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Le shaman.


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18 heures. L'homme appuya nerveusement sur le bouton de l'interphone. Dans quelle histoire s'était-il bien retrouvé? Il se demandait s'il avait l'air ridicule. Droit devant la porte cochère, sur une rue attenante à l'allée principale de la ville, observant la marche des passants; de temps en temps une voiture absorbait tous les sons puis s'éloignait bien vite. Ce n'était pas vraiment les quelques minutes devant la porte qui le faisaient douter de lui-même; il n'était plus aussi timide depuis longtemps. Non, c'était ce qu'il était venu y chercher. Cet appel sur l'interphone, c'était sa façon de communiquer à l'ami qu'il avait finalement accepté sa proposition bizarre. Et, au lieu d'une réponse, au bout de quelques minutes la porte s'ouvrit et c'était son ami fraîchement douché qui se tenait sur le seuil. Prêt à partir. Ils se connaissaient bien. D'homme à homme, ils se serrèrent la main tout en faisant une bise — une seule.

— "Bonsoir. Tu es venu."

— "Oui."

— "Bien... Bon, allons-y."

Ils avaient le visage un peu plus grave que d'habitude. En début de journée ou de soirée, ni l'un ni l'autre n'était habitué à trop parler; ils avaient cela en commun, un certain laconisme et une absence de gêne durant les demi-silences; cela venait probablement des heures passées ensemble à travailler les arts martiaux. Pendant les passes d'armes pour aiguiser le sens du toucher durant le chi sao, les mots sont superflus. Mais cette fois, ils n'allaient pas se prêter à l'exercice: ils avaient rendez-vous à l'autre bout de la ville. Car durant de longues autres nuits, ils avaient au contraire beaucoup parlé; ils s'étaient confiés les expériences formatrices, les doutes, la recherche de la voie; et puis, ils avaient aussi vécu en parallèle de curieuses aventures avec des filles, et ils en avaient évidemment beaucoup parlé. Celles-ci furent de passage, leur amitié resta. — Et donc il avait été naturel que le premier révèle finalement un secret véritable, un secret de plus en plus lourd à porter, si difficile et si simple à la fois: son mal-être. Il allait de plus en plus mal. C'était une affliction psychique, un mécanisme dont il n'était plus sûr s'il avait été mis en branle par une demoiselle l'éconduisant sèchement, ou par une autre déconvenue, ou encore une graine plantée dans l'enfance et qui germait à présent ses fruits noirs.

Ne faisons pas le voyage le ventre vide... — ils étaient d'accord. Ainsi, la première étape fut de se rendre dans l'une de ses petites enseignes qui bordent la vieille ville. Ce serait sur le chemin, et ils savaient qu'ils devaient manger quelque chose pour éviter d'être trop sensibles à ce qu'ils pourraient être amenés à boire plus tard. Ils arrivèrent dans le dédale des rues étroites qui formait la trame du quartier. Ils s'étaient éloignés des endroits trop fréquentés par les touristes, et dirigés vers les ruelles à mauvaise réputation, celles où flottent dans l'air l'odeur de la friture et de la bière. Là, on y trouvait une expérience plus authentique... Le ciel s'assombrissait à vue d'œil et une foule d'étudiants en jersey s'étaient rassemblés devant un pub à l'intersection de plusieurs ruelles. C'était peut-être un soir de match; les voix trahissaient déjà la soif et la compétition. C'est l'endroit où la passion est rapide, et pour un regard trop appuyé l'on se bat — et puis, parfois, on se réconcilie. — C'était aussi là que se trouvait le meilleur tandoori de la ville.

Ils entrèrent et entendirent aussitôt la puissante voix d'Adel, le tenant des lieux: "Salut les gars!" — On les reconnaissait; ils avaient eu l'habitude de passer par ici. D'autant plus qu'ils avaient sympathisé avec Adel un soir de faible affluence. Ils avaient appris que lui aussi s'intéressait aux arts martiaux, qu'il pratiquait la boxe thaï, et avaient tous beaucoup parlé à la fois de ce qu'ils y trouvaient et de techniques précises. Une invitation restait ouverte pour aller s'entraîner avec lui en salle... Le temps avait manqué pour le moment. Il faut dire que tous travaillaient, et qu'Adel tenait son lieu de restauration ouvert le plus longtemps possible durant le soir et la nuit — dans les environs, il y avait toujours un retardataire affamé, pas toujours sobre, mais toujours prêt à manger comme un ogre. — Le lieu était assez petit, et curieusement étalé sur la longueur: pour entrer il fallait se frayer un chemin le long du comptoir, et l'on devait le faire en file indienne car deux personnes n'y tenaient pas côte-à-côte; plus loin, quelques tables avaient été disposées de part et d'autre, ainsi que sur une étroite mezzanine. Il n'y avait pas de chaises, mais des bancs en bois, très usés, qui avaient dû être achetées pour rien à une brocante.

Ce soir-là, une douzaine de personnes étaient assises çà et là, et il ne restait qu'un petit espace à l'étage, à un bout de table. Clientèle exclusivement masculine; c'était peut-être l'effet de la ruelle qui faisait cela... — car à bien y penser, ils n'avaient pas souvenir d'avoir jamais vu une femme ici.

— "Tu le connais depuis longtemps, ton ami perché?"

— "Pas tant que ça. Mais je t'assure — il a un truc...", et après un silence: "Il refuse de se faire payer, ça montre bien qu'il y a quelque chose de différent".

On sentait bien que le premier homme hésitait. Ce n'était pas la première fois que le mal-être revenait; à chaque fois, celui-ci creusait un peu plus loin, plongeait ses griffes un peu plus profondément, et teintait chaque expérience. Mais comment le décrire? — Il aurait pu se lancer dans une litanie de complaintes, mais il savait depuis longtemps que ces longues expositions devenaient plus rédhibitoires qu'utiles: même s'il était écouté, ce n'était pas cela qui allait ré-organiser ses pensées, et même s'il était compris, ça ne serait pas plus qu'une description rabâchée, un peu comme s'il détaillait l'état de son canapé favori... En plus de cela, il n'était pas habitué à mettre des mots suffisamment précis sur un état qui, lui, demeurait plus vaporeux — et pour couronner le tout, il y avait de toute façon trop de monde autour d'eux pour faire dans le sentimental.

En silence plutôt, il repassa en revue les pensées récurrentes. Des souvenirs aigres-doux d'anciennes relations, bien entendu; par contre, on pouvait se souvenir avec nostalgie d'un sourire, mais dès que l'on se remémorait d'autres choses plus précises en relisant les mots exacts de l'autre dans un mail, l'impression s'enfuyait et laissait la place à une sorte d'incompatibilité et de gâchis. Parfois même de dégoût. Mais ça n'était pas cela... Il avait tenté de retrouver d'autres choses du passé qui auraient pu amorcer cette maladie. Des souvenirs des essais créatifs, dont il restait quelques écrits et quelques fichiers audio — des petits riens mais qui, eux, avaient adopté le chemin inverse: c'était seulement maintenant qu'il comprenait à quel point il avait été important de créer quelque chose. — Aussitôt les questions: quoi et pour quoi — celles-là demeureraient, mais au moins il savait maintenant qu'il pouvait temporairement les taire en y répondant n'importe quoi et pour lui-même. Mais était-ce une distraction qui là encore décalerait l'époque où il faudrait y répondre, et payer la taxe? À côté de cela, qui produisait ces petits riens extérieurs, il y a avait encore tout ce travail sur les arts martiaux. Il savait très bien — il le savait dans la chair — que la plus grande partie du travail était intérieure. Mais — des années à ciseler son corps, des années à contrôler son souffle et l'axe de la chaîne; la construction devenait certes de plus en plus forte, mais jusqu'où? L'âge s'inviterait forcément dans l'équation. Ni lui ni son ami n'avaient brisé leur corps par une pratique déraisonnée, ce qui reculerait sans doute l'échéance — mais tôt ou tard, l'âge deviendrait un problème. Même en conservant toute la technique — n'avaient-ils pas regardé ensemble les images impressionnantes d'un Jigoro Kano ou d'un Taiji Kase maîtrisant totalement leur corps même en fin de vie? — que restait-il au-delà? — Alors... la finalité. Préparaient-ils juste leurs corps à mourir?

Le voile noir s'était ré-invité, et ils finirent leur sandwich en silence. — C'était l'heure.

Il fallait sortir de la vieille ville, récupérer une ligne de bus qui desservait les périphéries; passer une dizaine d'arrêts, se retrouver dans un endroit qui devait être autrefois un village isolé mais qui maintenant était devenu un quartier de la ville, mi-campagne, caché entre deux collines. Comme la connexion avec la ville n'était pas si facile, le prix des maisons devait s'en faire ressentir, et l'on y trouvait alors des habitations assez plaisantes et spacieuses pour presque rien. Du coup, une partie du quartier était devenue le domaine de la retraite, où des habitants âgés sortaient à peine de ce qui était devenu leur dernier logement. Une autre partie des maisons abritait des étudiants sans-le-sou qui se partageaient la colocation à quatre ou cinq, parfois plus. Il commençait à se demander: Allaient-ils à la rencontre d'un vieil homme ou d'un étudiant? — Difficile de le prévoir à l'avance — l'ami ne lui avait pas précisé — même enfin en s'approchant de l'une des bâtisses que rien ne semblait distinguer des autres. Sauf peut-être ce carillon à vent placé devant la porte; mais là encore, il ne les renseignait pas vraiment.

Quelques coups à la porte.

Un code? — L'ami avait fait: 5 + 3 + 1 coups.

Il y avait forcément une signification. Il n'eut pas le temps de lui poser la question: la porte s'ouvrit après une rapide pause. Enfin, il pouvait voir l'homme vers lequel son ami l'avait amené; le guérisseur, le shaman. — Celui-ci ne donnait pas du tout l'air de venir des plaines d'Amérique. Il était grand, plutôt longiligne, la peau tannée avec un teint olive; mais surtout, avec des cheveux très noirs, droits, et longs, et une barbe peu taillée qui, bien qu'assez courte, lui allongeait encore un peu plus le visage. Celle-ci mélangeait les tons noirs et blancs, ce qui pour autant n'aidait pas beaucoup pour lui donner un âge — ç'aurait pu être tout aussi 30 que 50 ans. Il portait une chemise médiévale, ouverte sur le col qui laissait voir un pendentif. Celui-là dessinait des entrelacs autour d'une petite gemme qui ressemblait plus à un bois verni qu'à un œil-de-tigre, mais avait les mêmes teintes... En fait, on aurait plutôt imaginé un druide qu'un shaman.

— "Bonsoir, mes amis", les accueillit-il.

Avec un geste, il les avait invité à le rejoindre de l'autre côté de la maison. Là, il y avait des coussins disposés sur un perron couvert, en demi-cercle autour d'une table basse. Tout avait été manifestement préparé pour eux. Les présentations faites, il les invita à prendre place, et à patienter pendant qu'il prépare le breuvage. Et, en rentrant à l'intérieur, il avait éteint la lumière du perron. L'ambiance se métamorphosa aussitôt. Çà et là sur le perron, des ampoules peu lumineuses avaient été disposées, et abritées par des sortes de petits abat-jour rouges; et au milieu de la table-basse, une bougie agitait irrégulièrement sa flamme. L'effet était étrange, l'éclairage avait tout de suite affecté le lieu, en le teintant de toutes ces lueurs tamisées — des îlots de lumière, teintes d'ambre et rouge-orangées...

Le soleil venait juste de se coucher, mais déjà le perron avait pris l'air de devenir un lieu à part, au-delà du monde; comme s'il avait été une heure perdue du milieu de la nuit, l'heure propice aux confidences et aux pensées — l'heure où chaque mot prononcé revêtait comme magiquement une double-signification. De longs moments passèrent sans que le shaman ne revienne. Ils recommencèrent à parler un peu — à voix basse, comme si l'atmosphère le nécessitait — et il eut alors enfin l'occasion de demander à son ami ce qu'avait signifié sa façon de frapper à la porte.

— "C'est ce qu'on a convenu... Il m'a dit que c'est une manière de dire que l'on vient pour une session, plutôt que pour une visite."

— "Un peu particulier comme procédé..."

— "Ça doit être psychologique."

L'attente commençait à durer. Il semblait que le quartier entier dormait déjà; on n'entendait aucun bruit aux alentours. À peine, de temps en temps, venait une légère brise faire bruisser les feuilles des arbres.

— "Est-ce qu'il fait toujours attendre aussi longtemps? Il va planter ses graines?"

— "Je ne sais pas... Il doit préparer quelque chose."

Un moment après, enfin, le shaman réapparut. Cette fois, il tenait dans les mains un petit plateau, qu'il déposa sur la table basse. Dans celui-ci: une théière, deux tasses et deux coupelles, comme pour servir le thé, et trois bols contenant chacun ce qui avait l'apparence de plantes ou d'herbes aromatiques. Un léger volute de fumée s'échappait du bec de la théière, et une odeur plaisante flottait dans l'air; une fragrance d'agrumes et de jasmin.

— "Je n'utilise que des plantes que j'ai semées moi-même, et dont j'ai suivi toute la croissance", indiqua le shaman qui avait vu les hommes scruter les bols.

Il se mit alors à parler. Il continua: "Cher Hugo — c'est bien votre nom, n'est-ce pas? — bienvenue chez moi. Ton ami m'a dit que tu as un problème, qui semble d'ordre spirituel. Je ne suis pas médecin. Un médecin examine les symptômes, infère et déduit selon la grille que l'on lui a donné durant sa formation, coche une case et prescrit le remède. Et je ne suis pas un fou new age qui te dira que cela n'aide pas ou que la médecine ne sert à rien. Pour ce qui relève des choses physiques, tout du moins. Mais voilà — ce modèle a tellement bien marché, il a éradiqué tant de maladies, il nous permet de vivre plus longtemps et en meilleure santé, il a sauvé des millions de vies... — qu'il a été appliqué à tout et pour tout. Mais ce sont là les maux du corps."

"Qu'en est-il pour les maux de l'esprit? — Et bien, le même modèle est appliqué, l'on observe, déduit, et donne le médicament. Sauf que là, toutes ces étapes laissent à désirer. Impossible d'observer ce qui n'est pas matière. Impossible de déduire en conséquence — d'autant plus que les modèles (psychologie, psychiatrie, etc) influent sur la mesure... Et sur ces bases si faibles, il faudrait prescrire une drogue qui va avoir un effet immense? Anti-dépresseurs, somnifères, neuroleptiques, psycho-simulants... Autant laver le muscle à l'eau de javel. À une autre époque, une personne se croyant possédée aurait été amenée chez le curé — celui-ci prescrivait un exorcisme, on tenait un rituel, parfois public, et le malade se sentait souvent beaucoup mieux. L'histoire regorge de guérisons miraculeuses pour ce qui relève de l'esprit. Mais qu'a-t-on fait ensuite...? Ces personnes, on a commencé à tout simplement les entasser dans des asiles pour fous. Et de nos jours, on préfère leur laver le cerveau avec une lobotomie médicamenteuse, aspirer leurs économies, puis les laisser à la rue, comme le traitement finit souvent par l'addiction et l'échec. — Est-ce vraiment comme cela que l'on soigne l'âme d'un homme?..."

"Cher Hugo — Ce n'est pas ce que moi, je crois. — Ni toutes les médecines traditionnelles. Nous voulons comprendre les symptômes mais surtout la cause qui les a fait naître. Pour cela il faut la voir. Le médecin n'est pas indépendant de son patient... Nous allons effectuer un grand voyage, à deux." — Il montre les plantes réunies dans les bols... — "Nous allons boire un élixir. Moi — et Toi. Pendant ce temps, ton ami veillera sur nous. Ne sois pas effrayé — cela ressemblera à un rêve lucide mais qui te semblera particulièrement réel..."

Et le shaman finissait sur ces mots étranges: — "Surtout: c'est un rêve que je peux rejoindre — et c'est là mon secret et mon sacerdoce. Nous nous y retrouverons... je te donnerai éventuellement de nouvelles instructions, je pourrai voir face-à-face ce mal qui t'afflige."

Il regroupa les plantes dans un seul bol et commença à effeuiller les tiges. Puis, approchant un minuscule récipient que les autres n'avaient pas encore vu, il en versa le contenu sur les feuilles; cela ressemblait à du sucre. Il prit un petit mortier, et commença à piler avec des coups secs. Les grains rendaient la tâche très efficace; le silence n'était rompu que par le son de l'outil. Puis, il versa également le contenu d'une fiole. "Je reviens, le mélange doit prendre deux minutes." — les deux amis furent à nouveau seuls.

— "En fait, ton guérisseur est un psychonaute?"

— "Il dit que tous les shamans sont psychonautes... Par contre, il t'a dit qu'il n'était pas médecin par habitude, c'est ce qu'il dit de nos jours pour ne pas faire peur; mais, en fait, il était bel et bien médecin."

— "Vraiment? Quelle spécialité?"

— "Ça je ne sais plus... Quelque chose de compliqué, il faisait surtout de la recherche scientifique."

Ils en venaient à se demander comment le don du shaman aurait bien pu se révéler. Avait-ce été lors d'un voyage en Alaska, où il aurait rencontré les tribus conservant leurs anciens secrets? Avait-ce été plutôt dans de dangereuses jungles du Brésil? Ou alors était-il vraiment plutôt un druide de Bretagne, qui avait finalement appris le véritable usage du gui qu'il coupait avec une serpette en or? - S'ils avaient reconnu les plantes, cela aurait pu donner des pistes; mais dans l'obscurité et sans connaissances botaniques, ça n'était pas chose facile. Peut-être une sauge et une menthe. Cette fois ils n'eurent pas le temps de se poser tant de questions ni d'explorer toutes ces possibilités, car l'homme revint rapidement. — Il versa un peu de thé chaud par-dessus la décoction, agita le mélange avec une baguette de métal... puis rassembla le mélange dans une boule à thé, et celle-là vint rejoindre la théière pour une seconde infusion. Les hommes le regardaient opérer en silence, suivant chaque geste d'un long rituel. — Et puis alors le breuvage fut prêt. Il le versa dans les deux tasses: l'une pour le patient... l'autre pour le shaman...

Ils se regardèrent dans les yeux en buvant le thé.

Celui-ci était assez fort et amer... Il y avait toujours cette base de thé aux agrumes qui colorait le tout, mais par-dessus s'étaient ajoutées des saveurs plus difficiles à définir. Il y avait par exemple le goût de la chlorophylle, cette odeur de plante très commune; mais aussi les notes amères du thym et de la sauge...; et puis, une très légère touche sucrée à l'après-goût. Ça n'était pas le meilleur thé qu'il bût — très loin de là — mais au moins le mélange n'était pas si désagréable, et il était possible d'en finir la tasse sans effort. Ainsi de suite, le shaman en versa une deuxième, puis une troisième: il fallait tout boire. Alors seulement, pouvaient-ils reposer les tasses sur les petites coupelles, ajuster les coussins plus près des piliers du perron afin d'avoir un support dans le dos, relâcher la tête et les muscles, et se laisser aller en silence. De très longs instants, rien ne changeait — la scène ponctuée des lueurs ambrées, le silence, la fatigue qui venait empêcher de trop réfléchir...

...et alors il entendit un son.

. . . _ – — ' " * * * " ' — – _ . . .

Très brièvement, le silence avait été percé par ce son faible mais aigu: le tintement d'une cloche?... Il avait tourné la tête pour vérifier la provenance du son — et c'était seulement à ce moment-là qu'il sentit que quelque chose n'était plus tout à fait normal. Il lui avait semblé qu'il avait à la fois tourné la tête et à la fois se tenait encore immobile; du coup, il voyait flou, et dès qu'il bougeait le regard les yeux ne suivaient pas à la même vitesse, mais image par image, comme dans une animation. C'était déconcertant et un peu nauséeux. La décoction devait commencer à faire effet.

Dans l'obscurité du jardin, il voyait deux points lumineux briller... deux gemmes, couleur émeraude. Était-ce?

...Alors il suivit la panthère... il passa derrière un buisson sombre...

Et il se retrouva alors dans un paysage complètement différent. Soleil au zénith — un grand désert ocre — au loin, des montagnes. Il faisait chaud, il avait soif. Malgré le passage si brusque de l'obscurité au soleil aveuglant, ses yeux ne lui faisaient pas mal. Au fur et à mesure qu'il s'approchait du terrain montagneux, il s'apercevait que ce désert était tout sauf plat et uni: çà et là, un arbre, une roche, un amas de pierres... il y avait des aspérités, ainsi que des chemins entre les roches où l'on pouvait se faufiler et se perdre — comme un système de caves, mais à ciel ouvert. De même, le désert n'était pas un lieu de mort, mais de vie: il entendait, plus qu'il ne voyait, les cris de nombreux oiseaux, les frémissements de lézards et de gerbilles lorsqu'il approchait des grandes pierres; le sol même, parfois teinté de vert comme si de frêles mousses et algues y poussaient, semblait respirer. — Le désert était en vie, mais il fallait le voir de ses yeux... Il lui semblait presque voir les mouvements réguliers des inspirs et des expirs de cette terre si ocre. — Une pensée lui revint à l'esprit, et il lui semblait qu'il en avait décelé encore une nouvelle signification secrète: quand on est dur avec toi, sois doux; quand on est doux avec toi, sois dur: un précepte martial bien connu mais qui s'appliquait également tant au désert...

Il pouvait deviner d'autres présences qui se cachaient.

Il devait se trouver tapis dans des interstices d'autres grands animaux. Peut-être que la panthère, si noire, et aux yeux si verts, s'y était elle aussi réfugiée dans l'ombre, peu habituée aux chauds déserts... Était-ce là que se cachaient des hyènes, des mangoustes, des singes? Aucun son ne trahissait leur présence, mais il sentait bien que déjà l'on avait repéré, déjà des centaines d'yeux s'étaient posés sur lui pour l'observer, et avaient guetté chacun de ses gestes. — Lui continuait à explorer les pierres, il lui semblait qu'il gravissait maintenant la montagne en empruntant un labyrinthe. Il marchait sans trop savoir où cela allait le mener — du moment qu'il prenne un peu de hauteur. Il lui semblait s'être retrouvé dans un paysage du film Circle of Iron — dans lequel là aussi, un guerrier suivait sa quête, sans savoir jusqu'où. — De loin, les montagnes avaient l'apparence d'une surface unie, où l'on pouvait tout voir peu importe où l'on s'y trouvait; de près, c'était complètement différent... le terrain ne semblait plus ouvert, mais abrité; on passait d'un dédale d'espaces ouverts à des réseaux de caves, de tournants, de montées... C'était seulement parfois que la vue s'ouvrait à nouveau, et qu'en regardant derrière soi, l'on avait une vue magnifique sur l'immense désert ocre — à perte de vue — un océan de sable dont on ne discernait plus aucun détail. De loin, le désert semblait à nouveau plat et uni; une illusion d'optique.

Il entra dans une sorte de cercle. — Par des interstices entre les roches, la lumière du soleil venait jusqu'ici, et y formait sur un sol trop régulier des formes géométriques... 

Et au milieu il aperçut enfin l'animal qu'il avait suivi jusque là. Mais ce n'était pas une panthère.

C'était un petit chat noir et aux yeux très verts, qui le dévisageait du regard...

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