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Affichage du contenu avec la meilleure réputation le 11/10/2017 dans Billets

  1. J'ai trimé au boulot toute la journée à faire et à refaire ce que je faisais hier. J'en ai la tête lourde. L'ennui m'a tellement gagné que j'en ai aujourd'hui encore les paupières tombantes et les cernes aussi grasses qu'un sac de suif. Certains pensent que je travaille dur. Disons que je suis assez consciencieuse dans mon travail, mais d'aucuns ne s'est jamais dit qu'elle a une vie trop basique pour être épanouie. Et ca, je pense que ce serait déjà un début de vérité. J'avoue. Surtout lorsqu'en fin de journée, partie pour faire mes courses, car c'est le jour habituel, j'ai encore oublié la lessive. C'est pas embêtant dans la mesure où il m'en reste mais va falloir que j'y retourne. Faut décidément que je le note quelque part. C'est à croire que je me fais vieille. A regarder de plus près, j'ai effectivement la trentaine. C'est le début de la sénilité, alors qu'il y a quelques heures encore je jouais dans une cour avec d'autres enfants. Pleine de vie, turbulente, qui ne tient pas en place, "c'est une bavarde, elle fera de la politique cette gamine !". Tu parles, j'ai fini aux archives nationales dans un bureau que l'on envierait pas trop si ce n'est pour le salaire, et encore ! comme dirait ma mère. A mon âge les copines ont déjà deux enfants, certaines ont même un troisième en projet. Mais à les entendre, elles ont toutes un mari aimant, une vie animée de voyages, et de tant de péripéties qui occultent le temps et vous forgent à une organisation très méticuleuse, entre les moments où il faut manger et l'heure de la télé. Le genre de truc qui fait dire : "c'est une belle routine, on ne voit pas le temps qui passe et les cheveux qui tombent, blanchis". Ouais, j'ai récemment divorcée. Ca fait de moi une fille qui a réussi à moitié non ? Je ne sais pas, mais le regard des autres a véritablement changé. Je passe pour celle qui fait pitié. Et il ne me faut pas un long discours pour le comprendre, juste à lire les yeux de ceux qui me regardent quand je le leur dis. On y lirait " la pauvre, elle a du souffrir"; "Quoi déjà !?"; "ah ! Je le savais, ca m'étonne même pas, vu la femme que c'est...". Et des comme ca, je pourrais en faire un livre... Ma foi, je ne sais pas pourquoi j'ai divorcé mais je l'ai fait dans un esprit de justice, du moins c'est ce que je me suis dit. Je crois que le seigneur a créé des gens qui ne peuvent vivre avec les autres qu'accessoirement, juste un laps de temps trop court pour vivre longtemps mais assez pour être sociable. D'ailleurs, la solitude faut qu'on en parle. J'écoutais la radio dans les bouchons il y a peu :"10 millions de célibataires en France et la solitude tuerait autant que le tabac, voire même plus". C'est ahurissant. Et ce chiffre, c'est autant que le chômage ! Une âme scientifique, ici ? Parce qu'il pourrait y avoir un prix Nobel à gratter. Bizarrement ce sont les couples actifs qui divorcent de plus en plus, parce qu'un jour on se rend compte qu'on a réussi à vivre ensemble grâce à la différence de nos emplois du temps. Quelle drôle de société... Le mariage est devenu une sorte de Kodak. C'est jetable. Et le couple n'a plus de sens. Poussés par notre individualité, on est tous addictes à notre solitude. Des générations toxiques. Et ce matin je me suis levée dans un soupir avec une question existentielle : quel est donc le sens de la vie ? On naît, on apprend, on cotise, on rencontre, on s'aime puis on se sépare. Entre temps ca oscille un peu avant d'aller fertiliser la terre... Pour ma part, j'aimerais nourrir des tulipes pivoines, ne me demandez pas pourquoi. L'autre a dit le cœur a ses raisons... je dirais plutôt il n'y a de raison que dans l'absurdité de notre ennui. C'est elle qui fait que l'on se pose des questions, qu'on se cherche un sens. Parce que le ventre repu, on tombe malade de la tête et du coeur. On a tout et on pleure. Ca c'est de ma mère. Mais c'est pas faux. Il faut vivre avec ce qu'on a, se contenter de la routine, être résigné à cette réalité. C'est la condition du bonheur, n'est-ce pas ? Je vois mes copines. Elle sont rythmées par le travail, la maison, les enfants et le sommeil. Que demande le peuple ? Par contre, moi ce genre de vie, ca ne me suffira pas. Il me faut un leitmotiv qui m'arrache du silence de mon quotidien pour me mettre dans un monde où tout aurait un sens. L'amour. Le vrai. C'est aussi pour ca que Caligula a fini à l'histoire. Une question d'amour perdu et le voilà qui a fait des finances publiques, cette logique implacable des hommes, une vérité dont le sang en a payé le prix mais en vain. Il est mort floué. Bref. Je vais me coucher, parce que demain rebelote, le travail et les questions... En attendant :
    2 points
  2. À l’heure du déjeuner, l’élasticité de la file humaine s’étend encore sur plusieurs mètres, le long d’une cantine qui a déjà abattu la faim de tant de bêtes. En y pénétrant, les masses creuses se bousculent dans l’embouchure étroite de la rambarde électronique, arrachant un bip mécanique à leur passage animé de rires et de paroles mêlées. Mais mon regard finit par s’échouer sur la bordure roide et angulaire de ma table, d’où je conçois le vertige que peut provoquer cette falaise pour cette miette, qui s’y trouve seule comme livrée au désespoir. Je ne peux lui venir en aide, car je ne parle pas le mettais mais dans un geste meurtrier je lui montre qu’un autre monde est possible en sautant. Va donc voir le paradis, que je lui lance ! La voilà qui mourut dans l’indifférence. J’en ris amèrement, mon acte est ignoble. Mais ce n’était qu’une miette me suggère impassiblement mon esprit, il y en a trop dans ce monde. Indigentes, elles forcent à faire le ménage et sont d’un croquant misérable… De là naît une dispute entre moi et moi-même sur le pourquoi du comment le fait d’avoir poussé la miette par-dessus bord est condamnable. Un de mes doigts s’indigne et se désolidarise de la lassitude de ce vain débat. En majeur qu’il est, il claque la porte de mon esprit et va, sans pouvoir se détacher de sa laisse, tracer des lignes imaginaires en patinant sur ce bois, dont je ne sais de quel matériau il est fait. Mais ce doit être quelque chose de bien coûteux au vu de sa consistance et sa couleur ébène. J’allais continuer sur l’identité fondamentale quand ma carotte me fit remarquer que sa chaleur l’avait quittée. Compatissante de ce drame, je l’admis à venir près de mon cœur d’où elle s’y réchauffera. En la croquant je ressentais le froid de sa tristesse et sa fadeur m’en dégoûta. Je finis par la reposer avant de lorgner un micro-ondes qui pourrait précairement lui apporter une solution. Mais un flot d’enragé cherche à lui demander des comptes pour une arnaque à la chaleur, il semble s’en défendre et revendique une publicité honnête. Ma foi, qui d’eux ou de lui dit vrai ? Dans le doute, j’accepte alors de m’habituer à ce froid qui, somme toute, a un caractère attrayant. Mais il est vrai que sa franchise peut dérouter tant d’habitués à la lubricité éphémère. C’est toute la rhétorique du vrai et du faux qui siège dans la carotte. Et pendant que je mâche avec peine ce pain trop moelleux pour n’être pas industriel, mes yeux inquisiteurs viennent s’attarder sur la cravate du directeur adjoint de la section départementale du traitement des archives. Faut dire qu’il gagne mieux sa vie que jamais aucun d’entre les zouaves ici, attroupés autour de lui tel un petit jésus. Cette pensée m’arrache un rire franc et court qui attire l’attention de l’attablé. Je fais alors mine de m’être étouffée. On me propose de l’eau et me voilà avec un sourire qui me trahit à mesure que je cherche à l’enlever. Le bougre efface toi ! L’attention sceptique des commensaux me scrute à m’en arracher la peau, avant qu’une parole me sauve du regard et que le verre qui m’a été donné de boire achève cette crevure qui a bien failli me coûter la remarque : « Qu’est-ce qui vous fait donc rire Mlle ? ». Je reviens lentement sur ma cravate, avec plus de circonspection cette fois-ci. Et je constate en effet qu’elle est de soie avec des motifs d’argent. Sûre qu’elle ne coûte pas une brasque. Cet homme disais-je, est un chef dont le physique en est le reflet. Joufflu, gras à lard, les yeux bleu clair, il avait un rire épais et une voix toute aussi ample et molle. Il fallait voir sa montre qui avait moins l’ambition de dire l’heure que de crier son pesant statut. Il avait le visage rondelet à double menton, et ses pommettes étaient rosées par le vin trop abondant en sa chair. Sous l’eau, vous le confondrez avec un requin joyeux. Son ventre n’était probablement pas à la hauteur de ses ambitions quoi qu’il prétendît déjà un certain orgueil pour sa chemise qui tendue par le poids des viscères devait souffrir quelque peu. Vous allez mieux Mlle ? Me surprit-il d’une voix bien forte que le silence s’imposa à 14 d’entre l’assistance, seuls deux continuaient de finir à dire ce qu’ils avaient à dire avant d’écouter ma réponse. Dans ces moments-là, vous vous dites ce que vous faites ici avec vos chefs et vos responsables. Et même la solitude, qui accoudée à l’une des poutres de bétons soutenant la pièce, se mit à rire de moi en disant j’ai affaire ! Bon courage ! J’ai cru que j’allais y passer, merci de ce verre disais-je d’une voix à la mesure de ma position dans l’entreprise. Vous êtes Mlle S n’est-ce pas ? Quand celui avec qui vous mangez n’est pas certain de votre nom, c’est que vous êtes bien inutile à ses yeux. Effectivement, j’ai été responsable de ce département l’année dernière et cette année je suis affectée en région parisienne d’où je dois répertorier l’ensemble des archives dans une section dont je n’ai aucune responsabilité... Hum… Cette onomatopée en guise de réponse provoque en vous une sensation de vide sidéral. Une autre personne prit la parole en disant qu’elle me connaissait et qui j’étais. Celui-là même responsable de mon départ à Paris après que j’avais osé tenir tête à ses directives nouvelles dans sa conception innovante du management des ressources humaines. Faut dire également que ce jeune homme d’une trentaine d’années, sorti avec prestige d’HEC, jamais habitué au manque, bien policé, avait eu envers moi des gestes et paroles déplacées qui m’ont forcé à le remettre à sa place de fils à maman chatoyé et mignon. Se croyant être un peu comme mon mari sans me l’avoir dit, il avait bien l’amertume de voir à quel point une femme mariée peut se rebeller après trois mois de vie commune. Mlle S a du caractère et ferait un excellent cadre, dit-il sans que je puisse cerner ses intentions avant d’ajouter : c’est pourquoi je pensais que Paris lui permettrait d’évoluer directement dans la maison mère. Hum… Oui c’est une bonne idée. Et… Comment vous sentez là-bas ? Se contenta de répondre le requin heureux. Et bien, à tout bien considérer Paris, du fait de ses charmes embouteillés, de son soleil noirci par la grisaille acide et par le grouillement de ses habitants aigris, voyez-vous, je n’ai d’autres choix que de me sentir à devoir m’adapter. Haha, vous en faites pas, nous sommes tous passés par là, allongea-t-il, d’une voix plus grave qu’avant. Puis il poursuivait en retenant une remonté gastrique: on s’occupera bien de vous, sans trop y croire. S’adressant enfin à tous : Nous avons bien mangé, c’était bon hein ? C’est ma femme qui sera jalouse de savoir que la cantine est meilleure que ce qu’elle prépare rarement. Il enfonça : Ah ces femmes. Faites-leur une belle grâce, elle s'empresse de l’oublier. Dites-leur une menue critique, elle se la grave dans l’os avec l’acharnement des enfants… Il décrocha un rire hypocrite de l’assistance auquel je me joignis amèrement comme le firent ces rémoras, qui ne pouvant manger ce que mange le requin, mangent ce qu’il a entre ses dents. Tous se levèrent pour le suivre plateau dans les mains. Je m’excusais en prétextant un besoin tout féminin qui nourrissait l’hypocrisie du rire et m’enfuyais dans les toilettes où je versais une larme vinaigrée de colère avant de me refaire un semblant de beauté. Et puisqu'une réunion ennuyeuse allait m’attendre, pourquoi ne pas écrire ?
    1 point
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