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Affichage du contenu avec la meilleure réputation le 15/07/2016 dans Billets

  1. Vous n'avez jamais souhaité être immortel, comme éternel ? Eh bien moi, voyez-vous, mon problème est là : malgré ma persévérance, impossible de mourir. J'ai pourtant tout essayé, récentes comme anciennes méthodes. Je vous épargne les quelques détails morbides, mais les faits sont là. Pourtant, ce n'est pas la motivation qui manque. Parce qu'en réalité, vivre cent ans, deux ans, passe encore. Mais quand vous atteignez le millénaire, que vous avez plus que rêvé tourné en rond, et que la dernière chose qui vous amuse est d'essayer tous les moyens de mise à mort qui ont pu être inventées, l'immortalité devient un problème. Alors certes, j'ai du coup eu le temps d'expérimenter tout ce que je pouvais imaginer expérimenter. Il est vrai qu'au début, tout cela est fort agréable, d'être à ce point libre de ne pas se demander s'il ne faut pas tout faire aujourd'hui au risque de ne pas voir le lendemain. Certes, je n'ai de fait jamais connu les regrets que vous pouvez avoir en fin de vie, quand vous sentez que quelque chose va bientôt lâcher. Mais j'ai eu au contraire le temps de faire le constat véritable qui s'impose : en réalité, j'ai beau vouloir faire ceci ou cela, ce ceci ou ce cela finit bien vite par se vider. Ainsi s'installe l'ennui absolu, celui qui n'a aucun échappatoire, pas même la mort. Bien sûr, nombreux sont ceux qui m'argueront que je fais erreur, que je ne suis finalement qu'une personne sans curiosité et qu'eux auraient mille fois plus à faire que ce que j'ai pu faire moi. Admettons-le : un jour viendra où tout ceci s'épuisera malgré tout. Rassurez-vous cependant : vous ne saurez jamais que cela existe et que vous auriez pu l'être. D'ailleurs, si vous me demandiez comment, je ne saurais pas vous dire pourquoi. J'ai en revanche eu plus d'une occasion de me demander pourquoi le "pourquoi" était la réponse mise devant le "comment", mais de ceci, vous n'en aurez rien à faire et c'est bien normal. Nous n'avons pas de temps à perdre avec les pertes de temps. Jusqu'au moment où le temps n'est plus à gagner, en tout cas. Mais cessons là ces répétitions inutiles car si j'ai toutes les heures qu'il faut pour les écrire, vous ne les avez pas pour les lire. Certains iraient dire que l'éternité c'est long, surtout vers la fin. D'autres que l'éternité commence là où le temps s'arrête. Et d'autres encore, comme moi, que l'éternité c'est bien, surtout vu de loin. Mis à part ça, je suis en route actuellement vers la limite de l'univers connu pour voir ce qu'il se trouve au-delà. Certains rêvent de voyager petitement à l'autre bout du monde, je me limite à l'univers. Chacun son domaine, je ne juge pas. Le pire étant que, si je finissais par trop tarder en vie, je risquerais de finir par avoir des réponses à vos questions. Sait-on jamais, il peut m'arriver de croiser quelques peuplades exotiques. Rien de bien exceptionnel, en réalité. Tout comme nous, banales créatures. Même si nous sommes uniques dans notre arrogance. Tu l'auras donc compris : le meilleur moyen de finir dans l'ennui est de se fixer des objectifs, de chercher du sens. Lorsque tu te fixes des arrivées, une fois le chemin terminé, il te faut te redonner incessamment d'autres directions. Il est tellement plus simple de ne pas s'empoisonner l'existence avec cela. Cela, je l'ai bien compris. Mais, trop humain que je suis, je suis bien incapable de m'en détacher. Vous me direz, j'ai l'éternité pour m'y faire. Bande de cons. Au fait, dernière chose : mortel, immortel, tout ceci tient du même combat. Se battre contre les heures ou leur absence, cela ne change rien tant qu'elles nous emprisonnent. Vivre libre, ce n'est pas vraiment vivre assez longtemps pour être libre d'achever sa liste de buts existentiels, donc se défaire des contraintes. Ce n'est pas davantage la fuite du temps, qui n'est que le sens contraire du sens de l'aiguille. Reculer l'heure n'est pas s'en soustraire. Non, si je devais considérer que la liberté est un sujet qui mérite d'être évoqué, que le temps l'est aussi, et si je devais en conclure que les deux sont ou peuvent être, ce n'est que par la négation et non par l'acceptation ou l'oubli qu'il est possible et raisonnable de vivre avec, ou plutôt sans. Que je sois en vie dix ans ou dix-mille ans, cela n'a pas la moindre importance si du temps, je n'en ai cure. A quoi bon se contraindre par des rêves ou des préoccupations nécessaires comme le ferait un patron à l'égard de son salarié ? A quoi bon s'imposer une productivité minimale et se condamner, se damner, si elle n'est pas atteinte ? Ne soyez pas les tyrans de votre existence. Sinon, vous attendrez toute votre vie une rallonge sur vos heures comme vous attendriez une rallonge sur votre salaire. Mais il est du temps comme de l'argent : quand vous en avez plus qu'à satiété, vous ne pouvez plus faire qu'une seule chose raisonnable, à savoir le gâcher.
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  2. Ces dernières années, je n'ai eu de cesse de me poser la question. D'où me vient cette attrait obsessif pour la pensée et pour ses recoins les plus profondément dissous dans les méandres de la conscience ? Cet amour inconsidérément porté vers la beauté de l'âme naît pourtant d'un amour de la beauté à l'état immédiat, celle qui me fut donné de percevoir dès les premières années de ma vie. Un son, une senteur, un vent caresseur, une vision dont le pouvoir est de magnifier toutes ces sensations au même instant pour en extraire le nectar apothéotique... Une beauté transcendante ? Il me semblait pourtant n'aimer que la coquille, l'objet de mon amour demeurant - de manière frustrante - futile et impénétrable. Vous rappelez-vous de vos premiers jouets en plastique ? Les voir est excitant au premier contact. Le seul fait de pouvoir les toucher est un appel au jeu et à la découverte, au divertissement. Et un enfant ne peut qu'y être réceptif. Leur senteur pourtant, fade et insapide, lasse vite le bambin qui regrette déjà l'ennui dans lequel il retournera bientôt. Quant au son que le jouet émet (s'il en émet un), il devient au mieux une litanie qu'on écoute d'une oreille distraite, au pire une torture auditive qu'on s'empresse d'étouffer à tout jamais... si ce n'est pas par pur sadisme. Je palpais mes jouets, je les examinais sous tous les angles et j'essayais de leur donner une identité, trier leurs propriétés et connaître leur comportement. Bien vite, cependant, la réalité du jouet me frappait de plein fouet et je me rendais à l'évidence que l'objet est une entité finie. Il s'agit d'un produit à l'extension spatiale désespérément limitée, aux propriétés somme toute assez peu nombreuses et dont les comportements ne peuvent même pas être déterminés par l'utilisateur. Bien vite, j'ai laissé derrière moi ces artefacts bisphénolisés pour ne m'intéresser seulement qu'aux produits Lego® qui permettaient au créateur une plus grande liberté d'action. Puis je les ai laissés eux aussi pour me tourner vers une feuille en papier. Elle est belle la liberté de déposer en fines couches la substance grise de son cerveau sur un objet aussi simple et aussi répandu que le papier. Liberté dis-je ? N'est-ce pas plutôt l'illusion de la liberté ? Car il m'est apparu que les degrés de liberté d'une pensée individuelle sont eux aussi limités, et que dans le cerveau humain, aussi sophistiqué soit-il, la couverture superficielle de la matière grise et de ses nombreuses circonvolutions est elle-même limitée. Superficiel, voilà un mot qui sied à merveille pour effectuer la transition vers cette nouvelle partie. Mon intérêt pour la superficialité a éclairé sur mon chemin une voie que je n'avais jamais empruntée. Ainsi, je pouvais désormais intellectualiser la connaissance des choses et non plus seulement les toucher du regard ou de l'esprit. Mon esprit allait désormais tâcher de s'immiscer à l'intérieur de la notion et de la décomposer en d'innombrables entités. Et plus il y en a, mieux c'est, puisque le nombre me permettait d'imaginer que j'avais devant moi une décomposition non pas discrète mais infiniment sécable, devoir m'arrêter devant des morceaux élémentaires ayant été ma plus grande peur. Car la Notion est d'une infinie beauté. Non pas qu'il est possible de disserter là-dessus jusqu'à la fin des temps, mais sa beauté est infinie dans son caractère non bornable par l'esprit humain. Il est possible de donner des qualités à la notion, seulement elle ne sera jamais entièrement définie par ces seules qualités. Le degré d'abstraction que requiert la compréhension de la notion de Notion est lui-même indicateur de la complexité de la discussion que nous engageons. Car l'individu croit pouvoir sceller définitivement la définition de l'objet en lui donnant un nom, une forme, une couleur, que sais-je. Mais ce nom, cette image qu'il a de l'objet sont-ils indicateurs de la vérité que contient cet objet ? Ils le sont, d'un certain point de vue. Je me trouvais au fond de la caverne de Platon et j'essayais d'en sortir. La lumière a aveuglé mes yeux et les a rendus débiles. J'ai cru comprendre que la Vérité était inaccessible à l'Homme car mes yeux n'arrivaient pas à voir l'infinie étendue des choses, un Savoir que je pensais accordé à l'Omniscient. Je le pense encore aujourd'hui, mais j'ai appris à fermer les yeux non pas, cette fois, pour deviner la forme des objets, mais pour mieux accepter que la beauté ne se regarde pas fixement. La beauté est dynamique, et c'est mieux ainsi. Je me délecte aujourd'hui de la pensée de mes interlocuteurs en dévorant la moelle substantifique de leur cortex cérébral. Oh non, ce n'est pas par pur sadisme...
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