autres tactiques agressives. Mais grâce à des sociétés comme Ant Financial, les autorités ont fini par comprendre l’utilité des technologies numériques pour collecter et diffuser l’information. Au lieu de simplement réagir au contenu en interdisant certains termes de recherche ou en fermant des sites Web, le gouvernement collabore désormais avec le secteur privé dans le domaine des technologies de reconnaissance faciale et vocale ainsi que dans celui de la recherche sur l’intelligence artificielle. En 2015, quelques mois après le lancement de Zhima Credit, le fondateur d’Alibaba, Jack Ma, s’est rendu aux États-Unis avec quatorze autres dirigeants d’entreprises dans le cadre de la première visite d’État du président Xi Jinping. À l’instar des patrons de Tencent et de Baidu, Ma siège également au conseil d’administration de l’Internet Society of China (ISC), une organisation paragouvernementale dirigée par le Parti. Ce lien stratégique est cependant délicat à gérer. Ces derniers mois, les régulateurs chinois ont pris des mesures en vue d’exercer un contrôle plus étroit sur les entreprises de technologie. En août 2017, la Banque populaire de Chine a ordonné aux sociétés de paiement en ligne et par téléphone de se connecter à une chambre de compensation du gouvernement, lequel a dès lors eu un accès aux données des transactions. Deux mois plus tard, le Wall Street Journal rapportait que les régulateurs chinois d’Internet envisageaient de prendre une participation de 1% dans les principales sociétés de technologie. On peut envisager un scénario possible de cette forme de partenariat autour du crédit social : la Banque centrale superviserait le développement d’un système d’évaluation global semblable à la notation FICO tout en permettant à des sociétés comme Ant Financial de collecter des données afin d’alimenter cette évaluation. Quelle que soit sa structure définitive, You Xi, l’auteur du livre sur Ant Financial, explique : « Le système de crédit social global sera certainement sous le contrôle du gouvernement. Le gouvernement ne veut pas que l’infrastructure fondamentale du crédit social des citoyens soit entre les mains d’une grande compagnie. » Certains des citoyens chinois qui ont été évalués comme peu fiables ont déjà eu un aperçu des conséquences possibles d’un système unifié. En mai 2017, Liu Hu, un journaliste âgé de 42 ans, ouvrit une application de voyage pour réserver un vol. Lorsqu’il saisit son nom et son numéro de carte d’identité nationale, l’application l’informa que la transaction ne pouvait être conclue parce qu’il figurait sur la liste noire de la Cour populaire suprême. C’est justement cette liste – baptisée « Liste des personnes malhonnêtes » – qui est intégrée à la base de données de Zhima Credit. En 2015, Liu avait été poursuivi pour diffamation par une personne mentionnée dans un de ses articles et un tribunal lui avait ordonné de payer 1350 dollars. Non seulement il avait réglé cette amende, mais il avait envoyé au juge concerné une photo du bordereau de virement bancaire. Ne comprenant pas pourquoi il était encore sur la liste noire, il contacta le juge et comprit alors qu’en effectuant son virement, il s’était trompé de numéro de compte. Il s’empressa de faire à nouveau transférer la somme due, tâchant de s’assurer cette fois que le tribunal l’avait bien reçue. Le juge ne lui répondit pas. Liu n’était pas utilisateur de Zhima Credit, mais il n’avait pu échapper à la liste noire. Il était devenu de fait un citoyen de deuxième classe. Il ne pouvait pratiquement plus voyager, sauf à réserver les sièges les plus inconfortables des trains les plus lents. Il ne pouvait pas s’offrir certains biens de consommation ni se loger dans des hôtels de luxe, encore moins accéder à des prêts bancaires substantiels. Pire, la liste noire était publique. Liu avait déjà fait une année de prison antérieurement pour « fabrication et propagation de rumeurs » après avoir publié un reportage sur les malversations d’un maire adjoint de Chongqing. Comparée à son expérience carcérale, cette nouvelle sanction, plus immatérielle, le laissait presque de marbre : cette fois, on ne l’arrachait pas à sa femme et à sa fille. Ce qui ne l’empêcha pas de se servir de son blog personnel afin d’essayer de susciter la sympathie du juge et de le convaincre de retirer son nom de la liste. En octobre dernier, il y figurait encore : « Il n’y a pratiquement aucune supervision des exécuteurs judiciaires qui gèrent la liste noire. Il y a beaucoup d’erreurs de traitement qui ne sont pas corrigées. » Si Liu avait eu un dossier chez Zhima Credit, ses problèmes auraient été encore plus graves. Étant donné la conception de l’application, une fois que vous êtes sur la liste noire, vous êtes aspiré par une spirale descendante vertigineuse. D’abord, votre score plonge. Ensuite, vos amis apprennent que vous êtes sur la liste noire et, craignant que leur propre score en soit affecté, ils vous éliminent discrètement de leurs contacts. L’algorithme en prend note et votre score s’effondre de plus en plus. La généralisation de la surveillance numérique Peu de temps après mon retour de Chine, Equifax, l’agence étasunienne d’évaluation de crédit, annonça qu’elle avait été piratée par des hackers. Cette intrusion exposa les dossiers de crédit de quelque cent quarante-cinq millions de personnes. Ce fut une dure révélation pour moi comme pour beaucoup d’Américains. Mon numéro de carte de crédit avait été volé quelques semaines plus tôt mais, comme j’étais en voyage à l’étranger, je n’avais pas pris la peine de faire bloquer mon compte. Lorsque j’essayai de le faire après le piratage, cette procédure déjà difficile en temps normal était devenue presque impossible. Le site d’Equifax ne fonctionnait qu’à moitié et ses lignes téléphoniques étaient saturées. Désespérée, je fis appel à une plateforme de suivi de crédit appelée Crédit Karma. En échange des mêmes informations que je cherchais à protéger, elle me communiqua ma cote de crédit auprès de deux des trois principales agences d’évaluation. Mes scores me furent communiqués par le biais d’un cadran similaire à celui de Zhima Credit, avec pratiquement le même code couleur. J’appris ainsi que ma notation avait baissé de plusieurs dizaines de points. Je découvris en outre quatre ou cinq transactions conclues en mon nom et que je ne reconnaissais pas. Désormais, j’étais notée par deux systèmes d’évaluation des deux côtés de l’océan Pacifique. Mais il s’agissait là seulement des notations dont j’avais connaissance. La plupart des Américains sont soumis à des dizaines d’évaluations chiffrées, le plus souvent fondées sur des paramètres comportementaux et démographiques similaires à ceux utilisés par Zhima Crédit. Ces pointages de crédit sont généralement aux mains de sociétés qui nous évaluent sans que nous ne puissions rien y faire. Mais dans nombre de cas, nous sommes des utilisateurs volontaires de ces systèmes de notation. S’il est vrai que le gouvernement des États-Unis n’a pas le pouvoir légal de me contraindre à participer à ce genre d’expérimentation sociale massive, il reste que je cède tous les jours mes données à des entreprises privées. Je leur fais assez confiance pour participer à leurs gigantesques systèmes d’évaluation. Je poste mes réflexions et mes sentiments sur Facebook et laisse une trace de tous mes achats sur Amazon et eBay. Je note mes semblables sur Airbnb et Uber et suis très préoccupée de la façon dont je suis moi-même évaluée. Il n’existe pas encore de super application gouvernementale aux États-Unis et les scores compilés par les courtiers de données servent essentiellement à mieux cibler les messages publicitaires, et non à exercer un contrôle social. Mais grâce à une procédure technologique connue sous le nom de résolution d’identité, les agrégateurs de données peuvent utiliser ce que je laisse derrière moi afin de fusionner les indices me concernant à partir de diverses sources. Est-ce que vous consommez des antidépresseurs ? Est-ce que vous renvoyez fréquemment chez le distributeur les vêtements que vous avez achetés en ligne ? Lorsque vous remplissez un formulaire en ligne, écrivez-vous votre nom en majuscules ? Tel est le type d’informations collectées par les courtiers de données, et l’on pourrait citer bien d’autres exemples. Tout comme en Chine, vous pouvez même être pénalisé pour vos fréquentations. En 2012, Facebook a breveté une méthode d’évaluation de crédit capable de prendre en compte les scores des personnes de votre réseau. Vos amis se voient attribuer un score moyen et si cette moyenne est inférieure à un certain minimum, on peut vous refuser une demande de prêt. Facebook a depuis révisé sa politique afin d’interdire aux prêteurs extérieurs d’utiliser les données de ses plateformes en vue de réguler l’accès au crédit de ses utilisateurs. Mais qu’est-ce qui empêche le géant de la Silicon Valley d’entrer lui-même un jour dans le secteur du crédit ? Interrogé sur le brevet en question, un porte-parole de Facebook a déclaré : «Nous déposons souvent des brevets pour des technologies que nous n’utiliserons jamais et les brevets ne doivent pas être considérés comme une indication de nos projetsfuturs. » Pour Frank Pasquale, spécialiste du big data à la faculté de droit de l’université du Maryland : « On peut parfaitement imaginer un avenir où les gens surveilleront l’évolution de la cote de crédit de leurs amis et où, si elle est en baisse, ils les laisseront tomber de peur d’être eux-mêmes affectés. C’est terrifiant. » Il arrive fréquemment que les courtiers en données soient complètement à côté de la plaque. La société de données client Acxiom, par exemple, qui met en ligne une partie de l’information qu’elle collecte sur le site About-TheData.com, me décrit comme une célibataire n’ayant que le niveau bac et « qui fréquente sans doute les casinos de Las Vegas ». En réalité je suis mariée, j’ai un diplôme de master et je n’ai jamais acheté ne serait-ce qu’un billet de loterie. Mais il est impossible de remettre en question ces évaluations car nous ne sommes jamais informés de leur existence. J’en sais plus sur l’algorithme de Zhima Credit que sur la façon dont je suis notée par les courtiers en données étasuniens. Comme le souligne Pasquale dans son livre The Black Box Society, le système fonctionne essentiellement comme un « miroir sans tain ». Après mon départ de Chine, j’ai repris contact avec Lazarus Liu sur WeChat. Il m’a envoyé une capture d’écran de son score Zhima Credit, qui avait augmenté de 8 points depuis notre rencontre. L’application affichait le commentaire « Fantastique » et la police du texte était passée à l’italique. Nous avons parlé d’une nouvelle fonctionnalité de reconnaissance faciale appelée Smile to Pay. Elle venait d’être introduite par Ant Financial dans un restaurant à thème de Hangzhou appartenant à la chaîne Kentucky Friend Chicken. Les murs du restaurant sont ornés de gigantesques téléphones blancs. Pour commander, il vous suffit d’effleurer du doigt une photo du plat désiré puis d’exposer votre visage au téléphone en saisissant votre numéro de portable afin de confirmer le paiement. Les premiers smartphones avaient éliminé l’usage du portefeuille ; désormais, Smile to Pay élimine le recours au téléphone personnel. Il suffit d’avoir un visage. Liu n’était guère enthousiasmé par Smile to Pay. Si l’on en juge par la page « Affaires gouvernementales » du site Web de Zhima Credit, il semblerait qu’il existe un partenariat entre l’ensemble des collectivités locales chinoises et Ant Financial aux fins d’utilisation des capacités de reconnaissance faciale développées par cette dernière. Mais ce n’est pas cela qui chiffonne Liu. Pendant ses études à l’étranger, il avait testé la fonction Face Unlock d’Android. A plusieurs reprises, son colocataire, qui avait le même type de mâchoire carrée que lui, avait pu déverrouiller son téléphone. « Je trouve que ce n’est pas très sûr, m’écrivit-il. Je voudrais être certain que la technologie est vraiment au point. » Ses derniers mots étaient rédigés en anglais (« the real thing »), comme pour mieux souligner son propos. Tout en discutant avec Liu, j’ai moi aussi ouvert mon application Zhima Credit. Mon score avait augmenté de 4 points. « Vous avez encore une marge de progrès », m’informait-on poliment. Mais, à côté de mon nouveau score de 554 points, je vis s’afficher une petite flèche verte pointant vers le haut. J’étais sur la bonne voie. Mara Hvistendahl, journaliste et écrivaine américaine, elle a vécu à Shanghai pendant huit ans. Article “Inside China’s Vast New Experiment in Social Ranking” paru dans la revue Wired de janvier 2018. Article traduit par Marc Saint-Upéry publié dans La Revue du Crieur n°10, juin 2018.
  2. Vous pouvez également télécharger au format qui vous plaît la traduction complète du texte de Mara Hvistendahl ici : https://archive.org/details/NumSocialRanking/mode/1up LIBRE DE DROIT (voir plus bas et sur la page de téléchargement) Bienvenue dans l’enfer du "social ranking" by Ecran Total Publication date : 2019-04 Usage : Public Domain Mark 1.0 Topics :numérique, Ecran Total, brochure, Chine Collection opensource Language French Brochure Ecran Total n°0 Addeddate 2019-06-05 09:55:39 Identifier NumSocialRanking Identifier-ark ark:/13960/t3812sb82 Ocr ABBYY FineReader 11.0 (Extended OCR) Ppi 300 Scanner Internet Archive HTML5 Uploader 1.6.4
  3. FORUMFR VOUS AVEZ UN PROBLEME AVEC MES REPONSES ? je n'ai jamais traité Répy d'imbécile, c'est sa réponse qui est particulièrement stupide. S'il trouve inintelligent mon océan, s'il est habitué à ce qu'on lui tienne la main et qu'on lui fasse la lecture d'un petit résumé pour qu'il comprenne, CE N'EST PAS MON PROBLEME, plutôt le sien ... Alors vous êtes gentil, vous ne modifiez pas mes textes ni ne supprimez mes réponses si elles n’enfreignent pas les CGU de votre forum. Merci.
  4. Suite au passage du raccourcisseur qui en à même supprimer le nom de l'auteur (comme si on l'avait sonné) retrouvez l'article complet de Mara Hvistendahl "Bienvenue dans l’enfer du social ranking, 2018" ici complet sur un blog qui doit certainement se foutre complètement des droits d'auteurs : https://sniadecki.wordpress.com/2019/06/23/num-socialranking-fr/
  5. Si l'on assemble généralement sur un support que l'on nome « carte mère » un processeur, de la mémoire ram, un périphérique d'entrée et un de sortie, on obtient un ordinateur de base qu'il va falloir encore relier au secteur électrique pour lui insuffler la vie et programmer pour lui expliquer son mode de fonctionnement et les taches que l'on souhaite le voir effectuer. Une foi cet assemblage réalisé, tu as devant toi La Machine rêvée par Turing. Une machine pouvant être re-programmée indéfiniment suivant la taille de sa mémoire afin de réaliser un très grand nombre de travaux différents. L'homme dans sa sagesse absolue guidé de tout temps par ça volonté d'équilibre et d'harmonie y vit la chance de se faire un maximum de pognon et d'assoir sa domination militaire. L'utilisation de la machine fut donc dans un premier temps pour des fins humanitaires genre Hiroshima et ensuite pour ca capacité à affiner ces prévisions statistiques (grand recensement des âmes puis habitudes des âmes et déplacements des âmes, etc.) suivant la somme et la variété des informations collectées et possiblement traitables par un système donné en un temps x. La révolution informatique 2.0 ne réside pas dans l'apparition de la machine ni de sa diffusion ni de la myriade d'applications qui aujourd'hui gèrent même une partie de la partie humaine de notre monde, non, la révolution 2,0 ne vient que de l'affinage de ces prédictibilités liées à sa capacité de traiter un nombre important d'informations et de les ordonnées statistiquement. L'oracle tant attendue du maniement et du contrôle du peuple. Imagine bien cher lecteur que les limites actuelles de La Machine ne sont que nos propres limites. Sa démocratisation esclavagiste envahi et se diffuse. Rappel toi bien que ses plus grandes capacités sont principalement utilisées pour satelliser tout un gros tas de merde sur mars et permettre à n'importe quel emir arabe de choisir la couleur de sa prochaine Ferrari depuis son salon entre deux putes et trois lignes de C pour faire comme au garage … car si cette info est pour toi d'ordre profane bien plus que d'ordre esthétique, une Ferrari c'est rouge point. N'importe quel imbécile sais ça … elle est en réalité d'ordre sociétal et monétaire, c'est une info mercantile. Le pouvoir, le contrôle, le commerce … Edouard Snowden en parle tellement mieux que moi. Je digresse … (et digresse ça fait beaucoup). Les vidéo qui suivent nous rappellent à minima pourquoi il devient urgent et important de ne pas diffuser ces données n'importe comment et à n'importe qui, bon visionnage. Le texte (terrifiant) est ce vers quoi cette société de contrôle nous amène. Bonne lecture. Suite de l'article: Article “Inside China’s Vast New Experiment in Social Ranking” paru dans la revue Wired de janvier 2018. Article traduit par Marc Saint-Upéry publié dans La Revue du Crieur n°10, juin 2018.
  6. Nous avons donc une remise en forme 2.0 d'un combat d'arrière garde qui chéri la diversité pour mieux nous faire oublier l'égalité (économique dans un monde fini). Un conseil si je puis, avant de vous lancer dans une lecture pro féministe ou pro mgtow, demandez-vous toujours si cela se rapporte à la lutte des classes car jusqu'à la mort certaine du capitalisme, c'est la seule (lutte) qui "compte" vraiment. Tous les ouvrages de Marx sont de nos jours facilement trouvables sinon d'être accessibles ... Le Manifeste est un bon départ. Bonsoir
  7. Donc résumons-nous : Mais bon, même si le sujet est important il ne doit pas cacher la forêt ... Un peu de lecture sur la forêt Critique du livre de Walter Benn Michaels - « La diversité contre l'égalité » par Gille d'Elia. Comment nous avons appris à chérir l'identité pour ignorer l'égalité « Nous appelons à dépasser les enjeux sectoriels, et à se consacrer en priorité aux causes politiques des injustices et des conflits sociaux, et non plus seulement à leurs conséquences, sachant que le fascisme se nourrit toujours du racisme, de l'intolérance et de la guerre, qui eux-mêmes se nourrissent des injustices sociales. » Lorsque, en 2004, les vétérans de la Résistance ont lancé leur fameux appel, ils insistaient sur cette idée simple : toutes les injustices se nourrissent d'une injustice première, l'inégalité économique ; le racisme, l'intolérance et les discriminations ne sont pas des causes mais des conséquences. Et l'une des manœuvres les plus subtiles du néolibéralisme est de promouvoir une multitude de causes diverses pour mieux défaire ce qui était le fondement de toutes les luttes sociales. C'est ce danger qu'analyse l'auteur américain Walter Benn Michaels dans son essai : « La diversité contre l'égalité. » Ce n'est pas parce que certains pensaient que les Noirs africains étaient « inférieurs » qu'ils furent réduits en esclavage, mais bien parce qu'il fallait trouver des esclaves pour servir de main d'œuvre à bon marché que l'on a ensuite essayé de justifier cette injustice sociale en théorisant sur les « races » et leurs hiérarchies. Ce n'est pas, comme Aimé Césaire y avait insisté dans son « Discours sur le colonialisme », parce qu'il fallait « civiliser » tel ou tel peuple que s'étendit la colonisation, c'est parce qu'il fallait l'exploiter. Inutile de multiplier les exemples ; rappeler tout cela revient à jongler avec des évidences. Pourtant, rien n'est parfois plus difficile à prouver que les évidences, et c'est pourquoi le livre de Walter Benn Michaels est avant tout un livre de logique. Déterminer la priorité entre la lutte contre les injustices sociales et la lutte contre, par exemple, le racisme ou les discriminations de toutes sortes n'est pas forcément un problème d'engagement ou de choix dicté par la sensibilité personnelle, mais peut s'avérer être d'abord, comme nous allons le voir, une affaire de probité intellectuelle. Michaels commence par constater que « la volonté d'en finir avec le racisme et le sexisme s'est révélée tout à fait compatible avec le libéralisme économique, alors que la volonté de réduire ( a fortiori de combler ) le fossé entre les riches et les pauvres ne l'est pas. » Il est donc tout à fait possible de lutter contre le racisme sans pour autant lutter contre les injustices sociales ; tandis qu'il est impossible de lutter contre les injustices sociales sans lutter, du même coup, contre le racisme. Cette prémisse devrait logiquement entraîner un mouvement des luttes vers leur fondement, et cette convergence devrait rendre toujours plus forte et plus ample la revendication à l'égalité économique. Pourtant, c'est exactement le contraire qui se produit : plus les luttes se multiplient et se sectorisent, plus elles deviennent concurrentes. Et si ces luttes s'accommodent fort bien du libéralisme, et même ont besoin du libéralisme pour prospérer en tant que revendications autonomes c'est que leur « conception de la justice sociale repose elle-même sur une conception néo-libérale (...) Exprimer ses regrets pour l'esclavage, le colonialisme, la Shoah, manifester son respect pour les gens, pour leur culture, leur histoire, leur sexualité, leurs goûts vestimentaires, et ainsi de suite , tout cela revient bien moins cher que de leur verser un salaire décent. » Comment les luttes pour la diversité et les identités des dominés collaborent avec le néolibéralisme ? D'abord en proliférant dans son cadre idéologique, ensuite en se détachant de la revendication égalitaire, enfin en allant jusqu'à escamoter cette aspiration première. C'est parce qu'il n'en fut pas toujours ainsi, et que ces luttes, qui étaient à l'origine sociales, ont évoluées peu à peu dans la dénégation de leur fondement commun que Walter Benn Michaels rappelle qu'un militantcivique comme Bobby Seale, cofondateur du Black Panther Party, pouvait encore déclarer, à la fin des années 1960 : « Ceux qui espèrent obscurcir notre combat en insistant sur les différences ethniques aident au maintien de l'exploitation des masses, c'est-à-dire des Blancs pauvres, des Noirs pauvres, des Hispaniques, Indiens, Chinois et Japonais pauvres, bref, de l'ensemble des travailleurs. » Pour Seale, les choses étaient claires : « Nous ne combattrons pas l'exploitation capitaliste par un capitalisme noir. Nous combattrons le capitalisme par le socialisme. » Des adversaires politiques : voilà ce qu'étaient, pour Bobby Seale, les militants qui séparaient la lutte des Noirs de la lutte pour le socialisme ; adversaires politiques, ils l'étaient aussi pour Angela Davis, qui écrivait en 1975 que « la lutte de libération des Noirs doit s'insérer dans le mouvement révolutionnaire dont le socialisme constitue l'horizon » [1]. Pourtant, les militants de la cause noire qui ne se souciaient pas de socialisme auraient pu au moins apparaître à Bobby Seale ou à Angela Davis comme des alliés objectifs. Mais c'est encore par une raison logique qu'ils sont accusés d'« obscurcir le combat ». Si les discriminations sont d'abord le produit de l'injustice sociale, toute conquête contre les discriminations qui se fait aux dépens de la lutte contre l'inégalité économique est une conquête précaire et contre-productive : car en contribuant à accroître les inégalités, elle se soldera inévitablement par un nouveau racisme et un accroissement de l'intolérance. Admettons cependant que, dans un contexte social encore relativement calme, il puisse exister une forme de « racisme positif », qui se traduise par une revendication des identités : le caractère de ce racisme est qu'à défaut de s'appliquer à « l'autre », il se trouve désormais appliqué fièrement à soi- même. Il est pourtant hasardeux de croire en un racisme véritablement positif, et il y a de grands risques pour que cette valorisation systématique des différences ne finisse par reprendre, en période plus agitée, la forme brutale du racisme habituel. Pour Walter Benn Michaels, ce nouveau racisme, loin de n'être aujourd'hui qu'une menace, est précisément à l'oeuvre dans les différentes luttes pour la diversité, et se nourrit d'une dénégation de la question sociale : « on n'a délaissé la race comme entité biologique que pour la réinventer comme entité sociale ou culturelle. Et la notion même d'identité c'est-à-dire ce dont la diversité fait la diversité découle précisément de cette réinvention. Or, si les races n'existent pas et si, comme nous le montrerons par la suite, les cultures par lesquelles nous avons tenté de les remplacer n'existent pas vraiment non plus, pourquoi nous accrochons-nous avec tant de détermination à la conviction qu'elles existent ? Parce que nous préférons l'idée d'égalité culturelle à celle d'égalité économique. Et que nous préférons de beaucoup l'idée de « guerre des cultures » à celle de « luttes de classes ». C'est pourquoi nombre de militants politiques luttent aujourd'hui à contre-sens en sur-affirmant des identités qui non seulement seront, au premier véritable malaise social, le prétexte de discriminations accrues mais précipitent, de surcroît, ce futur malaise social en veillant à la dénégation de la lutte des classes. Pour comprendre leurs motivations, peut-être faut-il faire un détour par la psychologie. Et poser une question délicate : doit-on élaborer la théorie de son combat avec sa rancur de dominé, ou bien avec des moyens critiques plus appropriés ? Michaels, sans l'écrire explicitement, connaît la réalité de ce dilemme et l'évoque en s'appuyant sur un roman de Leslie Marmon Silko intitulé Almanac of the Dead. Dans ce récit, un communiste cubain finit par être exécuté par les Indiens d'Amérique à cause de son indifférence à leur histoire : « le Cubain passe son temps à leur expliquer qu'ils sont exploités et qu'ils devraient entrer en lutte contre le capitalisme ; les Indiens passent leur temps à lui expliquer que ce contre quoi ils veulent lutter, c'est le peuple blanc. Quand le marxiste se lance une fois de trop dans une diatribe sur les méfaits de la propriété privée, refusant de se taire pour les écouter lui parler de leur héritage (les massacres, les spoliations, l'assimilation forcée), ils le pendent pour « crimes contre leur histoire ». Ce qui définit le marxiste, ce sont ses convictions ; ce qui définit les Indiens, c'est leur identité. » On pourrait ajouter que ce qui définit le comportement du Cubain, c'est de placer une réflexion critique au cur de son action, tandis que ses bourreaux veulent d'abord lutter avec leur colère, et, plutôt que d'avancer vers leur émancipation, préfèrent la sacrifier pour prendre une revanche éphémère etlocale sur l'Histoire. Dans le N°8 du journal « L'Indigène », édité par le Mouvement des Indigènes de la République, un article raille un dessin publié par le journal de critique sociale « Le Plan B ». Sur ce dessin, qui aurait pu être une illustration de l'essai de Michaels, on pouvait voir une petite barque avec, d'un côté, deux prolétaires, un Noir et un Blanc, et de l'autre, deux bourgeois, également un Noir et un Blanc. Les deux bourgeois ordonnant de concert aux deux prolétaires : « Bon, les gars ! Trêve de blabla sur le racisme... faudrait peut-être penser à ramer un peu !! ». Le journal « L'Indigène », commentant ce dessin écrivait : « Il n'y aurait donc qu'un seul rapport de domination, celui opposant les bourgeois aux prolos. Ce que ne montre pas en effet ce dessin, c'est que si les deux bourgeois ont besoin de jeter à l'eau l'un des passagers, ils choisiront d'abord le prolo noir ». Il est très maladroit d'affirmer cela, puisqu'il est à peu près certain qu'obéissant à la logique économique qui fait leur fortune, nos deux bourgeois jetteront d'abord à l'eau celui des deux prolos qui est le moins rentable, sans trop se soucier de sa couleur. Dans la même nébuleuse, seul contre toutes les innombrables études qui constatent un creusement accéléré des inégalités au sein de toute la population, Sadri Khiari, l'un des fondateurs du Mouvement des Indigènes, écrivait récemment que « le développement de rapports d'égalité à l'intérieur de la communauté blanche a favorisé la cristallisation de rapports sociaux spécifiquement raciaux. » [2] Pourtant, ces conclusions, fussent-elles délirantes, ne sont pas forcément de mauvaise foi, mais naissent probablement d'une légitime colère qui paralyse le raisonnement de leurs auteurs. Il n'est guère nécessaire de commenter l'assertion surréaliste selon laquelle nous habiterions un monde dans lequel les Blancs entretiendraient des rapports d'égalité. Quant au dessin publié dans « Le Plan B », il était justement inséré dans un dossier consacré à replacer la question sociale au cur des actions militantes [3]. Cependant, un peu comme les Indiens d'Amérique du roman évoqué par Michaels, certains se cabrent contre ce discours et faute de pouvoir pendre le dessinateur du Plan B pour « crime contre l'histoire indigène », on guillotine au moins la rigueur intellectuelle qui devrait pourtant être à la base des stratégies de luttes. Ces exemples montrent bien quelle est l'alternative : soit le problème que les dominés ont à résoudre est un problème politique, auquel cas toute leur honnêteté intellectuelle est requise pour pouvoir penser ce problème politique avec lucidité et efficacité. Soit c'est un problème psychologique : il s'agit avant tout de prendre une revanche sur les dominants et tous les coups sont permis. Ce phénomène, loin de se limiter à des mouvements communautaires, irrigue une immense partie des théories qui se veulent progressistes. L'une des figures majeures du féminisme, la sociologue Christine Delphy, a récemment publié un livre, « Classer, dominer » [4], dans lequel elle écrit : « Trente ans après la renaissance du mouvement féministe dans le monde entier, alors qu'il existait déjà dans toutes les langues ou presque, une somme impressionnante d'ouvrages et d'articles féministes analysant l'oppression des femmes, Pierre Bourdieu, dans La domination masculine, prétendait que les femmes étaient si aliénées, justement par leur situation de dominées, qu'elles ne pouvaient pas la penser. Lui en revanche pouvait la penser. Pourquoi ? Parce qu'il était, ou se voyait comme, impartial, neutre en somme. Pas partie prenante de l'oppression des femmes, qu'il appelait pourtant « domination masculine ». N'aurait-il pas dû comprendre que faisant partie du groupe des hommes, il ne pouvait être impartial ? » Cette argumentation, très convaincante à première vue, souffre pourtant de quelques défauts : d'abord, elle trahit le texte évoqué [5], et elle ignore les bases mêmes de la recherche scientifique en sociologie, ce qui, émanant d'une directrice de recherche émérite au CNRS, est pour le moins embarrassant. En effet, ce que Pierre Bourdieu n'a cessé de dire, et c'est la base de son travail de sociologue, c'est qu'il est possible à toute personne de penser son aliénation à condition de l'objectiver, pour travailler en ayant conscience de cette double représentation : la subjective et l'objective. Il s'agit donc d'abord de prendre conscience de la position que l'on occupe dans l'espace social (et qui peut êtreune représentation de dominant ou de dominé), et de garder à l'esprit cette représentation pour s'en distancier et la penser objectivement. C'est d'une dialectique entre ces deux représentations que peut se former une analyse scientifique qui, sans nier la condition aliénée de celui qui la pense, lui accorde aussi la possibilité d'une compréhension objective de ce qui fait son aliénation. Dans cette double perspective, l'agent socialement déterminé a une chance de devenir un sujet libre de forger des représentations qui l'émancipent à la fois du point de vue que son dominant a sur lui et du propre point de vue qu'il a sur lui-même en tant que dominé. [6] C'est dans cette optique que Pierre Bourdieu a pu écrire que « le meilleur des mouvements politiques est voué à faire de la mauvaise science et, à terme, de la mauvaise politique, s'il ne parvient pas à convertir ses dispositions subversives en inspiration critique et d'abord de lui- même. » [7] On voit bien, dès lors, pourquoi l'attaque de Christine Delphy est de mauvaise foi. Là où Pierre Bourdieu disait que les femmes ne pouvaient penser leur domination uniquement depuis leur point de vue subjectif de dominées et qu'elles devaient y ajouter une représentation objective, Delphy feint de comprendre que Bourdieu aurait dénié aux femmes la possibilité même de penser leur aliénation. Mais ces propos de Christine Delphy méritent d'être relevés car ils sont symptomatiques d'un vice méthodologique qui consiste à amalgamer la théorie de l'auto- émancipation avec la ghettoïsation du travail critique [8]. Ce problème, qui se pose à tout savant, se pose également à tout militant de toute cause : lutter contre la domination qu'il subit en élaborant des outils critiques adéquats et rationnels, ou bien perpétuer cette domination malgré lui en construisant un pastiche de théorie dont le fondement revanchard déprave toutes les conclusions. Il nous semble que la réponse par la diversité sociale au problème de l'égalité sociale procède justement de cette méthode de réflexion dégradée. Ainsi, si la même Christine Delphy a raison de rappeler que « les violences masculines dans le cadre du mariage, ou du concubinage, ou de folles passions, sont la première cause de mortalité des femmes entre 18 et 44 ans avant le cancer et les accidents de la route au plan mondial » [9], elle a tort d'éluder cette donnée justement rapportée par Walter Benn Michaels dans son ouvrage : les femmes appartenant aux ménages à plus faibles revenus sont statistiquement sept fois plus souvent victimes de violences conjugales que les femmes des ménages à plus hauts revenus. « Dès lors, l'insistance à présenter la violence conjugale comme un phénomène touchant toutes les classes sociales sans distinction ne fait que masquer la réalité, qui est que la grande majorité des victimes sont pauvres et que la violence conjugale est avant tout un crime de pauvreté. » Et, ajoute Michaels, « en déconnectant la question de violence conjugale de celle des classes sociales, nous perdons de vue que le problème a partie liée avec l'inégalité économique. Et que dans une société qui aurait réduit la pauvreté, la violence conjugale diminuerait elle aussi. Résultat : nous faisons d'un problème dans lequel le statut économique des personnes joue un rôle prépondérant une question exclusive de relation entre les sexes. » Enfin, dernier détail qui a son importance : le choix de l'attaque. Il n'est sans doute pas innocent que ce soit justement Pierre Bourdieu que Christine Delphy choisisse de calomnier, et qu'elle soit prête pour cela à sacrifier l'intégrité intellectuelle qu'exige son statut de savante appointée par l'État. Car Pierre Bourdieu, qui voyait dans un grand mouvement social européen le moyen de lutter notamment contre les discriminations racistes ou sexistes est la victime toute désignée de ces pleutres attaques, et il ne faudra guère s'étonner si, dans un avenir proche, le tir ouvert à l'extrême- gauche contre Bourdieu par Christine Delphy devenait un exercice obligé pour la plupart des discours qui visent à remplacer la lutte des classes par la lutte des « races ». Et l'on ne s'étonnera pas plus qu'avec un sésame idéologique aussi efficace que cette lutte des « races », le néolibéralisme puisse compter sur des armées de militants pseudo-progressistes pour y modéliser toutes leurs revendications, au point de faire éclater la lutte des classes jusqu'à la dissoudre. C'est qu'accomplir le tour de force de conserver la singularité de chaque lutte tout en la faisant converger dans un combat contre les inégalités suppose un projet politique fort. Tellement fort et radical qu'ilnécessiterait peut-être une intégration de toutes les revendications et une assimilation de tous à un seul projet de société. « Assimilation », « intégration » : les mots qui fâchent sont lâchés. L'auteur de ces lignes, ne souhaitait pas, en bon libertaire, que ses enfants soient scolarisés, afin de leur donner une éducation libre. Or Ségolène Royal avait annoncée, si elle était élue, qu'il serait impossible d'éduquer nos enfants à la maison, et que leur présence dans les établissements scolaires deviendrait obligatoire. Le même auteur de ces lignes, qui vit assez humblement des revenus de travaux de secrétariat, devait auparavant passer par une société de portage salarial qui lui permettait de facturer ses prestations à ses clients, laquelle société lui prélevait, pour ce service, la moitié de ses revenus. Mais depuis que le gouvernement de droite a voté la loi sur le statut d'auto- entrepreneur, les fins de mois sont moins difficiles. Il n'ignore pas que ce statut d'auto-entrepreneur est l'une des tactiques par lesquelles on détruit le code du travail, que cette loi ne fera, finalement, que précariser la classe populaire à laquelle il appartient, et il condamne cette initiative. Mais, en attendant, il en profite. Ce n'est pourtant guère avec ces quelques revenus supplémentaires qu'il aurait pu s'occuper lui-même de créer "l'école à la maison" dont il avait rêvé pour ses enfants. Alors il a cherché une école alternative. Et là, heureusement que la droite avait assouplie la carte scolaire, car cette école se trouvait loin de chez lui. Ce qui ne l'empêche pas, en bon gauchiste, de déplorer l'assouplissement de la carte scolaire, et plus généralement, de redouter que Nicolas Sarkozy soit réélu en 2012. Ces dilemmes lui ont en tout cas permis de former peu à peu une hypothèse sur ce que signifiait vraiment l'élection de Nicolas Sarkozy. Comme beaucoup, il avait d'abord pensé que cette élection relevait de quelque vieux réflexe "pétainiste" ; et tous les discours de gauche ne faisaient que conforter ce sentiment, tellement évident qu'il avait permis à un réfléchisseur douteux comme Alain Badiou d'en faire un best-seller. Mais cette interprétation, pour séduisante qu'elle fut, s'avérait finalement bien faite pour à la fois rassurer la « droite de droite » et tromper la « gauche de gauche ». Car ce dont Sarkozy est vraiment le nom, c'est de la stérilisation de tout projet commun de société. Et sans projet commun, pas de combat possible contre les inégalités économiques. C'est qu'un projet commun ne va pas sans quelques sacrifices, qui sont justement le prix à payer pour une société plus juste. Mais quel intérêt avons-nous à faire ces sacrifices s'ils ne sont plus motivés par la perspective d'une société plus juste ? Aucun. Nicolas Sarkozy est bien plus le soldeur de la république qu'une graine de dictateur ; c'est l'homme qui a dit en substance aux français : comparez ce que vous coûte l'idéal républicain, et ce qu'il vous rapporte. Qu'avez-vous à faire d'un idéal qui vous demande de sacrifier à sa lubie égalitaire et fraternelle vos libertés de croyances, de religions, vos cultures, vos murs, vos identités ? Ne voyez- vous pas que ce projet de République a échoué ? Dès lors, pourquoi devrions-nous faire tant de concessions à un projet avorté ? Ne gardons de la République que le folklore (et c'est là que la création d'un « Ministère de l'identité nationale » prend tout son sens) et que chacun fasse ce que bon lui semble sans s'encombrer de ces vieilles chimères, en échange de quoi l'idéal républicain ne viendra plus vous demander des comptes. Dans un discours prononcé en décembre dernier [10], Houria Bouteldja, porte-parole des Indigènes de la République déclarait : « Nous allons construire un parti pour résister à l'intégration par l'oubli, un parti pour maintenir vivantes nos cultures et nos croyances, ce sera ça ou notre disparition morale et collective, ce sera ça ou la perte de nos histoires et de nos identités (...) Notre parti refusera toutes ces injonctions contradictoires par lesquelles on nous piège. Nous refuserons d'avoir à choisir entre cette vie moderne et nos cultures, entre cette vie moderne et la foi. » Nicolas Sarkozy est l'homme qui lui répond : D'accord ! Tout le monde y gagne, et c'est bon pour les affaires. C'est cette alliance sourde et ambigüe que Walter Benn Michaels a parfaitement saisie : « En fait, à mesure que la question de l'identité nationale affermit son emprise sur la vie intellectuelle française qu'on la promeuve (le président de la République) ou qu'on la combatte (les Indigènes de la République) , on s'aperçoit que sa fonction principale consiste à faciliter, en le masquant, l'accroissement des inégalités qui caractérise le néolibéralisme à travers lemonde », avant d'ajouter : « Dès lors, les Indigènes ont besoin de leurs Finkielkrauts et les Finkielkrauts de leurs Indigènes, et le néolibéralisme a besoin des deux à la fois pour qu'en France, comme aux Etats-Unis, les riches puissent continuer à s'enrichir et les pauvres à s'appauvrir. » Le sarkozysme n'est donc certainement pas un « pétainisme transcendantal » mais bien plutôt un renoncement à un projet politique commun, renoncement qui, dans un sens, arrange aujourd'hui tout le monde. C'est sans doute pourquoi sa victoire la plus originale est d'avoir contribué à forger une extrême-gauche néolibérale. En voici l'une des manifestations : une publication assez connue sur Internet, « Les mots sont importants », et plutôt classée très à gauche, publiait, il y a un an, un article de Nellie Dupont et Sylvie Tissot [11] dans lequel on pouvait lire : « Ah, qu'est-ce qu'on est bien en France quand on est une femme ! Ressentir le plaisir divin de nager dans le bonheur de la communauté d'intérêts, de plaisirs et de goûts d'une foule de citoyens et citoyennes, consciente et soucieuse qu'à chaque brasse, on nage dans la plénitude de l'égalité et de la fraternité républicaines (...) Quels que soient votre âge, votre condition, votre orientation sexuelle, la complexité du rapport à votre corps et bien sûr vos croyances ou valeurs, si vous voulez nager en France, à Sarcelles, Garges, Verpillière ou Mons-en-Baroeul : il va falloir vous jeter dans le bain républicain ou rester dans votre baignoire. Car, de gré ou de force vous serez toutes traitées à égalité avec les mecs, ce qui veut dire avec les mecs. Et soyez-en assurées : ils surveillent. Vous n'êtes pas séduites par ces manières de faire ? Alors faites un tour à Londres et plus précisément à Hampstead Heath, un parc immense avec plusieurs lacs où vous serez loin des polémiques et des mâles défenseurs de vos libertés. Il y a là un lac pour les hommes, un pour les femmes, un autre mixte et un autre pour les chiens, et enfin un pour les grands et moins grands qui veulent jouer avec leur bateau à moteur modèle réduit. » Ce n'est évidemment pas un hasard si cette nouvelle gauche intransigeante est allée chercher le bonheur au paradis européen du libéralisme économique : en Angleterre. Nellie Dupont et Sylvie Tissot ne sont sans doute pas naïves au point d'ignorer qu'il y a un lien fondamental entre l'idéologie libérale du « chacun pour soi » et le fait d'ouvrir des piscines avec « chacun son bassin », que tout se tient et que ce qu'elles présentent ici comme un progrès social particulier n'est en réalité qu'un des effets secondaires d'une régression sociale généralisée. La piscine municipale : le nouveau lieu où convergent désormais toutes les grandes questions politiques françaises. Le même site, « Les mots sont importants », a publié quantité d'articles prenant fait et cause pour le droit au port du voile islamique, au point que certains sites gauchistes relativement connus, ont fini par « craquer » et publier des réponses, comme celle récemment signée par C S P et virilement intitulée « Contre le voile. Parce que ça suffit, les conneries » [12] qui a été reprise par des dizaines de sites [13]. Commentant ce genre de débats, Walter Benn Michaels note l'immense atout qu'ils représentent pour le néolibéralisme, puisqu'ils sont une formidable diversion pour faire oublier les questions sociales : « chaque camp a pu s'en donner à cur joie, l'un accusant l'autre de racisme pendant que le second instruisait contre le premier un procès en sexisme « Vous n'êtes contre le port du voile que parce que vous méprisez les droits des musulmans ! » « Vous n'y êtes favorables que parce que vous méprisez les droits des femmes musulmanes ! » Tout comme la polémique autour de la discrimination positive aux Etats-Unis, ce débat était l'archétype de la tempête dans un verre d'eau libéral : il ne sortait à aucun moment de la question de l'identité. » Michaels en conclut que la droite, plutôt que d'être ingrate, devrait au contraire remercier cette gauche qui préfère combattre pour le respect des différences plutôt que pour l'égalité économique, puisque le capitalisme a tout à gagner dans la guerre des cultures et tout à perdre dans la lutte des classes, et finalement « tant que les affrontements concernent l'identité plutôt que la richesse, peu importe à la droite qui les gagne. » Jusqu'à une époque récente, la lutte contre le racisme et les discriminations était fondée sur un dépassement des identités : la logique antiraciste consistait à soutenir que l'important n'était pas d'être noir ou blanc, homme ou femme, etc., mais était justement de ne pas accorder une importance déterminante à ces hasards culturels ou biologiques. Dans un magnifique texte intitulé « La fierté » [14], l'écrivain Jo Ann von Haff s'interroge : « Je me dis que je n'ai pas de raison d'être fière d'être celle qui est sur la carte d'identité. Métisse, africaine, européenne, grande... Dois-je être fière d'être une femme, alors que j'avais cinquante pour cent de chances d'être un homme ? Dois-je être fière de la couleur de ma peau alors que la génétique ne m'a pas demandé mon avis (et puisque je suis métisse, on aurait eu des milliers de résultats) ? Dois-je être fière d'une nationalité que je n'ai pas choisie (je suis née là où ma mère se trouvait) ? (...) Oui, la couleur de notre peau est la première chose que l'autre remarque en nous. Mais elle ne fait pas de nous ce que nous sommes réellement. » Contrairement à la fierté, qui est fondée sur un sentiment de différenciation, voire de domination si elle confine à l'orgueil, la dignité est une qualité liée à l'essence humaine de laquelle chacun peut indifféremment se réclamer. Tant que cette logique est vigoureuse, le mot « identitaires » est un terme quasiment péjoratif pour qualifier les idéologues de l'extrême-droite, toujours « fiers » (d'être français, Blancs, occidentaux, etc.) Mais dans un contexte politico-économique marqué par une régression globale de toutes les conquêtes sociales, il devient de plus en plus difficile à chacun de faire valoir sa dignité, qui finit par céder la place à la fierté, laquelle se revendique au nom de la différence. Ce ne sont certes pas les différences qui font défaut, qu'elles soient collectives (toutes les identités patriotiques, ethniques, religieuses, linguistiques ou culturelles) ou bien individuelles (que l'on soit homme, femme, blanc, noir, homosexuel ou hétérosexuel...) et comme la fierté s'accommode fort bien de reposer indifféremment sur une identité de dominant ou de dominé, les dominés ont fini par affirmer que leur identité était une arme de résistance contre leurs dominants. Par exemple, Houria Bouteldja, pourtant sincèrement engagée dans la lutte contre le racisme, répondait récemment à une interview en ces termes : Algérienne, africaine, musulmane, arabe, berbère d'Algérie, maghrébine, arabo-berbère... En fait, toutes ces identités sont ici associées, mélangées, probablement dans le but de produire une identité « romantique », dont la logique se fonde sur un seul critère : non-Blanc. Mais quelle est la réalité objective de cette identité ? N'est-elle pas surtout destinée à minimiser une véritable appartenance sociale : fille ou fils d'ouvrier, par exemple c'est-à-dire : prolétaire ? Ce montage radiophonique se termine par cette déclaration : « la revendication identitaire quand on est dans une situation de dominé, elle est salutaire ». Pourtant, quelques minutes après ce florilège de fierté identitaire, Houria Bouteldja finit par faire volte-face : Si l'on en croit cette confidence selon laquelle « toutes ces questions d'identité sont des questions d'ados », on voit subitement s'effriter la cohérence du discours tenu précédemment, et il devient difficile d'accorder du crédit à des déclarations auxquelles ne semblent déjà plus croire ceux-là même qui les énoncent. Mais alors, pourquoi s'obstinent-ils à tenir un discours qui les amène finalement à dire une chose et tout aussi bien son contraire dans le quart d'heure qui suit ? Un article publié en 2005 par Pierre Vidal-Naquet et Gilbert Meynier [15] corrobore sur ce point la thèse de Walter Benn Michaels. Nous écrivions plus haut qu'il était délicat d'élaborer une théorie avec sa colère de dominé plutôt qu'avec ses facultés critiques. Vidal-Naquet et Meynier observent que depuis un quart de siècle, dans les pays riches, les discriminés « voient se dérober les moyens de la connaissance et de l'analyse critique de leur situation. Ils souffrent, mais dans le désenchantement et la vacuité du politique. (...) La solution politique ne pourrait, évidemment, être que globale », contrairement aux revendications portées par ceux « qui se font les hérauts des jeunes, discriminés, angoissés et désemparés », mais qui, « ne possédant pas les armes d'une critique adéquate aux vraies raisons qui les font saigner, se réfugient dans une régression qu'ils croient identitaire. » Dans son essai « Du trop de réalité », Annie Le Brun s'inquiétait de toutes les réactions provoquées sous prétexte de redonner à des groupes opprimés leur identité bafouée : « Il serait difficile d'expliquer autrement la haine avec laquelle les tenants antillais de l'identité créole s'en sont récemment pris à la poésie d'Aimé Césaire. Ceux-ci ne lui ont-ils pas fait le grief que le Cahier d'un retour au pays natal pouvait « être le texte de revendication de n'importe quel peuple qui souffre », pour la consternante raison que « si les Québécois l'ont adopté dans les années soixante, c'est qu'il n'était pas profondément marqué par les Antilles. Il a d'ailleurs été traduit en arabe et a rencontré un grand succès auprès des Palestiniens » (Raphaël Confiant) ... En réalité, c'est sa force poétique qu'on lui reproche, bien sûr en ce qu'elle le rend irréductible à la norme identitaire aujourd'hui reconnue et promue de toutes parts. » « C'est cela le plus dangereux, pour ceux de toutes les couleurs qui endossent chaque matin, leur peau, leur uniforme, leur fauteuil... comme une identité de parade. Et tous ceux-là auront beau se regrouper en horde, en rang, en troupeau, ils ne pourront pas faire grand chose. » Annie Le Brun, « Pour Aimé Césaire ». Mais cet avertissement ne se limitait pas uniquement aux groupes ethniques. Exactement le même mécanisme était à l'uvre, par exemple, dans les luttes néo-féministes, comme Annie Le Brun l'avait expliqué lors d'une belle intervention télévisée que nous vous invitons à écouter [16]. Cette similitude confirme l'analyse de Walter Benn Michaels lorsqu'il écrit que « la race s'est révélée être la « drogue d'entrée » conduisant à tous les types d'identités : culturelle, religieuse, sexuelle et même médicale (...) Mais les classes sociales n'ont rien à voir avec les races et les cultures, et les traiter comme des races ou des cultures différentes, mais équivalentes fait partie des stratégies grâce auxquelles nous gérons l'inégalité plutôt que de chercher à la réduire ou à l'éliminer. « Blanc » ne vaut pas mieux que « Noir » ; mais « riche » vaut incontestablement mieux que « pauvre ». Les vétérans de la Résistance nous appelaient à définir « un nouveau programme de résistance pour notre siècle ». Pour commencer à définir ce programme, nous ne devons pas nous laisser intimider par les discours identitaires, peu importe qu'ils émanent de dominants ou de dominés. Nous ne devons pas plus accepter de voir la logique renversée au point de renier les causes économiques des discriminations. Nous devons enfin réaliser un inventaire des fausses questions qui empêchent de formuler dans les bons termes la question de la justice sociale, et par leur pouvoir de diversion, travaillent à étouffer le problème de l'inégalité économique. Le petit livre de Walter Benn Michaels est un précieux viatique. Gilles D'Elia Notes [1] Angela Davis, Autobiographie, Albin Michel, Paris, 1975, p. 142. [2] Sadri Khiari, La contre-révolution coloniale en France, Éditions La Fabrique, Paris, 2009. [3] L'un des articles de ce dossier du Plan B est justement intitulé La question sociale ensevelie sous le bla-bla. [4] Christine Delphy, Classer, dominer, Éditions La Fabrique, Paris, 2008. [5] Elle trahit le texte puisque Pierre Bourdieu écrit dans « La domination masculine » : « Le changement majeur est sans doute que la domination masculine ne s'impose plus avec l'évidence de ce qui va de soi. En raison notamment de l'immense travail critique du mouvement féministe qui, au moins dans certaines régions de l'espace social, a réussi à rompre le cercle du renforcement généralisé, elle apparaît désormais, en beaucoup d'occasions, comme quelque chose qu'il fautdéfendre ou justifier, quelque chose dont il faut se défendre ou se justifier. » Ce paragraphe se trouve à la page 122 de l'édition Points/Seuil. [6] Il serait trop long d'entrer ici dans les détails de cette conception fondatrice du travail de Pierre Bourdieu et, plus généralement, de la science sociale contemporaine. Ceux qui sont intéressés par cette question liront avec intérêt sa Leçon sur la leçon ; dans ce véritable précis éthique des sciences sociales, Pierre Bourdieu écrit : « une des propriétés les plus fondamentales de la sociologie telle que je la conçois : toutes les propositions que cette science énonce peuvent et doivent s'appliquer au sujet qui fait la science. C'est lorsqu'il ne sait pas introduire cette distance objectivante, donc critique, que le sociologue donne raison à ceux qui voient en lui une sorte d'inquisiteur terroriste, disponible pour toutes les actions de police symbolique. On n'entre pas en sociologie sans déchirer les adhérences et les adhésions par lesquelles on tient d'ordinaire à des groupes, sans abjurer les croyances qui sont constitutives de l'appartenance et renier tout lien d'affiliation et de filiation. ». [7] Pierre Bourdieu, La domination masculine, p. 154. [8] Sur cette malhonnêteté scientifique qui consiste à amalgamer la théorie de l'auto-émancipation avec la ghettoïsation du travail critique, Pierre Bourdieu écrit : « Revendiquer le monopole d'un objet, quel qu'il soit (fût-ce par un simple usage du nous qui a cours dans certains écrits féministes), au nom du privilège cognitif qu'est censé assurer le seul fait d'être à la fois sujet et objet et, plus précisément, d'avoir éprouvé en première personne la forme singulière de l'humaine condition qu'il s'agit d'analyser scientifiquement, c'est importer dans le champ scientifique la défense politique des particularismes qui autorise le soupçon a priori, et mettre en question l'universalisme qui, à travers notamment le droit d'accès de tous à tous les objets, est un des fondements de la République des sciences. » « La domination masculine », p. 155. [9] Cf. Christine Delphy, intervention pour les 50 ans du Monde diplomatique : vidéo en ligne. [10] Houria Bouteldja, Discours au Cabaret sauvage, 10 décembre 2008. [11] Nellie Dupont et Sylvie Tissot, Women only : men not allowed beyond this point, Ou comment nager dans le bonheur (non mixte), Août 2008. [12] Cf. C S P, Contre le voile. Parce que ça suffit, les conneries, 29 juillet 2009. [13] Comme en témoigne cette simple requête sur Google. [14] Jo Ann von Haff, Luca Ferrari / La fierté, La revue des ressources, 2008. [15] Pierre Vidal-Naquet et Gilbert Meynier, Coloniser, Exterminer : de vérités bonnes à dire à l'art de la simplification idéologique, Esprit, décembre 2005. [16] Annie Le Brun, le 10 février 1978 dans l'émission de Bernard Pivot « Apostrophes » (archives personnelles).
  8. Osons un petit parallèle ... http://lesakerfrancophone.fr/inversion-ou-la-necessite-de-relire-1984-le-prince-et-lart-de-la-guerre et ... et pour finir ce joli dimanche d'hiver, merci de visionner cette vidéo l'estomac vide ... La même mais à Sciences-Po (pour les questions du public à partir 1H56) ...
  9. Il est vrai que pour produire du vent il n'est plus nécessaire de manger un bon cassoulet. Une simple inscription sur forumfr et le moulin s'emballe. 7200 messages et ce n'est plus le canard, les haricots et la saucisse mais le forumeur que l'on voit confit. Quand on confond encore communisme et capitalisme d'état cela en dit long sur son niveau d'aliénation ...
  10. Une partie de la bourgeoisie cherche à porter remède aux maux so- ciaux dans le but d’assurer l’existence de la société bourgeoise. Dans cette catégorie se rangent les économistes, les philanthropes, les humanitaires, les améliorateurs du sort de la classe ouvrière, les organisa- teurs de la bienfaisance, les protecteurs des animaux, les fondateurs des sociétés de tempérance, les réformateurs en chambre de tout acabit. Et l’on est allé jusqu’à élaborer ce socialisme bourgeois en systèmes com- plets. Citons, comme exemple, la Philosophie de la Misère de Proudhon. Les socialistes bourgeois veulent les conditions de vie de la société moderne sans les dangers et les luttes qui en dérivent fatalement. Ils veulent la société actuelle, mais avec élimination des éléments qui la ré- volutionnent et la dissolvent. Ils veulent la bourgeoisie sans le prolétariat. La bourgeoisie, comme de juste, se représente le monde où elle domine comme le meilleur des mondes possibles. Le socialisme bourgeois élabore cette représentation consolante en système ou en demi-système. Lorsqu’il somme le prolétariat de réaliser ces systèmes et de faire son entrée dans la nouvelle Jérusalem, il ne fait pas autre chose au fond que de l’engager à s’en tenir à la société actuelle, mais à se débarrasser de sa conception haineuse de cette société. Une autre forme de ce socialisme, moins systématique, mais plus pra- tique, essaya de dégoûter les ouvriers de tout mouvement révolution- naire, en leur démontrant que ce n’était pas tel ou tel changement po- litique, mais seulement une transformation des rapports de la vie maté- rielle et des conditions économiques qui pouvaient leur profiter. Notez que par transformation des rapports matériels de la société, ce socialisme n’entend pas parler de l’abolition des rapports de production bourgeois, mais uniquement de réformes administratives s’accomplissant sur la base même de la production bourgeoise (Bonjour le R.I.C.); qui, par conséquent, n’affectent pas les relations du capital et du salariat, et qui, dans les meilleurs cas, ne font que diminuer les frais et simplifier le travail administratif du gouverne- ment bourgeois. Le socialisme bourgeois n’atteint son expression adéquate que lors- qu’il devient une simple figure de rhétorique. Libre échange ! dans l’intérêt de la classe ouvrière ; droits protecteurs ! dans l’intérêt de la classe ouvrière ; prisons cellulaires ! dans l’intérêt de la classe ouvrière ; voilà son dernier mot, le seul mot dit sérieusement par le socialisme bourgeois. Car le socialisme bourgeois tient tout entier dans cette phrase : les bourgeois sont des bourgeois dans l’intérêt de la classe ouvrière. Manifeste du Parti Communiste Chapitre III
  11. Il y a dans ton discours un très gros problème. Le fait de placer "les hommes" sur un même pied d'égalité. Tu nies un fait historique qui n'a pas été inventé par Marx et que même les néo-libéro reconnaissent : La Lutte des Classes. Marx nous explique que La lutte de classes est le moteur de l'histoire c-a-d que ces contradictions entre les classes vont produire des transformations. Nous sommes aujourd'hui à un tel niveau de recul théorique (tu n'en as pas le monopole je te rassure), une telle contre-révolution que l'on en arrive à renier et l’existence des classes sociales (qui existaient déjà chez Platon ...) et la lutte de ces classes entre elles. Au passage, Marx n'a pas produit une théorie dans son ouvrage mais une critique soit une étude de faits qui jusqu'à aujourd'hui n'a jamais été invalidé. Mettre le patron de total, de lvmh etc. sur le même pied d'égalité qu'un enfant indien de 5ans obligé de fabriquer des briques ou une paires de nike pour se nourrir est monstrueusement stupide et c'est également nier une réalité qui visiblement te dépasse. Tu pourras aller lui expliquer a cet enfant que "nous avons besoin de nous sentir tous à une place, à avoir un abri à soi, un territoire physique tel qu'un bout de terrain ou un espace plus ou moins vert s'il n'y a rien d'autre, un espace intérieur défini par notre besoin de contacts physiques, à être non pas isolé mais entier dans un groupe etc etc. le culturel est accessible à tous... " Répéter sans cesse tes convictions n'en fait pas une vérité. Si cela te rassure sur la conduite que tu as tenu toute ta vie, grand bien te fasse mais tu te trompes complètement sur la nature des hommes. (et entre nous nous je n'ai jamais vu un poule en exploiter une autre pour ce nourrir ou s'auto-proclamer reine du poulailler) Je ne sais pas s'il n'est pas un peu tard pour toi d'essayer de faire grandir ta pensée en te juchant sur les épaules des grands hommes (je pense notamment à Rousseau) afin d'y voir un peu plus loin que la triste réalité dans laquelle tu as l'air de te complaire. S'il n'y avait pas eu ces grands hommes qui ont fait bouger les choses, tu ne profiterais peut-être pas d'une retraite bien méritée aujourd'hui. Penses y. Rappelle toi stp les avancées et conquêtes du CRN de l'après guerre et demande toi pourquoi depuis miterrand ce programme est attaqué inlassablement par le capital. Je peux montrer une voie mais je ne peux pas faire le chemin à la place des gens. Si le seul discours que tu tiens est que les jeux sont fais, que tu n'as aucun leviers de contrôle pour faire changer les choses, que les hommes sont tous vraiment trop trop méchants, cesse donc stp d'alimenter ce topic par ta prose inutile sinon de te rassurer. Je ne suis pas la cause ni de tes problèmes ni de ceux du monde et si tu ne souhaites visiblement pas faire l'effort de te pencher réellement dessus, n'essaye stp pas d'en dissuader les autres. Dans le cas contraire, s'il n'est pas trop tard et c'est tout ce que je te souhaite, arrête de croire que tu vis parce que tu alimentes un réseau social, parce ce que tu regardes la télévision ou même parce que tu as le loisir de peindre. Demande toi plutôt grâce à qui tu peux, toi encore, bénéficier de toutes ces choses, recherche la cause des causes et bat toi au nom de tes enfants et petits-enfants qui eux n'en bénéficieront pas !
  12. Parce que je suis contre les révoltes mais pour la révolution. Parce que je suis communiste au sens naturel. Je ne te parle pas de ce qu'a fait le capital de la pensée communiste mais du communisme au sens ou Marx l'entend soit une société consommatrice libérée de ces classes et de son hégémonie culturelle*. Voilà pourquoi je ne suis pas un gilet jaune. *L’HÉGÉMONIE CULTURELLE Constatant que les révolutions communistes promises par la théorie de Marx n’avaient pas eu lieu dans les sociétés industrielles de son époque, Gramsci formule une hypothèse. Si le pouvoir bourgeois tient, ce n’est pas uniquement par la main de fer par laquelle il tient le prolétariat, mais essentiellement grâce à son emprise sur les représentations culturelles de la masse des travailleurs. Cette hégémonie culturelle amenant même les dominés à adopter la vision du monde des dominants et à l’accepter comme « allant de soi ». Cette domination se constitue et se maintient à travers la diffusion de valeurs au sein de l'École, l'Église, les partis, les organisations de travailleurs, l'institution scientifique, universitaire, artistique, les moyens de communication de masse… Autant de foyers culturels propageant des représentations qui conquièrent peu à peu les esprits et permettent d’obtenir le consentement du plus grand nombre. Pour renverser la vapeur, toute conquête du pouvoir doit d’abord passer par un long travail idéologique, une lente préparation du terrain au sein de la société civile. Il faut, peu à peu, subvertir les esprits, installer les valeurs que l’on défend dans le domaine public afin de s’assurer d’une hégémonie culturelle avant et dans le but de prendre le pouvoir. Exemple récent, l’idéologie néolibérale qui s’est auto-instituée comme seul système d’organisation économique possible. Il est le fruit d’un long travail sous-terrain de conquête des esprits depuis les cercles de réflexion d’économistes américains et européens (think-tanks) des années 50 aux journalistes, hauts fonctionnaires, leaders d’opinion, lobbys et artistes qui imposent peu à peu ses principales idées dans la sphère culturelle : « La compétition généralisée est saine », « Le marché s’auto-régule », « Il faut limiter les dépenses publiques et baisser les impôts », « L’État est un mauvais gestionnaire », etc.) avant de connaître une traduction politique dans la prise de pouvoir par Ronald Reagan aux États-Unis, Margaret Thatcher en Angleterre jusqu’à Deng Xiaoping en Chine. Je ne peux refaire ici à moi seul la critique du capital qui est d'en définir les limites. Marx s'en ai déjà occupé. Aujourd'hui le capital est MORT. Les gouvernements ont cessé de vivre sur une production de richesse tirée du travail des hommes et ne tiennent que grâce à la production de monnaies qui en soit n'ont plus aucune valeur. Que l'on me crois ou pas n'a pas grande importance. Une fois la société du spectacle capitaliste effondrée tel un chateau de carte, il sera temps de RE-construire une société humaine basée sur l’échange et le partage de valeurs communes pour le plus grand nombre suivant ses besoins. Le communisme n'est pas une idéologie, une doctrine politique mais un retour vers une société humaine consciente et consommatrice de ses vrais besoins.
  13. Il est important que les mots est une même signification dans un dialogue entre plusieurs personnes. Réduire "un forum" à une arène ou tout le monde "parlerait", c'en est oublié l'exposition volontaire ou involontaire de son propre égo. S'il n’était là que confrontation d'un savoir absolue et relatif cela ne ferait que réduire drastiquement le nombre d'intervenants et de n'y voir au final que "s'affronter" les plus érudits d'entre eux. Je pense personnellement qu'un forum est éminemment important dans la confrontation de ses idées mais également pour le rôle politique et social qu'il peut apporter. C'est aussi la découverte d'un "autre" qui ne pense pas forcement comme soi ... Doit-on l'en blâmer ou tenter de le rallier à sa cause ? Surtout si cette cause n'est que construction égotique narcissique ... Vivre avec son temps c'est aussi utilisé les outils de son temps. Que penserais-tu d'une famille partant en vacances en roulotte à bœufs ? https://fr.statista.com/statistiques/503642/utilisateurs-telephones-portables-france/ Donc oui je connais énormément de personnes qui voulant appuyer intelligemment leurs propos se servent de leur smartphone (certains même en courant).
  14. Amusant que la seule citation de Cousin dont vous nous faites profiter soit, pour le coup, parfaitement démontrée historiquement. L’Ecclesia ou ekklesia (en grec ancien : ἐκκλησία − l'assemblée) désigne l’Assemblée du peuple citoyen dans de nombreuses poleis antiques et notamment dans la cité d’Athènes. Le mot a donné en français Église (assemblée des fidèles) ou ecclésiastique.(Wikipédia) Vu que Jésus a employé le mot "ecclesia" pour 22 fois comme une assemblée réelle, alors son emploi dans Matei 16 :18 doit signifier la même chose.Il n’a pas employé le mot ecclesia au début pour une sorte d’église, et ensuite toujours après cela avec un sens entièrement différent. De plus, Il n’a pas dit : « Je construirai deux sortes d’églises. » Cela serait tres peu clair, car qui est-ce qui pourrait dire a quoi se réfère chaque fois ?
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