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Affichage du contenu avec la meilleure réputation le 25/02/2014 dans Billets

  1. J'ignorais comment j'étais véritablement arrivé ici, mais je sais que nous étions tous là, enfermés, attendant qu'Ils viennent nous chercher. Personne ne savait vraiment ce qui se passait une fois qu'Ils nous emmenaient. Nous savions seulement que personne n'en revenait jamais. Bien qu'enfermés, notre situation n'était pas tant à plaindre : nous avions de quoi manger, de quoi se mouvoir, de quoi discuter. Mais cet espace était restreint, une cage qui nous étreint avec oppression avec le temps. J'allais me servir à manger quand Il débarqua. Des cris de protestations se manifestèrent partout, chacun tentant vainement de mieux se cacher que les autres, c'est-à-dire derrière les autres. Il nous regardait, nous épiait, jugeant sûrement de son choix selon des raisons qui nous échappaient. Il entra davantage, et il me semblait qu'à ce moment-là, les plaintes montaient crescendo. Je ne comprenais pas bien si c'était de peur ou de dérangement. L'un, le plus courageux d'entre nous, se risqua à une velléitaire défense en tentant de lui asséner un coup. En vain. Il l'écarta violemment, décidant que ce ne devait pas être lui aujourd'hui. Moi-même je hurlais à pleine voix, sachant bien que cela ne servait à rien, sinon à en ajouter à l'affolement déjà général. Une, désespérée, décida de s'avancer, de se donner en sacrifice à l'inconnu qui enlevait des gens pour ne jamais les ramener. Il l'ignora. Peut-être même ne l'avait-Il pas remarqué. Il s'avançait vers moi, et dès lors je saisissais, lentement, vers qui Il venait. Je cherchais à reculer encore, plus loin, inutilement. Il mît à l'écart les autres, m'empoigna fermement et me traîna en dehors. Jusque là, j'appartenais toujours à ceux qui se sentaient soulagés de ne pas avoir été choisi. Plus maintenant. Dehors, il me tira jusque dans le bâtiment où l'on racontait que ceux qui y entraient disparaissaient. Il ne s'émouvait nullement de mes tentatives de défense. Ce qui était pour lui une routine se vivait par la terreur au bout de ses doigts. Peu lui importait. Une fois entré, il ne me lâcha pas, ne m'accorda pas un regard, continua son chemin dans des allées plus étroites et plus sombres. Je ne me débattais plus, ou seulement pour l'image. Je n'existais déjà plus, mais j'espérais encore finir ailleurs, dans un autre endroit où les autres qui n'étaient plus là attendaient les nouveaux. Peut-être m'emmenait-il, oui, vers un meilleur. Il n'en était rien. Il me posa sans aucune retenue sur la table qui puait la mort et les boyaux, me serra vivement et sans peine à elle. Sa puissance était divine. Puis, plus rien. Tout s'éteignît. Et le coq en perdît la tête.
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  2. Elle me dit un bonjour très gentil comme elles savent le faire. Mais à l'écoute de ce qui doit être mon prénom, tout est devenu très trouble dans ma tête. Elle a beau me désigner par ce qui me désigne depuis toujours, je me sens comme étranger à ce mot, à ce nom greffé à mon visage et à mon corps. Ma réponse ne tarde cependant pas par mécanique, car les lèvres prononcent plus vite les choses que les choses ne sont pensées. C'est là la force de l'habitude. Je m'entends à peine, je me sens étranger à moi-même. Les lettres s'estompent, mon identité est oubliée, temporairement dû moins. Je m'oublie. Rien ne parvient à réconcilier la fracture qui traverse mon être. Rien sinon la nécessité, le besoin de se déplacer, toujours machinalement, afin d'être attentif, d'absorber, de fondre dans ma chaire ce que ma chaire ignore encore. Les absences se multiplient pourtant : l'ailleurs m'appelle à travers la fenêtre, vers l'infini du ciel, et aussi l'au-delà, l'abime de ma noirceur, de cette fatigue qui abat mes mouvements et emmêle mes idées. En cet instant, je sais que j'ai un corps, un esprit, parce que je l'apprends depuis toujours, parce que tout le monde me l'annonce ainsi depuis petit. Et cependant, à mesure que je m'écarte du monde, que je note sans y réfléchir chaque parole, je comprends doucement que ce "je" que je pense, que je suis, n'est ni ce que je pense, ni ce que je crois. Comment, sinon, se ressentir comme quittant ce qui me caractérise aux yeux de ceux que je croise tous les jours, dans la rue, dans la classe, dans les rencontres sans importance qui comptent si peu pour les autres et tant pour moi? Il paraît que nous sommes des êtres sociaux, que nos personnalités se construisent avec tous les éléments, même les plus improbables, dans ce qui constitue notre société. Je n'arrive plus, depuis ce jour, à me demander si, en effet, je n'ai pas été, "moi", éclipsé par un monstre social, et que ce monstre cherche à me convaincre que je suis lui. Je me demande, oui, si nous sommes ce que nous disons être, dans nos théories et nos savoirs. Car d'un esprit, nulle trace. D'une identité, pas davantage. Je ne connais et perçois que deux choses : la douleur de mes membres et la souffrance de mes émotions. La souffrance de mon esprit, elle, ne me dit rien, ne me parle pas : si je souffre d'une idée, je la souffre physiquement. Si je souffre d'une pensée, elle me tue intérieurement. Pour le reste, je ne ressens qu'une distance, une séparation qui parfois me guette et remonte en moi en une sensation étrange d'être ce que je suis sans être ce que je dois être.
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