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Transambulare.


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Certaines villes regorgent de ces passages. Entre les rues pavées qu'arpentent les piétons, certaines portes d'immeubles révèlent en fait des ruelles secrètes et des chemins de traverse. Vous pouvez passer devant durant des années sans que vous ne vous doutiez qu'ils existent; même lorsque les portes n'ont pas le petit boîtier électronique, celui qui fait croire à une habitation, et qu'elles s'ouvriraient d'un simple tour de poignée par un curieux... — Même lorsque le curieux s'y aventure et que vous apercevez un bref instant ce que la porte abritait, vous n'y devinez le plus souvent qu'une sorte de hall, devant amener aux appartements; rien de bien particulier. Ce n'est qu'à moitié faux, car certains appartements ont parfois une porte à l'arrière donnant sur le passage, et c'est généralement seulement une fois que l'on emménage dans l'un d'entre eux que se révèle l'existence des secrets. Quoique: c'est seulement si la porte n'a pas été rebouchée et cachée derrière un vieux meuble... D'autres de ces allées sont plus faciles d'accès, mais trop étroites et sombres pour que l'on y tente l'aventure. Parfois elles ont un nom et le facteur rarement s'y aventure; parfois elles sont anonymes, oubliées. — Ces chemins secrets, l'on les retrouve partout en Europe, dans les vieilles villes. À Lyon, les traboules; à Genève, les passages; à Prague, les průchody. En Amérique, l'exception serait New York, mais ils n'y ont pas le même aspect.

J'avais le plan en main et il n'était d'aucune utilité. Où est-ce que B. m'avait-il dit? — Je me remémorai les indications. Tout d'abord retrouver le connu mais discret "Passage des Rossignols". Retrouver la ruelle vers laquelle il débouche, mais ne pas l'emprunter; ouvrir plutôt la dernière porte du hall — qui semblait juste mener à de miteuses chambres mansardées pour étudiants sans-le-sou — y découvrir un nouveau passage, plus étroit, longeant la rue Claude Leroy. Se retrouver dans une cour intérieure, on ne sait vraiment où; gravir l'escalier pour amorcer la montée vers le quartier sur la butte; y découvrir au fur et à mesure qu'il serpente, des vues inédites sur le reste de la ville... et puis se retrouver là, en haut, dans une autre cour intérieure, plus grande, ensoleillée. Il fait beau. Il n'y a personne. Incroyable que cet endroit soit inconnu. — J'y installerai bien une chaise pour lire l'après-midi en admirant le contre-bas; on pourrait même y bronzer en pleine ville sans être importunée.

La cour n'a que quelques fenêtres; impossible de savoir si ce sont celles d'appartements oubliés ou de cabinets d'avocat. Il faudrait retrouver les pièces depuis les rues extérieures, il faudrait résoudre le labyrinthe. Mais c'était sans doute ce que B. voulait me montrer. Au fond de la cour, un ensemble suspect de ferraille semble être un escalier de fortune, menant à quelques balcons. Une piste, certainement.

Texto — "Bonjour B. je suis là. Où es-tu?"

La réponse arrive rapidement: "J'arrive". — Et ce fut bien des hauteurs des balcons qu'apparut la silhouette de l'ami. Salutations... il descend. Bises. C'était la deuxième fois que je le voyais depuis mon retour en France. Cela faisait tellement de bien de revoir un visage que je reconnaissais... dans toutes les villes où j'étais revenue, il me semblait que les pierres étaient bien les mêmes, mais pas les gens. Comme si tout le monde avait changé; tous les magasins avaient échangé leur place avec d'autres, et les airs des promeneurs étaient différents — au-delà des modes fluctuantes... ils avaient l'air rusé de jouer cette farce avec chaque revenant... sans même en être conscient. — Les rares échoppes qui avaient gardé le même nom avaient changé tout le reste: clientèle, intérieur, bibelots et breuvages...

— "Bonjour..." - et je ne me peux m'empêcher d'ajouter: "Si tu savais comme ça me fait plaisir de te revoir... de revoir un visage connu..."

— "Tu trouves que ça a beaucoup changé?" - fait-il presque étonné.

— "Mais oui, tout, tout a changé..."

Il me regarde d'un air tendre. Peut-être ne voit-il pas les choses comme je les vois maintenant, ayant vécu depuis des années dans la même ville, ayant doucement incorporé chaque changement — plutôt que d'être placé tout d'un coup en face de tout. Mais il me comprend, il m'écoute. Oui — c'est bien cette empathie, elle aussi, qui me manquait. Sa main sur mon bras comme pour me rassurer. Je le regarde un instant en silence. Quel âge avait-il, maintenant? Je compte à partir d'un souvenir commun... il doit avoir 35 ans, je crois. Il n'a pas changé; il y a un petit pli sur la lèvre; ses expressions sont les mêmes, et ce n'est que par une impression subtile de sa peau que l'on devine qu'il a pris un peu d'âge. Certains voudraient être aussi chanceux: il en fait toujours cinq de moins. S'il se rasait de plus près, ce serait encore plus. — En revanche, c'est la voix qui me surprend toujours. Pourtant celle-ci n'a pas dû changer; mais on les oublie si facilement... le souvenir d'une voix dénote tant contre la voix elle-même, ré-entendue au présent... Peut-être se dit-il les mêmes choses en me voyant.

— "Allons-y", m'encourage-t-il.

Nous gravissons la vétuste ferraille. Bien contente d'avoir de n'avoir presque pas de talons et que ceux-ci soient compensés... Nous arrivons au balcon le plus élevé; il y a là une sorte d'alcôve, un couloir. Il faut baisser la tête pour en franchir le seuil; on arrive à une petite porte, poussiéreuse; l'ami la pousse avec quelque effort — les gonds n'ont pas été huilés depuis bien longtemps. Et l'on débouche sur un grenier mansardé, minuscule. Nos pas font grincer le sol boisé. La pièce est toute ensoleillée; de grandes fenêtres laissent entrer la lumière qui a petit à petit atténué les couleurs des lattes du plancher. Un escalier dans un coin de la pièce — celui-ci bien sombre — et qui manifestement est une addition plus récente reliant différents anciens bâtiments entre eux — nous amène, quelques marches plus bas (un demi-étage?), vers un lieu qu'alors je reconnais. Ces jonctions à demi-étages rendent toujours les appartements bizarres, méconnaissables. Mais là c'est plus facile: nous sommes arrivés dans le sien: dans son appartement.

— "Tu as une porte dérobée vers les traboules?!"

— "Et oui! Je m'en suis aperçu en rangeant le grenier. J'ai retrouvé les clefs de la porte. Super, non?"

Ah, il me connaissait bien, l'amatrice des secrets! En quelques pas, j'étais passée de l'air nostalgique au sourire enjoué. Comme un enfant qui découvre un puzzle. J'étais contente qu'il m'offre cette petite découverte. Il l'avait fait avant que cela ne devienne impossible, car je pensais qu'il s'apprêtait à emménager avec sa copine de longue date. Ailleurs, pas dans la vieille ville. Trajet, confort, avantages... mais nous savions bien qu'une partie de lui-même se souviendrait avec nostalgie de ces endroits improbables, bourrés de passages secrets, et où l'on devine parfois gravée sur une pierre la signature d'un maçon du XVIe...

Alors nous profitons de ces instants passés ici. Cela me rappelle ceux que l'on partageait autrefois. À nouveau, un appartement trop petit, ses étagères encombrées d'objets hétéroclites, deux grands bols de thé, et une conversation ponctuée de silences tranquilles; sans pression pour parler ni double-jeu. Nous aurions plus de temps cette fois-ci pour nous donner des nouvelles; la dernière fois, au bar, trop peu de temps, trop d'oreilles profanes, trop de distractions sonores. Ici, il a mis de la musique à faible volume, une longue envolée jouée sur l'oud, en sourdine. Je ne sais pas si c'est iraqien ou yéménite... L'on entend à peine ce qui est un autre clin d'œil, comme pour me dire sans un mot qu'il se souvient de ce que j'aime. Alors je lui renvoie la pareille, avec un mot ou deux de notre vocabulaire partagé — celui que ne manquent pas de tisser à deux les belles relations. Il me demande comment c'était, "là-bas"; comment je vais; comment s'est écoulé tout ce temps.

Alors, pour la première fois, je peux tout raconter.

Les années passées au loin... le dépaysement et les gens tour-à-tour accueillants ou méfiants... les démêlés avec l'administration d'autres pays... l'apprentissage de tant de choses... la fraîcheur que de devoir communiquer avec un langage simplifié par la force d'un vocabulaire encore incomplet... le temps qui passe, la maîtrise des nouveaux environnements, la sensation très nette qu'il est temps de voyager à nouveau... puis le retour... cette sensation d'être une étrangère non seulement dans les autres pays, mais maintenant ici aussi, plus qu'autrefois déjà: mon "accent". Il hoche la tête avec le sourire qu'il faut pour à la fois confirmer et ne pas froisser. Ça fonctionne: je ris. Alors lui en fait de même. Avec cet accent apprivoisé, je peux me faire passer pour qui je veux, maintenant encore plus qu'avant... Je lui raconte les fois où ça m'a permis de me faufiler dans des milieux improbables. Il écoute, fasciné, l'histoire de cet homme avec qui j'avais été en couple et qui était persuadé que j'étais un agent, chargée d'épier certaines de ses relations. Qu'il m'avait dit parfois, se retrouvant seul dans une pièce chez lui, parfois ailleurs, soudain déclarer à voix haute: "Je sais que vous m'écoutez!" — si c'était faux, rien de grave, et si c'était vrai, au moins avait-il la satisfaction d'avoir fait sursauter quelqu'un quelque part. Il me le racontait avec un clin d'œil comme si ce quelqu'un était moi. Alors moi je lui susurrais plutôt à l'oreille des pensées plus secrètes... Puis la fin, justement marquée par une méfiance qui le dévorait. Il m'avait utilisée pour analyser certaines de ses relations; cela l'avait finalement effrayé; il voulait "pouvoir me lire" — décontenancé de plus en plus souvent par un regard sibyllin, désarçonné en réalisant que de toute manière j'analysais tout. — Le moment qui avait scellé notre fin, ç'avait été un simple jeu avec des amis, un jeu de cartes et d'enquêtes où le poker-face était de mise. Il y avait découvert que je pouvais mentir sans effort, et sans que rien ne le trahisse, ni cil ni pli ni autre indice. Il avait été très effrayé par cela, terrifié; bien plus que par ses épisodes de jalousie où il pensait que je voyais d'autres hommes. Alors la spirale vers le bas, les fins de relation jamais plaisantes et dont il faut abréger les souffrances. Des larmes; la distance, l'oubli... et puis l'étape où l'on peut se recroiser à un apéritif et échanger quelques mots, sans les petites attentions transmises par le toucher, et sans que le cœur n'en souffre plus que par une légère nostalgie, parfois. — B. m'écoute en silence.

— "Tu voulais avoir un enfant avec lui?"

Question étonnante qui s'était invitée sans doute en entendant certains mots çà et là. Un moment de silence. B. non plus n'est pas le type de personne du genre expressif. Pourtant, à des petits détails, nous avions au fil des années appris à décoder un demi-sourire sur nos visages respectifs; et là encore j'y devinais un. Question... à la fois ingénue et à la fois comme si la réponse avait déjà été faite, et qu'il laissait planer comme par un clin d'œil maïeutique. Alors je dois reposer le bol sur la table-basse, vite... et: j'éclate de rire.

C'est le premier fou rire depuis longtemps. Je suis pliée en deux, je ris à gorge déployée. Il rit de même. À chaque fois que l'un semble se calmer, le simple fait de se regarder les yeux dans les yeux nous replonge dans les grandes secousses. C'est impossible à dompter, alors l'on rit, l'on rit. Ça n'a plus de rapport avec le déclic qui a tout déclenché; le rire est devenue une chose vivante, un chaton imaginaire qui sautille entre nos deux corps. Les abdominaux me font mal, mon ventre n'a décidément pas l'enfant du passé, mais la joie du présent.

Un long silence... au loin, aux lentes mélodies de l'oud se sont ajoutées quelques percussions en sourdine. La lumière provenant de ses fenêtres a changé d'angle; elle a changé de teinte, aussi. Dehors, un pan du ciel doit être orange, et l'autre déjà bleu nuit: il est tard, et le crépuscule s'est invité à l'improviste. Nous avons passé toute l'après-midi à parler, dans ce mélange de silences complices et de longs dialogues — et c'était comme si ç'avait duré quelques minutes... Interlude — un moment tous les deux en cuisine, chacun à préparer un plat, en parlant et en riant. Il n'y a plus de nostalgie en faisant les poètes en cuisine. J'arrange le houmous et la fattoush, pendant que lui cuit le kibbeh. Les épices sont fragrantes. La pièce sent bon.

Que c'est doux d'avoir retrouvé un ami...

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